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Venezuela | Entretien avec Edgardo Lander
Le processus bolivarien : un projet alternatif en tension ?

Edgardo Lander est professeur de sociologie à l’Université Centrale du Venezuela. Intellectuel critique du néolibéralisme, du fonctionnement de la démocratie latino-américaine et de la « colonialité » du savoir, il est un analyste avisé du processus bolivarien [1]. Dans cette réflexion de Contretemps sur l’anticapitalisme et les alternatives à gauche, il nous a semblé intéressant d’aborder avec lui l’expérience vénézuélienne. En effet, depuis 1998 et l' élection de Hugo Chavez Frias, le processus bolivarien a joué un rôle notable dans le renouveau des luttes sociales et des discussions mondiales sur le « socialisme du XXI° sicle ». Alliant participation populaire, nationalisme et anti-impérialisme, le projet démocratique vénézuélien n’en est pas moins travers par de multiples tensions et contradictions. Cependant, alors que la gauche radicale européenne en est encore souvent au niveau du débat théorique, le Venezuela (comme la Bolivie et l’équateur) permet de réffléchir concrètement sur la construction d’alternatives au néolibéralisme et aux immenses défis qu' une telle question soulève.

par Franck Gaudichaud
4 février 2009

Bolivarianisme et peuple souverain

Je crois, tout d’abord, qu' en tant que projet politique, idéologique, stratégique, en tant que projet de société, le bolivarianisme est un projet de changement permanent. On ne peut pas dire le bolivarianisme « est », comme si c’était une chose déterminé e, avec une doctrine stable ou un corpus de concepts et une vision de la société qui soient ancrés dans une conception bien définie. Il s’est produit des déplacements très significatifs au cours des dernières dix années, alors que l’on continue à parler de « révolution bolivarienne ». Dans les premiers temps, quand ce projet a été connu, le président Chvez a commencé à expliquer ce qu' il entendait par révolution bolivarienne. Plutôt qu' un projet d’état ou la formulation d’une conception économique, d’un système politique, etc.,il s’agissait d’énoncés fondés sur des valeurs générales qui relevaient des ides de liberté, d’&qquité, de solidarité, d’autonomie et d’anti-impérialisme. Deux questions étaient particulièrement importantes : la notion de peuple, ce qui est d’essence populaire, et la notion de souveraineté. C’est ainsi que s’est construite la notion modulaire de l’ensemble du discours politique bolivarien : le peuple souverain. Dans ses discours avant les élections de 1998, Chávez insistait beaucoup sur la nécessité d’une voie alternative au modèle libéral. Mais il présentait aussi une vision critique de l’expérience du socialisme du XXe sicle. Il affirmait la nécessité d’une option fondamentalement enracinée dans l’histoire des cultures latino-américaines. Le terme latino-américain n’est d’ailleurs pas un concept approprié. A cette époque, quand on parlait de « troisième voie » – une orientation fortement associe à la politique de Tony Blair ou d’Anthony Guiddens – il s’agissait en fait d’un concept différent. Il s’agissait d’une option historique enraciné e dans les traditions de l’Amérique latine, les racines culturelles complexes de l’Indien, de l’Africain et de l’Européen qui ont présidé à la formation de ces sociétés.

Plus qu' un projet de société, c’était une critique aussi bien de ce qu' avait été l’expérience internationale du socialisme réel que de la démocratie libérale expérimenté par le Venezuela à partir de 1959 sous le nom de « pacte de Punto fijo » [2]. Si on considère le débat préparatoire à la constituante en 1999 et le contenu même de la constitution, qui constitue le texte fondateur du nouvel ordre politique de la Ve république [3], il faut relever plusieurs éléments qui permettent de comprendre le modèle de société propos. Tout d’abord, même si le discours politique oppose radicalement la démocratie représentative et la démocratie participative, dans le texte de la constitution la démocratie participative n’apparaît pas comme une alternative oppose à la démocratie représentative, mais comme un complément qui rende possible la radicalisation et l’approfondissement de la démocratie. Sont ainsi conserves les instances fondamentales des institutions de la démocratie libérale, en particulier la séparation des pouvoirs et l’existence d’instances à caractère représentatif comme l’Assemblée nationale et les Conseils municipaux. Mais cela va de pair avec un élargissement significatif des formes d’exercice de la démocratie en termes de participation : référendum révocatoire, référendum permettant de proposer ou d’abroger des lois, mécanismes démocratiques de contrôle de la gestion publique, modalités participatives dans le domaine de la production, de l’économie sociale, etc.

Du point de vue du modèle économique et des débats classiques état/marché, droite/gauche, capitalisme/socialisme, ce qui apparaît dans le texte de la constitution est au fond la réaffirmation d’un modèle social-démocrate : l’état providence, une économie dans laquelle l’état intervient fortement à la fois comme propriétaire et comme régulateur. Le pétrole est la richesse principale du pays. Il est donc fondamental que l’état contrôle ce secteur. Mais c’est aussi vrai pour d’autres secteurs économiques essentiels : électricité, services publics, industries de base. Cette perspective présente une certaine continuité avec le modèle social-démocrate antérieur. Cependant, dans les années 90, elle est totalement à contre-courant de ce qui se passait dans le reste de l’Amérique latine. A l’époque de l’hégémonie absolue du consensus de Washington "L'expression «Consensus de Washington» est due à J. Williamson (1991). Ce dernier a recensé dix mesures, qui demeurent d'actualité, appliques aux pays en développement et constituant le paradigme à partir duquel les politiques de développement sont penses depuis une vingtaine d'années(...)" et des politiques néolibérales d’ajustements structurels, la majorité des pays du continent ont connu des processus systématiques de privatisation et de démantèlement de l’état social. A l’inverse, dans la constitution vénézuélienne se trouvent inscrits le droit à l’éducation universelle gratuite, à un système national de santé et de sécurité sociale. La garantie de droits sociaux et économiques fondamentaux s’en trouve non seulement préserve, mais encore renforcée. Dans le monde actuel où domine l’imaginaire néolibéral, cette constitution ouvre la possibilité de réorientations politiques radicales.

Ce qui n’apparaît pas au départ dans le projet bolivarien, c’est le « socialisme du XXIe sicle », un concept qui n’est défini que dans les débats postérieurs. La constitution bolivarienne adopte en 1999 s’inscrit dans les limites d’une société capitaliste et, jusqu' à un certain point, dans les limites de l’ordre libéral. Mais elle postule à faire aboutir des promesses jamais tenues par la social-démocratie et à approfondir les pratiques de la démocratie.

Radicalisation politique et contradictions du nationalisme radical

Depuis 2002, nous vivons effectivement un moment différent : le discours a changé, les objectifs ont changé La définition des tapes présente toujours des difficultés. Quand commence l’une et quand finit l’autre ? Mais il faut constater que nous sommes dans une phase différente du processus de changement au Venezuela. Les confrontations entre le gouvernement et l’opposition et le niveau extraordinaire de mobilisation et d’organisation populaires ont conduit à une sorte de nouveau pacte implicite entre le gouvernement et les secteurs populaires et à une radicalisation du processus politique. Il s’est produit parallèlement une redéfinition profonde des relations entre le gouvernement et le patronat. Au cours des premières années, le gouvernement Chávez, tout en développant un discours politique radical, anti-impérialiste et même de classe, s’efforçait de promouvoir l’industrie nationale en accordant des prêts bon marché aux entrepreneurs et en appliquant des mesures protectionnistes.

Il s’agissait en réalité de deux orientations incompatibles. Le patronat, tout en tirant parti des mesures économiques, restait sur ses gardes face au discours politique. Dés le dbut il y a eu une fuite massive de capitaux. Les entrepreneurs vézuéliens n’étaient pas prêts à investir dans le projet bolivarien. Dans la période critique du coup d’Etat d’avril 2002 et lors de la grêve patronale dans l’industrie pétroliére (2002-2003), les secteurs dominants ont fait leur possible pour renverser le gouvernement. Il s’est produit alors une rupture apparemment dfinitive entre le gouvernement bolivarien et la majeure partie du patronat. Ils ont vu dans le gouvernement une menace contre leurs intérêts. De son côté, le gouvernement a reconnu que le projet de transformation qu' il se proposait de mener à bien pourrait difficilement compter sur des alliances avec des secteurs significatifs du patronat.

Le contexte international a changé lui aussi, en particulier le contexte sud-américain. L’isolement total dans un environnement de gouvernements conservateurs et néolibraux a pris fin dans un continent où la majorité des gouvernements sont considérés comme « progressistes » ou de gauche. En Equateur, et surtout en Bolivie, s’affrontent des visions radicalement différentes de la société à construire. C’est au sein de ce nouveau rapport de forces tant interne que régional qu' a commencé à s’affirmer l’idée du « socialisme du XXIe sicle ». Cette dynamique conduit à la proposition de réforme constitutionnelle en 2007 qui marquait une rupture assez claire avec la constitution de 1999 et avait des préfigurations d’une société « socialiste ».

Avant d’aborder la défaite du rfrendum du 2 décembre 2007, je crois intressant d’insister sur cette tension constante au sein du processus bolivarien entre ce que nous poudrions appeler la politique « développementiste » du gouvernement, ce mélange de capitalisme d’Etat et privé – que le vice-président de Bolivie, Garcia Linera, appelle le capitalisme ando-amazonien – et la volonté de certains secteurs politiques – au sein, mais aussi en dehors, du chavisme – et des mouvements sociaux, de radicaliser les formes de pouvoir populaire, les conseils communaux, les expriences de contrôle ouvrier, en posant ainsi de façon concrète la nécessite d’une alternative socialiste. Apparemment cette disjonction reste une contradiction clé pour comprendre le Venezuela aujourd’hui. Ainsi, on peut évoquer la rencontre du 11 juin 2008 entre des secteurs du patronat, de la banque et le président Chvez où on a de nouveau évoqué la vieille idée de la « relance de la production » en alliance avec le patronat « national ». Une telle tendance apparaît comme une contradiction flagrante avec les déclarations gouvernementales des mois précédents, en particulier suite à la nationalisation de SIDOR [5] et le qualificatif de « gouvernement ouvrier » qu' il s’était doné. Finalement, quelle est la politique économique du bolivarianisme ?

Il existe sans aucun doute une contradiction permanente, non résolue. Mais il faut la considrer également comme le reflet d’un manque de perspective sur la construction d’une société alternative en ce début de XXIe sicle. Si nous nous trouvions à une époque révolue, disons il y a plusieurs dizaines d’années, au temps du socialisme réel du XXe sicle, l’ide de « socialisme » serait considéré en termes de proprité étatisée des moyens de production, de contrôle étatique par en haut et de façon centralise. Mais ce n’est évidemment plus ce qui est à l’ordre du jour. C’est si vrai que le débat actuel à Cuba porte sur la réintroduction de certaines modalits de distribution des ressources en termes de prix, de marché, face à l’inefficacité de l’économie étatisée, de ses coûts économiques, politiques et sociaux. Le socialisme du XXIe sicle ne considère pas que l’Etat va tout contrôler, même si c’est toujours dans l’imaginaire de certains penseurs à l’orthodoxie inflexible.

Mais cette contradiction tient également au fait que le processus bolivarien reste, sur le plan idologique, extraordinairement hétérogène. De nombreux membres du gouvernement, ou proches de celui-ci, font des affaires, participent à l’accumulation privée de capital, de manière illicite et sur la base des ressources de l’Etat. Cette « bolibourgeoisie » se livre ouvertement à ce genre de pratiques et le fait en l’accompagnant d’un discours révolutionnaire sur le « socialisme du XXIe sicle ». Il n’y a pas que l’opposition pour porter de telles accusations. Il s’agit d’un srieux problème de gestion publique auquel le gouvernement n’a pas pu répondre ou n’en a pas eu la volonté politique. Par ailleurs, au delà de cette absence de définition politico-idologique d’un projet alternatif au capitalisme, on constate de graves carences et discontinuits dans la gestion publique. Fréquemment, quand une politique publique donnée, par exemple en matière de logement, n’obtient pas les résultats escompts, on nomme une nouvelle équipe responsable. Cette nouvelle équipe s’installe, écarte le personnel en place, fait table rase pour s’engager dans une nouvelle politique publique, sans faire un bilan de la gestion antérieure et sans continuité avec les programmes engagsés…

Je crois que cette question n’est toujours pas tranché. On ne sait toujours pas quelle branche de cette bifurcation a emprunté le processus. C’est précisément dans la période immédiatement postrieure au rfrendum de 2007 que l’on a connu le débat politique le plus ouvert entre les forces politiques et sociales hétérogènes qui se réclament de près ou de loin du chavisme. On a connu au cours de ces semaines une large réflexion critique, surtout dans les rangs des organisations populaires, où je dirais que pour la première fois tout a été mis en discussion, y compris le leadership de Chàvez, les relations avec son entourage, les exigences d’autonomie des organisations sociales, la corruption, l’inefficacité de la gestion publique, le sectarisme et l’autoritarisme. Toutes ces questions sont passées de simples conversations privées à des débats publics. J’estime que cette période a été très bénéfique, riche de possibilits. Mais comme toujours, de nouveaux éléments politiques, en l’occurrence les élections, sont venus faire pression pour réduire l’espace du débat critique afin de renforcer l’unité du chavisme, ou selon les termes consacrés « ne pas donner d’armes à l’ennemi ». Je trouve que ce large débat démocratique a beaucoup regressé en 2008.

Premiers bilans pour le Parti socialiste unifi du Venezuela

Je dirais que la dmarche a été semi-ouverte, tant pour ce qui concerne la dsignation des organes directeurs du PSUV que dans l’organisation des primaires pour dsigner les candidats pour les élections régionales de novembre 2008. Il y a eu aussi bien manipulation et contrle d’en haut qu' expression authentique de la volonté des militants. Par exemple, on sait que dans l' élection de la direction du parti, les militants ont clairement indiqué leur prfrence pour les candidats civils face aux militaires. Avec les primaires pour la dsignation des candidats du PSUV aux postes de gouverneurs et de maires, le fait que Aristbulo Iztriz [7] a été dsigéavec 95 % des voix comme candidat dans la métropole est très significatif et en fait le édeux du chavisme en termes de popularit. Un enjeu important pour la démocratie au Venezuela concerne à l’évidence le rle des militaires. La culture militaire est une culture hirarchique, celle de l’obéissance, non de la démocratie et du débat. Autre exemple. La gestion du maire de Barquisimeto, Henry Falcn, a été jugée positive par la population de cette ville. Lors des primaires du PSUV, il a été lu alors qu' on l’accusait de ne pas être assez révolutionnaire et qu' un autre candidat était soutenu par Chvez et la direction du parti. Dans un certain nombre de cas, l’cart entre les candidats arrivés en tête était faible, ce qui permettait à la direction, selon les dispositions en vigueur, de choisir entre les deux. Là où le candidat arrivé second a été choisi, des signes de mécontentement se sont manifests. Le PSUV est un champ de tensions : il ne permet pas le plein exercice de la démocratie issue de la base, mais il n’est pas non plus un espace que l’on pourrait contrler totalement par en haut.

Un bref retour en arrire permet d’avancer une rponse. L’année 2007 a t, je crois, une année catastrophique du point de vue du projet de changement au Venezuela. Catastrophique parce que Chvez lui-mme et les dirigeants politiques du processus ont eu une appréciation erroée sur la signification de la victoire à l' élection présidentielle de 2006. Ils ont agi comme si soixante et quelque pour cent de la population avait donécarte blanche à Chvez et se pronoéait consciemment en faveur du socialisme. Il faut être attentif aux multiples imprcisions qui accompagnaient cette option. Au Venezuela, de larges secteurs de la population associent le « socialisme » directement à l’exprience cubaine. Et en partie du fait de l’image qu' en donne les médias dominants, l’ide que la majorité de la population se fait de Cuba est associe à la pnurie et aux privations de liberté…

En 2007, deux vnements particuliérement importants figuraient sur l’agenda politique du chavisme : la mise en place des conseils communaux et la création du PSUV. Mais vu la façon dont a été conduite la réforme constitutionnelle, tout le reste, y compris la gestion publique, a été subordonéaux exigences conjoncturelles de la campagne du rfrendum. En témoignent largement l’abandon de modules du programme de sant Barrio Adentro, la croissance de l’insécurité, la pnurie de lait, d’oeufs et d’autres aliments de base. La priorité donée aux intérêts lectoraux du parti a entrav la possibilit de mettre en place les conseils communaux, coéus comme des organisations sociales plurielles. Tout cela a nourri un véritable malaise. Le rfrendum s’est tenu dans ce contexte dlabr. Il y a eu trois millions de voix de diffrence entre ceux qui avaient vot pour Chvez à l' élection présidentielle, un an plus tt, et ceux qui ont vot pour la réforme constitutionnelle en 2007. C’est la première défaite politico-électorale qu' a essuye ce gouvernement. La construction du parti a, elle aussi, été affectée par la priorité donée à la mobilisation pour le rfrendum. Cr en dehors d’une période électorale, il n’aurait pas connu cette situation où chaque dcision était directement inspire par la question de qui sera candidat à quoi. Pour l’opposition au Venezuela l’chec du projet de réforme constitutionnelle est un moment historique. Elle y trouve l’opportunit de tirer les leçons des lourdes erreurs des années antrieures, d’isoler les secteurs putschistes de la droite la plus radicale et d’essayer d’impulser un front unitaire, non seulement pour les élections régionales de 2008, mais aussi pour les lgislatives de 2010 et la présidentielle de 2012. Elle a effectivement réussi à présenter un candidat unique dans la majorité des cas lors des élections qui viennent de se tenir.

Les résultats des élections du 23 novembre peuvent être considrs comme un revers lectoral pour le gouvernement de Chvez, même s’il a gagné dans la grande majorité des municipalits du pays, obtenu dix-sept gouverneurs et recueilli plus de 1 million de voix de plus que l’opposition au niveau national. Le gouvernement a perdu la métropole de Caracas et Maracaibo, ainsi que cinq états, dont les trois plus peupls du pays : Zulia, Carabobo et Miranda. En outre, avec la défaite dans l’état de Tchira, les zones les plus peup l' es d’une frontière complexe et tendue avec la Colombie se retrouvent sous le contrle de l’opposition. On voit se dessiner une nouvelle carte politico-territoriale du pays. L’opposition domine dans les états les plus peupls, tandis que le chavisme est majoritaire dans le reste du territoire national. On estime que 44 % de la population aura des gouverneurs ou des maires d’opposition.

Cette progression importante, mais pas dcisive, de l’opposition est interprête par les deux camps comme une victoire. Le gouvernement fait valoir qu' il est majoritaire dans le pays, l’opposition qu' elle a gagné dans les états les plus peupls. Dans le contexte post-lectoral, la controverse porte sur les interprétations de ce qui s’est passé. Qui a gagné et quelles sont les conséquences de ces résultats pour l’avenir du pays, pour le projet de changement social dirigé par Chvez ? Ces résultats lectoraux confirment-ils le soutien au processus, à l’accentuation des réformes pour construire le socialisme du XXIe sicle et pour essayer à nouveau d’obtenir une réforme de la constitution qui élimine les restrictions à la réélection du président ? S’agit-il au contraire d’un nouveau rapport de forces au niveau national qui ouvre la possibilit d’une victoire de l’opposition aux élections de 2012 ? La rponse à ces questions ne peut se dduire des résultats lectoraux. Elle dpendra de la capacité politique qu' auront le gouvernement et l’opposition à tirer parti de cette nouvelle conjoncture. La capacité du gouvernement et du PSUV à mener une large réflexion critique et autocritique sur les causes de ces résultats s’avre une question d’importance centrale. A nouveau la population a exprim son mécontentement de la gestion publique des maires et des gouverneurs chavistes. Sans aucune exception, tous les maires, au niveau mtropolitain ou municipal, qui ont gouveréla ville de Caracas au cours de ces dix dernières années ont été sanctionnés par la population pour leur gestion particuliérement dfectueuse. On a très souvent vot pour eux par loyaut vis--vis de Chvez, malgré une opinion assez égative. Les problèmes de l’insécurité, des transports, du traitement des ordures, de l’clairage public, l’absence d’espaces publics de rencontre et de loisirs, etc., sont loin d’avoir été corrigs aujourd’hui à Caracas. On ne peut pas s’engager dans un processus transformation profonde de la société si on n’est pas capable, par une gestion comptente, d’améliorer les conditions de vie quotidienne de la population. On dirait que, puisqu' on s’engageait dans la tche stratégique de « faire la révolution », il ne semblait pas nécessaire de s’occuper d’un problème aussi secondaire que le traitement des ordures.

L’année 2009 sera une année particuliérement critique pour la consolidation du processus de transformation que connat le Venezuela. Les importantes rserves internationales permettront sans doute au gouvernement de protger l’conomie vézuélienne des effets les plus égatifs de la crise économique et financière globale. Mais si, comme cela paraît probable, la crise mondiale s’aggrave et se prolonge, la chute des prix du pétrole aura certainement un profond impact à partir de 2010 sur les recettes fiscales et les dpenses publiques, moteur de la croissance économique qu' a connue le pays au cours des cinq dernières années. Les élections parlementaires se drouleraient alors dans des conditions très peu favorables au gouvernement. C’est pourquoi, soit les graves problèmes de carence de la gestion publique seront traits d’ici là avec vigueur ; soit les partis et les forces d’opposition – bien qu' ils soient incapables de proposer des options attractives pour l’avenir – pourraient tout au moins apparaître aux yeux de beaucoup comme de meilleurs gestionnaires de la vie quotidienne. L’opposition fera tout son possible pour se donner cette image dans les régions qu' elle va gouverner d’ici 2012.

Renforcer la démocratie participative et le pouvoir populaire

Le dfi essentiel est d’imaginer une société diffrente : que pourrait être une société post-capitaliste ? Ce dfi est tributaire tant des particularits du Venezuela que du changement d’époque à l’chelle mondiale. Je dirais qu' il y a deux axéès de tension majeurs pour concevoir un projet démocratique alternatif pour le Venezuela. Un premier thème tient aux limites écologiques de la planête, singuliérement pour un pays pétrolier comme le nêtre. La construction d’un projet de société alternatif à l’ordre destructeur du capitalisme doit nécessairement proposer un modèle de civilisation alternatif du point de vue de la production et de qualité de vie, des modèles de consommation destructeurs qui sont aujourd’hui hgmoniques. Cette dimension ne peut pas être renvoyée à plus tard, à une phase postrieure du processus de changement. C’est un enjeu urgent dont dpend la poursuite ou non de la vie sur la planête Terre. Je suis convaincu que si nous ne trouvons pas de rponse d’un point de vue anticapitaliste, s’il n’y a pas de rponse alternative démocratique à la crise écologique planétaire, on verra finalement s’imposer des rponses profondément autoritaires dans une société marquée par un apartheid global croissant. Les grands murs-frontières et la repression systèmatique des dplacés économiques en sont seulement le signe prcurseur. Pour la lutte des mouvements paysans et indigènes en Amérique latine et dans de nombreuses régions du monde, le thème de la démocratie et celui de la vie ne sont pas spars ; ils sont partie intgrante de leur propre vision du monde et de leur propre vcu. Mais les gouvernements continuent à penser – et, ce qui est pire, à agir – avec comme indices de succs la croissance du PIB et du revenu per capita. Au Venezuela, nous n’avons avanc aucune rponse à ces dfis urgents. Loin de diminuer, la dépendance de l’conomie vézuélienne vis--vis de la rente pétroliére ne fait que s’accentuer.

En outre, ce modèle de développement rentier suppose un niveau élevé d’étatisme, de centralisation et d’autoritarisme. Le rapport entre autonomie et étatisme constitue une autre question centrale pour concevoir un projet anticapitaliste démocratique. Cette tension est centrale dans l’histoire du Venezuela pétrolier. Au nom de la société, l’Etat vénézuélien exerce son contrle sur les principales richesses du pays. Mais il n’a pas les capacités de gestion qui seraient nécessaires pour que ces ressources rpondent aux nécessités de l’ensemble de la société, en particulier les secteurs sociaux traditionnellement exclus. Au Venezuela, les rapports entre Etat et organisations sociales, entre Etat et partis, sont marqués par un verticalisme pesant. L’autonomie des organisations sociales est trop souvent vue par le gouvernement comme une menace potentielle. C’est visible dans tous les domaines. Le mouvement syndical qui soutient le processus connat une tension très forte entre les tendances qui donnent la priorité au soutien, parfois inconditionnel, à la politique gouvernementale et les tendances qui cherchent à construire des organisations autonomes. Si les organisations syndicales se transforment en appendices de l’Etat, cela signifie la perte de toute la richesse de l’exprience historique du mouvement ouvrier. Il en va de même avec les conseils communaux. Deux conceptions s’opposent fortement : celle qui voit dans les conseils communaux une organisation populaire de base, l’expression de l’ensemble pluriel des secteurs de la société qui discutent et dcident au niveau local de leurs propres affaires ; et celle qui les conçoit comme formes d’organisation à la base du mouvement chaviste. Les conseils communaux sont censs être le lieu privilgi de la démocratie participative. S’ils sont soumis à une logique sectaire partisane, une grande partie de la population se sent exclue a priori et les conseils communaux perdent leur potentiel comme organes premiers de la démocratie participative. Le Venezuela a une tradition limite d’organisations sociales autonomes. Jusqu' en 1958 c’était une société qui n’avait pratiquement pas d’exprience démocratique même dans son acception libérale. Ensuite la mainmise des partis sur la vie politique a été très forte. Les partis dominants, Action Dmocratique et COPEI, ont été les vecteurs de la rpartition des ressources de l’Etat, ce qui leur a permis de contrler et de soumettre la majorité des organisations de la société vénézuélienne. Ils contrlaient absolument tout. Ils s’infiltraient par tous les pores de la société.

Le gouvernement bolivarien a impuls un processus positif et accélér d’extension et de renforcement des organisations sociales de base, en dveloppant des actions politiques spécifiques. C’est notamment le cas des politiques sociales en matière d’ducation, de sant ou de production. Elles sont dfinies de façon à contribuer à la constitution d’un tissu social, à la promotion de la citoyennet, à l’organisation communautaire. Le modèle d’organisation communautaire de la politique de sant connu sous le nom de Barrio Adentro en est emblmatique. La mise en place d’un dispensaire dans une communauté et la présence de mdecins n’a aucun sens si la communauté n’est pas organise en comits de sant pour prendre en charge cette action. Ces initiatives publiques se heurtent à la difficult d’avancer dans la construction de formes organisationnelles et de tissus sociaux autonomes qui ne soient pas tributaires, en permanence, de l’Etat et de ses ressources.

Pour conclure, la capacité de préserver ou de construire cette autonomie dans le cadre d’un projet populaire alternatif dpend de nombreux facteurs, mais avant tout de la pr-existence d’organisations de base, riches d’une exprience de lutte et de participation collective. Cela dpend aussi des orientations politiques mises en oeuvre par les fonctionnaires du gouvernement eux-mmes selon qu' ils considrent les politiques publiques d’un point de vue instrumentaliste, clientéliste, ou au contraire comme un instrument de promotion de l’organisation sociale populaire autonome. L’exprience en la matière de ces dernières années est très diverse, mais cette tension entre le contrle par en haut et l’autonomie à la base est, peut-être, du point de vue de la démocratie radicale, un des axéès mdullaires propre à mettre en perspective ce qui se passe au Venezuela et à concevoir la construction d’un « monde de démocratie sans fin ».

Notes:

[1] Auteur de plusieurs ouvrages tel que Neoliberalismo, sociedad civil y democracia. Ensayos sobre Amrica Latina y Venezuela (1995), il a publié de nombreux articles sur le processus bolivarien, dont dernièrement en français avec Pablo Navarete, « Le Venezuela et le processus bolivarien » (in Le Volcan latino-américain, dir. F Gaudichaud, Textuel, 2008).

[2] En 1958, la chute du dictateur Prez Jimnez donne lieu au pacte de Punto Fijo entre les deux partis dominants de cette époque, Action démocratique (AD) et le COPEI (social-chrtien). Ce pacte organise le partage du pouvoir et l’alternance entre les deux partis, sur la base de l’exclusion du Parti communiste et des secteurs populaires du système politique. Pendant 40 ans, ils appliqueront plus ou moins les mêmes politiques au service de l’oligarchie locale, marquées par le clientélisme et la corruption généralisée.

[3] L’une des principales promesses électorales d’Hugo Chavez en 1998 est d’en finir avec la IVme république (celle du pacte de Punto Fijo) et de convoquer une Assemb l' e Constituante.

[4] Petrleos de Venezuela SA (abrg en PDVSA) est la compagnie pétroliére appartenant à l’état vénézuélien. fondée en 1975, elle a été reprise en main durant le gouvernement Chavez.

[5] SIDOR est une immense acirie situe dans l’Etat de Bolivar. Sa nationalisation fait suite à un long conflit social et a été prise par Chvez alors que le principal actionnaire, la multinationale italo-argentine Techint, refusait d’améliorer les conditions de travail des salariés (en partie avec la complicité du ministre du travail, limog depuis).

[6] Le PSUV a été cr en 2007 afin de regrouper dans une seule organisation, l’essentiel des forces politiques qui soutiennent le gouvernement Chvez et le processus bolivarien, à commencer par le Mouvement cinquime république (majoritaire). A l’inverse, Patria Para Todos et le Parti communiste ont refusé de s’intgrer à ce parti, tout en continuant à soutenir activement la politique menée par le président vénézuelien. Le PSUV compterait pas moins de deux millions et demi de militants (sur une population de 28 millions d’habitants).

[7] Considr comme un représentant de l’aile gauche du gouvernement, Aristbulo Iztriz a été maire de Caracas en 1994 et ministre de l’ducation sous Chavez. Figure du parti Patria Para Todos avant son intégration dans le PSUV, il a perdu l' élection à la métropole de Caracas en novembre 2008.


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Source : Contretemps, janvier 2009.

Entretien traduit de l’espagnol (vénézuélien) par Robert March.

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