Incohérences, homonymie: les« preuves» de l' accusation sont parfois minces

RÉSUMÉS et extraits des 5 000 pages de fiches « brutes» fournies par le Pentagone à l' agence Asociale Press, suite à son action en justice.

Mohammed Gul, afghan: «Je ne veux pas rester une minute de plus. » Originaire de la province afghane de Khost, Mohammed Gul était paysan et propriétaire d' une station-service en Afghanistan. Auparavant, il a vécu en Arabie saoudite. Les Américains le soupçonnent d' avoir entretenu des liens étroits avec les talibans. Il explique que, en Arabie saoudite, il était chauffeur livreur et qu' il a été arrêté chez lui uniquement parce qu' il possédait un kalachnikov, comme beaucoup de fermiers: «Je suis pauvre,je n' ai qu' un petit lopin de terre. (...)Je ne veux pas rester ici une minute de plus. »

Mohammed et Naquibullah Rasoul, afghans: «Je n' ai jamais été sentir les cheveux de mon frère. » après vingt-cinq ans passés au Pakistan, Mohammed Rasoul, un Afghan, rentre chez lui en septembre 2001. Il est accusé d' avoir utilisé un lance-roquettes contre les forces américaines. Il nie et dit être revenu pour aider son frère médecin, Naquibullah, à ouvrir une clinique.
L' interrogateur demande à ce dernier s' il a déjà vu son frère avec des cheveux brûlés - conséquence possible de l' utilisation de roquettes: «Je n' ai jamais été sentir ses cheveux», répond Naquibullah.

Fahed Abdullah Ahmad Ghazi, yéménite: «Jamais Ben Laden n' aurait fait confiance à un garde du corpsde17ans. » Selon les Américains, il s' est entraîné au camp Al- Farouq, en Afghanistan, avant d' être sélectionné pour celui de Tora Bora, où Fahed Ghazi est soupçonné d' être entré dans le cercle de Ben Laden pour devenir son garde du corps. «Je n' étais pas à Tora Bora par choix. (...) Je ne savais pas du tout comment sortir d' Afghanistan. La seule solution était d' écouter ceux qui pouvaient me conduire d' un endroit à l' autre. (".)Jamais Ben Laden n' aurait fait confiance à un jeune homme de 17 ans, avec neuf jours d' entraînement derrière lui, pour en faire son garde du corps et son homme de confiance. »

Abdelaziz Kareem Salim Al-Noofayee, saoudien: « Ma montre Casio, les gardiens, ici, portent la même. » Salim Al- Noofayee, accusé d' avoir reçu un entraînement en 1997, est arrêté en mars 2002 au Pakistan, « alors qu' il porte une montre Casio F-91lv, connue pour être utilisée par les membres d'AI-Qaida ». Le détenu : « La montre que je portais ressemblait à celle que des gardiens portent ici même. Cela signifie-t-il qu 'ils sont des membres d'AI-Qaida ? »

Abdur Sayed Rahman, pakistanais, éleveur de poulets: «Je m' appelle Zahid Rahman, pas Sayed Rahman. » Ce « pauvre éleveur de poules», comme il se définit durant les interrogatoires, a été arrêté au Pakistan à l' automne 2001. On l' accuse d' être soit un juge militaire taliban, soit l' adjoint du ministre taliban des affaires étrangères. Or il semble que le ministre s' appelle Abdur Zahid (et non ayed) Rahman : « Un Américain m' a dit que j' avais été arrêté par erreur et que dans quelques jours je serais libre.Je n' ai plus jamais vu cet Américain et je suis toujours ici. »

Abu Omar . Hamawe, syrien:
« Personne s' appelle Mohammad dans mafami » Abu Omar - Hamawe est boucher. Il se rend en Iran et en Afghanistan en 2000 pour, dit il, gagner assez d' argent pour se marier; « après l' invasion de l' Afghanistan,j' ai dû m' enfuir parce que l' Alliance du Nord tuait les Arabes et que tous les Arabes étaient des cibles. »Arrêté
à la frontière afghano-pakistanaise, il est interrogé par les Américains, qui brandissent un document trouvé dans un des QG d' AI-Qaida.« L' interrogateur me dit: "C' est ton nom", mais ce n' est pas mon nom. Le nom sur le papier est Abu Omar Mohammad. Mon nom est Abu Omar AI-Hamawe. Il n' y a personne qui s' appelle Mohammad dans ma famille.»

Mohammed Nechle, algérien:
« Mon avenir est détruit. » Mohammed Nechle travaillait en Bosnie dans un orphelinat du Croissant- Rouge des Emirats arabes unis. après le 11 Septembre, il fut accusé d' avoir préparé un attentat contre l' ambassade des État-Unis. après trois mois de prison en Bosnie, il est acquitté et... remis aux autorités américaines. Il dit : « La manière dont ça s' est passé, où j' ai été traîné ici."J' ai l' impression que mon avenir a été détruit. »

AbdelAbdulhehim, ouïgour de Chine : « Fuir les persécutions. » Il affirme avoir quitté la Chine pour « fuir les persécutions» contre son peuple. Il se retrouva en Afghanistan, dans un camp d' entraînement près de Tora Bora. M. Abdulhehim dit que son seul but était d' apprendre à se battre contre les Chinois si un jour il rentrait dans sa province.

Ashraf Salim, professeur : « Plus besoin de continuer à nous parler. »
Ashraf Salim, dont la nationalité n' apparaît pas dans les PV, dément s' être entraîné en Afghanistan et entretenir un lien avec Al-Qaida. « Les informations [de mon dossier] classées secrètes le resteront jusqu 'à quand? » Le président du tribunal : « Elles seront toujours classées. » Salim: « Alors nous n' avons plus besoin de continuer à nous parler. Cela veut dire que vous avez déjà pris votre décision, un point c' est tout. » Le colonel américain : « Ceci est un tribunal militaire, pas une procédure judiciaire. »

Feroz Ali Abassi, britannique, récusait le statut de « combattant ennemi», inexistant en droit, et souhaitait être considéré comme « prisonnier de guerre ». Lors d' une audition du tribunal militaire à Guantanamo, son président, un colonel de l' US Air Force dont le nom n' est pas mentionné, réfute son argumentation : « Vous avez annoncé que votre avocat viendrait déclarer que vous êtes détenu illégalement en violation du droit internationaL Ceci est un tribunal militaire, et non pas une procédure judiciaire. Votre demande de faire venir un avocat est refusée. » M. Abassi souhaitait faire témoigner un autre détenu. Le président du tribunal refuse: « Le droit international ne s' applique pas ici, la convention de Genève ne s' applique pas. (...)Je ne veux plus entendre les mots "droit international". »


Matricule 063, détails d' un interrogatoire de 96 heures Article paru dans l' édition du 14.03.06

LE 3 MARS, Times Magazine publie sur Internet le procès-verbal intégral de deux mois et demi d' interrogatoires du « détenu 11- 063 ». Ce document a depuis été repris par de nombreux sites Web dans le monde. Le matricule 063 est celui de Mohammed Al-Kahtani, considéré par les autorités américaines comme un des organisateurs des attentats du 11 septembre 2001.

M. Kahtani avait tenté d' entrer aux Etats-Unis en août 2001, mais fut refoulé. TI fut capturé fin 2001 à la frontière entre l' Afghanistan et le Pakistan.

Le Pentagone avait affirmé que le détenu 063 avait fourni des masses de renseignements sur Al-Qaida et les talibans et incriminé une trentaine d' autres détenus de Guantanamo. Or M. Kahtani, qui dispose désormais d' un avocat, revient à présent sur toutes ses déclarations.

Les interrogatoires - comme ce fut le cas pour lui - pouvaient durer 96 heures d' affilée, avec quelques pauses de quatre heures au plus. Voici des extraits du procès-verbal d' une séance ordinaire, qui dura du 11 au 14 décembre 2002.

1er jour, 0 heure. Le détenu est debout face au drapeau américain et écoute l' hymne national. Il résiste moins à cette cérémonie que les jours précédents. Les deux soldats chargés de l' interrogatoire commencent la méthode dite d'" abaissement de la fierté et de l' ego». Le responsable (Sergent R) indique au détenu les règles de la séance : interdiction de parler, de demander quoi que ce soit, obligation de regarder devant soi, interdiction de dormir.

oh 50. Le détenu refuse de boire. (...)

1 heure. Le détenu se met à pleurer. On lui rappelle que personne ne l' aime, ne se préoccupe de lui, ne se souvient de lui. On lui affirme qu' il est moins qu' un humain, qu' un animal est plus libre et plus aimé que lui. On le mène dehors pour lui montrer une famille de rats. TI voit que les rats se déplacent librement, jouent, mangent, s' occupent les uns des autres. (...)

4 h 18. Le détenu refuse de boire et de manger. On le fait marcher pour empêcl1er que ses pieds gonflent. Les pansements sur ses jambes sont remplacés par des bandages stériles. (...)

7 heures. Examen des fonctions vitales du détenu, qui semblent normales. Le détenu a droit à quatre heures de repos. (...)

11 h 15. Les interrogateurs entrent dans le baraquement (...) et annoncent au détenu qu 'ils vont préparer un barbecue en son honneur. Il répond qu' il refuse cette nourriture, on lui rétorque que le barbecue n' est pas pour lui. (...) Les interrogateurs parlent de la perte de liberté du détenu, puis tiennent une cérémonie d' exorcisme pour faire fuir les méchants lutins qui, selon lui, contrôlent ses émotions. (...)

12 heures. Le détenu mange une ration militaire et boit de l' eau. (...) Il demande à plusieurs reprises son café et tente de le saisir.
L' interrogateur renverse le café par terre. (...)

15 h 30. On passe à l' approche dite de « futilité». Le détenu est autorisé à parler seul avec l' interprète pendant cinq minutes. Il tente d' établir une relation avec l' interprète, mais les interrogateurs entrent à nouveau et lancent la séance de « futilité» en lui expliquant que l' interprète est de leur côté, pas du sien. (...) .

22 h 45. Le médecin examine le détenu. Son état est mauvais.

23 h 12. On administre au détenu la première de ses trois intraveineuses. (...) Il ne donne toujours pas d' informations.

2e jour, 0 h 12. On diffuse de la musique au détenu tandis que son intraveineuse prend fin . (...)

1 h 40. On montre au détenu deux vidéos: Cadavres de talibans et Meurs, terroriste, meurs. (...)

1 h 50. Le détenu a une crise de colère (...), il hurle des insultes en arabe et en anglais, s' agite violemment sur sa cI1aise comme s' il essayait de se défaire de ses liens. (...)

2 h 30. Le détenu se met à parler et répète qu' il souhaite se rendre aux Etats-Unis, le pays où tout est possible, et devenir marchand de voitures à Orlando, en Floride. Il est interrompu. (...)

3 h 50. Le détenu ne peut plus rester éveillé. On essaie de le mettre debout, mais il n' y arrive pas. (...)

5 heures. Le détenu est réveillé. Il doit faire de l' exercice, aller aux toilettes. La méthode « abaissement» reprend. (...)

12 h 30. Les interrogateurs décident de provoquer les émotions du détenu et se moquent de lui. Il se met en colère et se remet à pleurer. On lui ordonne d' arrêter. (...)

18 h 30. Le sergent L. [probablement une femme] commence l'approche dite d'" invasion de l' espace personnel ». Le détenu essaie de se libérer de ses liens. (...)

20 heures. Le détenu se plaint de douleurs aux reins. (...) Le médecin le prévient que, s' il refuse de boire, on lui administrera un

lavement.

20 h 41. Le détenu répète le nom d' un de ses contacts à Orlando, mais l' information n' est pas nouvelle. (...)

3e jour, 0 h 01. Le détenu est informé qu' il n' aura pas le droit de prier. (...) L' interrogateur place sur le détenu une pancarte avec l' inscription« Lâche» en arabe. (...)

o h 20. Les interrogateurs continuent à appliquer les méthodes « futilité» et « abaissement» . Quand le détenu s' assoupit, on lui verse un peu d' eau sur la tête. (...)

5 h 30. Le détenu répète qu' il ne fait pas partie d' Al-Qaida. L' interrogateur lui lit la liste des présomptions retenues contre lui.
(...) Le détenu essaie de cacher son émotivité, mais semble effrayé quand on lui demande si le juge aura assez d' éléments pour le condamner.

11 h 15. Les interrogateurs reprochent au détenu d' être ingrat et grognon. (...) Ils fabriquent un masque avec une boîte de ration militaire, dessinent un sourire sur le masque et le placent sur le visage du détenu (...), puis ils lui donnent un cours de danse. (...)

Le détenu s' énerve et se met à hurler. (...) Il s' adresse au chef des interrogateurs en l' appelant« le chrétien le plus âgé du groupe» et veut savoir pourquoi il autorise ce genre de traitement.

23 h 45. La tension artérielle du détenu s' améliore mais reste élevée. Son pouls s' améliore mais reste faible. (...)

4e jour, 0 h 01. On passe les menottes au détenu pour l' empêcher de faire sa prière. (...)

oh 25. On dit au détenu qu' il ne quittera jamais Cuba et qu' on continuera à le questionner jusqu 'à ce qu' il dise la vérité. Le détenu essaie de parler, mais les interrogateurs hurlent pour le faire taire. (...)

1 h 20. Le détenu doit faire des exercices physiques avec sa cagoule sur la tête. (...) Il est ramené dans la baraque et doit à nouveau écouter de la musique.

1 h 40. Les interrogateurs se mettent à jouer aux cartes. Ils ordonnent au détenu de se taire et de rester éveillé. Quand le détenu s' assoupit, on lui verse de l' eau sur la tête et on se moque de lui. (...)

5 heures. Les interrogateurs demandent au détenu s' il pense qu' un jour il pourra à nouveau aimer, être aimé, connaître la joie, pratiquer librement sa religion, décider de ses actes, communiquer avec les autres, avoir des amis. Puis ils le questionnent sur son hypothétique voyage à Orlando.

Le détenu mentionne deux noms, A. et M. L' officier de renseignement indique qu' A. est un personnage important et qu' il faut en savoir plus sur la façon dont le détenu l' a connu. (...)

7 heures. L' officier des renseignements va chercher une photo d' A. (...) Plus tard, l' équipe suivante la montrera au détenu, pour qu' il identifie A.

11 h 15. Le détenu semble en colère et déclare qu' il se met en « grève d' interrogatoire». (...) On lui administre une séance sur le thème du 11 septembre 2001, avec des connotations religieuses.

13 h 30. On lit au détenu des versets du Coran indiquant que la musique n' est pas interdite. (...) On donne au détenu un Coran pour qu' il les lise par lui-même. A noter que le détenu avait du mal à trouver les versets, comme s' il lisait rarement le Coran.

16 heures. Le détenu éclate en sanglots et demande pardon à Dieu, rappelant qu' il est avec des étrangers. Il réaffirme que la musique est interdite et proclame qu' il ne peut rien faire contre la musique jouée dans le baraquement.

23 heures. On lit à nouveau au détenu les présomptions contre lui et il répète la même histoire. (...)

o heure. Fin de l' interrogatoire.

La séance suivante commencera vingt-quatre heures plus tard.