COLONIALISME ET IMPERIALISME :

« L'EXCEPTION FRANÇAISE » OU LE MYTHE « HUMANISTE »

(extrait d'un ouvrage collectif publié par le Temps des Cerises en 2006: "La grande braderie à l'Est")


par Francis Arzalier


Partie de France, une légende s'est répandue, y compris dans les milieux de gauche européens : la colonisation, l'impérialisme français constitueraient une exception parmi ceux des grandes puissances, une version « soft », « humaniste », à l'opposé des expansionnismes brutaux anglo-saxéons ou germaniques. Les discours « anti-américains » du président Chirac et de son ministre Villepin à l'occasion de l'invasion de l'Irak ont nourri encore la croyance en « l'exception française », même quand la pratique venait ensuite démentir les proclamations flamboyantes. Car la réalité historique est toute autre, elle contredit depuis trois siècles les justifications de l'impérialisme français par les droits de l'homme, des peuples et de leurs libertés. Ce ne sont souvent que mots creux, hypocrites ou naïfs, couvrant des pratiques aussi néfastes que celles des autres impérialismes, conquêtes et répressions féroces, exploitation des hommes et des richesses. Certes, les conduites et les mentalités impériales françaises ont leurs dimensions spécifiques, tant à l'époque coloniale qu'aujourd'hui, nous avons à les préciser. Mais il n'existe pas, du XVIeme siècle à nos jours, d'« exception française » qui en atténuerait les côtés prédateurs : cet article tentera d'en apporter la preuve.



I. L'empire esclavagiste français (1659-1848)


La France de Louis XIV est devenue une puissance coloniale dès le XVIIeme siècle, quelques décennies seulement après l'arrivée des conquérants ibériques en Amérique. A l'issue de conflits successifs avec les autres prédateurs européens, elle possède un domaine dont le centre est constitué par les « isles à sucre » tropicales ; préalablement débarrassées des populations caraïbes, par les massacres, l'exploitation et les épidémies, Guadeloupe, Martinique, et surtout Saint-Domingue (l'actuelle Haïti) sont mis en valeur par les esclaves déportés d'Afrique, par les négriers français de La Rochelle, Nantes ou Bordeaux. La seule colonie de Saint-Domingue, la « perle des Antilles » a un demi million d'esclaves en 1789 (plus qu'aux USA !). Quelques milliers de colons français y dirigent les « plantations ». Le trafic colonial est essentiel à l'économie française en 1789, on l'estime au tiers du commerce extérieur, et un Français sur huit vit de la « filière sucre » liée à la traite esclavagiste. L'exploitation antillaise ou « habitation » est un vaste domaine mis en valeur par les esclaves, achetés, nourris et vendus par le maître comme des animaux domestiques. Le « Code noir » édicté par Louis XIV, en 1685, s'il ordonne aux maîtres de baptiser les esclaves et de les traiter sans cruauté excessive, prévoit des peines féroces en cas de désobéissance, mutilations et exécutions pour l'exemple.

La férocité de la traite atlantique, l'horreur des traitements infligés aux esclaves, sont identiques à Saint-Domingue la française, à Cuba l'espagnole et à la Jamaïque anglaise. Et les justifications sont semblables dans une monarchie « fille aînée de l'Eglise ». Selon la plupart des auteurs du « Grand siècle » français, Bossuet par exemple, les Africains déportés et leurs descendants, fils de Cham par la Bible, ont eu grâce à la traite et l'esclavage la chance d'être baptisés catholiques.

Il est vrai que les écrivains et philosophes des « Lumières » au XVIIIeme siècle, férus de rationnel, dénoncent l'arbitraire politique et inventent les Droits de l'homme et du citoyen. Non sans ambiguïté, car si certains, tels Montesquieu et surtout Diderot dénoncent l'esclavage colonial, un plus grand nombre encore l'accepte au nom du réalisme économique, quitte à l'humaniser en supprimant les cruautés excessives : l'esclave mérite d'avoir un « bon maître », et accepte son sort, dans l'œuvre de Voltaire, ou de Bernardin de Saint Pierre.

Quand vient la Révolution de 1789, les Droits de l'Homme et du Citoyen votés par l'Assemblée Constituante proclament l'égalité naturelle et semblent donc annoncer qu'aux colonies un noir vaudra un blanc, que l'esclavage sera aboli. Il en sera différemment dans les faits ; pour sauver le profit colonial, les droits de l'homme ne seront pas ceux de l'homme noir. Malgré certains d'entre eux comme Robespierre, les députés refuseront majoritairement en 1790 et 1791 l'abolition.

Les privilégiés n'abandonnent pas leur domination sans y être forcés : l'abolition ne pouvait venir d'une volonté charitable de la France, elle est née du soulèvement des esclaves. Dans la plus grande des colonies, Saint-Domingue, en août 1791, débute la grande insurrection ; elle se développe durant plusieurs années en Révolution haïtienne. Ce premier soulèvement victorieux d'un peuple noir est raconté en Europe comme une suite de crimes, de viols, d'incendies ; seuls les plus lucides des antiesclavagistes français, comme l'abbé Grégoire, proclament leur solidarité avec les insurgés de Saint-Domingue. La révolution de Saint-Domingue-Haïti amène le représentant de la France, Sonthonaxé, à proclamer l'abolition sur place dès le 29 août 1793, et, six mois plus tard, les députés de la Convention à Paris à en faire autant.

Mais le futur empereur Napoléon Bonaparte rétablit l'esclavage aux colonies françaises en 1802 et envoie à Saint-Domingue une expédition de plusieurs dizaines de milliers de soldats dirigés par son beau-frère Leclerc. Elle y connaît une défaite totale et humiliante malgré la rudesse des procédés employés (centaines de déportés en France, tortures et massacres). La guérilla menée par les Haïtiens, les épidémies, détruisent en deux ans l'armée coloniale. Le 1er janvier 1804, la première république noire née de la décolonisation peut proclamer son indépendance : elle ne sera reconnue par l'état français que 25 ans plus tard, contre paiement d'une énorme dette durant des décennies. L'esclavage persiste aux colonies françaises durant la première moitié du XIXeme siècle, en Martinique, Guadeloupe, Réunion, jusqu'à la Révolution de 1848 : le gouvernement provisoire, d'abord réticent, décrète l'abolition le 27 avril 1848 par crainte d'un soulèvement aux Antilles, sur la proposition de Victor Schoelcher.

Cette longue tragédie de la première colonisation française, esclavagiste, appelle plusieurs remarques d'évidence :

1) Depuis plus d'un siècle, elle est systématiquement passée sous silence ou minorée dans les versions officielles de l'histoire de France, enseignée à l'école, laïque et républicaine depuis plus d'un siècle. La quasi totalité des manuels scolaires, même aujourd'hui, pratiquent un véritable « mutisme colonial », et ignorent ainsi la défaite humiliante infligée à l'armée française venue rétablir l'esclavage par les Haïtiens insurgés : cela ternirait trop l'image d'une France mère des Droits de l'homme, et le mythe nationaliste français de Napoléon, vainqueur des rois, libérateurs des peuples ;

2) Grâce aux efforts de ces minorités anticolonialistes qui ont été toujours présentes en France, d'historiens progressistes comme Yves Benot et quelques autres, l'Assemblée nationale française a proclamé en l'an 2000 que l'esclavage fut et reste un crime. Cette « loi Taubira » reflète un progrès d'opinion, facilite la lutte à poursuivre contre le « négationnisme colonial », toujours présent. Mais elle ne règle pas tout : s'en tenir à la condamnation morale de la traite et de l'esclavage, à l'image de méchants négriers et de colons sadiques, c'est occulter l'essentiel : les colonies esclavagistes des Antilles n'étaient que l'appendice fructueux du capitalisme marchand en développement au XVIIIeme siècle en France, un système économique guidé par la recherche du profit, et non sa dérive immorale.



II. Le deuxième empire français : le banc d'essai algérien


Le second empire colonial français s'esquisse dès 1830, avec la conquête d'Alger. D'emblée, elle se place volontiers comme relevant d'une mission française, d'une France née de la Révolution de 1789 et ses principes, appelée à porter au-delà des mers les Droits de l'Homme, les progrès économiques et sociaux, les libertés civiles, etc. Il est courant, sous la monarchie restaurée (1814-1848), de voir prôner l'expansion française en Méditerranée, au détriment des peuples arabes, au nom de la lutte contre l'esclavage, que la France pratique encore aux îles tropicales. La plupart des écrivains français, du monarchiste Chateaubriand au démocrate Lamartine, prônent la guerre aux Barbaresques d'Alger, pour libérer les esclaves chrétiens (alors que la « course » algéroise avait presque disparu au XVIIIeme siècle !).

C'est alors que se constitue un discours colonial spécifique à la France, relevant du messianisme humanitaire : Victor Schoelcher, infatigable abolitionniste, républicain nourri des idéaux de 1789, en est l'exemple idéal. La « société » pour l'abolition, qu'il anime, lance en mai 1846 une pétition pour la libération des esclaves en Algérie, alors même que la conquête est entamée et se nourrit de l'argument.

Ce discours justificateur spécifique à la France relève-t-il de la naïveté, d'hypocrisie sordide ? Des deux, en fait, suivant qui s'en faisait vecteur :

Le grand Victor Hugo ne sait peut-être pas les atrocités de la conquête, quand il déclare en 1841 : « c'est la civilisation qui marche sur la barbarie, c'est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit (…) notre mission s'accomplit »1. Peut-il vraiment les ignorer encore au soir de sa vie, alors que devenu symbole national du républicanisme et des valeurs de la Révolution, il prononce le 18 mai 1879 à l'occasion d'un banquet commémoratif de l'abolition de l'esclavage en 1848 un panégyrique outrancier de la conquête de l'Afrique :


Cette Afrique farouche n'a que deux aspects : peuplée, c'est la barbarie ; déserte, c'est la sauvagerie…

Au XVIIIeme siècle, le blanc a fait du noir un homme ; au XXeme siècle, l'Europe fera de l'Afrique un monde (…).

Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde… .


Les ouvrages quasi officiels en usage à l'école obligatoire de la IIIe République valorisent sciemment l'entreprise coloniale au détriment des faits quand ils présentent ainsi la conquête d'Alger : « Depuis ce jour, la Méditerranée est libre, … et le pays, autrefois inhospitalier et barbare, est devenu un prolongement de la France, où vous irez peut-être bientôt vous battre à votre tour, pour défendre, contre un peuple cruel et sans foi, la cause de la religion, des lois et de l'humanité »2. Dans une version plus laïque, les manuels d'histoire à l'école républicaine en 1900, ceux de Lavisse par exemple, disent cette mission coloniale française, au nom des Droits de l'Homme, transposée, nous y reviendrons, dans les autres espaces impériaux de la France, en Asie et Afrique noire.

Les réalités furent évidemment toutes autres, tant sur le plan des volontés que des pratiques. Si l'on ne peut prétendre à l'exhaustivité, il est bon de savoir que celles mises en œuvre en Algérie française furent tout aussi ravageuses qu'en pays dominés par le Royaume Uni, la Belgique ou les USA.

D'abord parce que la conquête algérienne, qui dura près d'un demi siècle après 1830, fut d'une brutalité rare, en massacres, tortures en tout genre. Il suffit, pour s'en informer, de lire les témoignages bruts des conquérants, tels L. F. de Montagnac, dans sa correspondance3. Il décrit sans fard les tabassages « pour réduire son monde à l'obéissance », les méthodes de guerre envisagées contre les Arabes sous les ordres de Lamoricière, Pelissier, Bugeaud : « Tuer tous les hommes jusqu'à l'age de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger des bâtiments, … en un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens ».

Ce ne sont pas dérives exceptionnelles, forfanteries de soudards isolés. Ces pratiques se nourrissent des projets très sérieux d'extermination des populations de l'Algérie conquise. Elles eurent leur heure de gloire, même si l'historiographie actuelle les cache d'un voile pudique. Le plus influent de ce ces stratèges, inspirés de l'élimination des peuples « indiens » aux USA, se nommait Bodichon, né en 1810, mort en 1885. ce digne médecin, antiesclavagiste et défenseur des droits de la femme, ami des républicains Ledru Rollin et Louis Blanc, précise ses projets dans deux ouvrages qui méritent d'être connus : Etudes sur l'Algérie et l'Afrique en 1847, et De l'humanité en 1866. Quelques phrases parmi d'autres résument les objectifs proposés : « Si nous voulons une colonie durable, arrivons au résultat suivant : qu'il n'y ait plus d'Arabes sur la surface du Tell… Si au lieu des Arabes qui, en Algérie, s'assassinent, se pillent… si, au lieu de cette race, qui outrage la nature et l'humanité… il n'y en avait pas… la nature et la civilisation y gagneraient… c'est le rôle des pionniers en Amérique, des Anglais en Océanie ; c'est le nôtre dans l'Afrique septentrionale » (in Etudes, cité plus haut). Faut-il souligner que ce projet d'éradiquer dans la partie utile de l'Algérie conquise, le Tell, la « race arabe » qui la peuple, relèverait aujourd'hui de la volonté de génocide devant les tribunaux internationaux ?

Fait isolé ? Certes non ; même si les dirigeants politiques français n'ont jamais repris officiellement ces affirmations à leur compte, l'idéologie du refoulement des Arabes d'Algérie vers le désert, de l'occupation des zones côtières fertiles par les Européens, a tout au long des 130 ans d'occupation imprégné majoritairement ceux qu'on nommait les « Français d'Algérie ». Les faits, d'ailleurs, ont longtemps progressé en ce sens : les expropriations de terres au profit des colons, de 1830 à 1920, ont dépassé 7 millions d'hectares, et souvent dans les zones fertiles, comme la Mitidja. Selon démographes et historiens, la population algérienne a baissé durant les quarante années de conquête, entre 1830 et la décennie 704. Certains auteurs comme Louis Bertrand5 peuvent rêver longtemps d'une Algérie mythique, massivement européenne, christianisée, pacifiée. Elle fut de toute façon impossible, car, à l'inverse du Royaume-Uni, la France coloniale au XIXeme siècle n'a jamais disposé de migrants volontaires en nombre suffisant pour peupler une Algérie conquise. Malgré les avantages consentis, les colons proprement français furent si rares que l'Algérie « européenne » sera nourrie par la contrainte : déportés républicains de 1851, Alsaciens chassés de leur pays par l'Allemagne en 1871, Espagnols chassés au XXeme siècle par la guerre civile ; Maltais, Italiens ont aussi intégré ceux qu'en France on nomma les « pieds noirs », citoyens français d'Algérie, grossis d'un tiers par la IIIe République, qui y intégra par décret les juifs indigènes algériens. Toutes ces contorsions prouvent la permanence du vieux rêve d'une Algérie « blanchie », jusqu'au XXeme siècle. Il se brisa sur les réalités démographiques : en 1960, les « Européens » n'étaient qu'un million, dix fois moins nombreux que les « Français Musulmans d'Algérie », forts d'une natalité galopante et d'une pauvreté massive.

Car les deux peuples d'Algérie coloniale, en vivant côte à côte, ne partageaient guère qu'une fiction : la République avait fait du pays trois de ses départements, de tous les Algériens prétendument égaux ses fils. En réalité, et cela jusqu'au bout, les uns étaient des citoyens français, les autres sujets de la France, soumis à plus d'exploitation, au racisme, à l'analphabétisme, aux élections falsifiées, à la répression policière et militaire.

De ce fait, l'insurrection nationale et la guerre de 1954 à 62 étaient inévitables, nécessaires. Faut-il le rappeler ? à l'envers des discours humanistes, sur « une seule France, celle des droits de l'homme, de Dunkerque à Tamanrasset », que tenaient tant François Mitterrand que De Gaulle, elles furent un long cortège de tueries, de tortures, d'exactions, dont certains se vantent encore aujourd'hui.

Par exemple, J. P. Angelelli6 qui, pied-noir, fut membre actif de l'OAS. Son livre a été écrit en 1962-63, refusé par l'édition de la Table Ronde, puis par bien d'autres. Il est édité aujourd'hui, après le débat sur la torture. J. P. Angelelli ne nie rien. Au contraire, il décrit et revendique les faits pour lesquels quelques autres ont été condamnés. Je me contenterai d'un extrait, il y en a, en 320 pages, des dizaines de ce tonneau :


La mechta (ce qu'il reste) est livrée au pillage, les cadavres sont dénudés et adossés au mur de façon « à leur tirer le portrait » pour les archives. Je n'ose pas risquer une suggestion au lieutenant, mais s'il n'avait tenu qu'à Calatia et moi, nous aurions attaché Saad derrière une jeep et nous l'aurions trimbalé autour du village ou pendu sur place, la tête en bas, en forçant la population à défiler devant lui. Rythen vient d'arriver. Il a des principes et peu de goût pour ces spectacles corsés qui sont pourtant très « psychologiques ». Ce chacal de Saad fut enseveli par une corvée de requis de force qui n'en finissaient pas de frissonner en tassant la terre sur le cadavre, mais c'était de froid. Les filles vont passer quelques mots à la gendarmerie où les harkis se feront un plaisir de leur procurer les émotions dont elles ont été frustrées.


Ce discours criminel est aussi une voix de la France. Heureusement, d'autres Français savent combattre les crimes coloniaux, le racisme, l'exploitation, y compris quand ils sont commis en leur nom : de l'abbé Grégoire en 1793 à Henri Alleg en 1960, la liste en est ininterrompue.



III. Le grand empire colonial français : un colonialisme « républicain » en Afrique


L'Algérie ne fut que parcelle d'un empire vaste comme l'Europe, étalé sur l'Asie indochinoise et l'Afrique subsaharienne, conquis par les soldats de la IIIe République, du XIXeme siècle finissant au XXeme naissant. Tout au plus fut elle un préalable et la seule colonie française de peuplement. Mais la compréhension de cette aventure conquérante de trois siècles exige d'étudier cette Algérie française, où se forgea un corpus colonial qui persiste pour l'essentiel jusqu'à nos jours : discours justificateur par les Droits de l'homme et l'assimilation, démenti par une exploitation souvent féroce, et racisme parfois brutal excusant toutes les dérives. Deux dimensions contradictoires, conflictuelles et se mêlant parfois dans le même homme, on les discerne partout où la France a posé son empreinte, en Indochine et en Afrique noire.

L'époque le voulait. Les dirigeants politiques français qui conquirent l'immense empire, de 1885 à 1910 étaient républicains, se disaient héritiers directs de la Révolution Française, mère des droits de l'homme, des libertés civiles, de la laïcité de l'état. Par leur bouche, la France eut donc mission d'apporter ces valeurs à l'Afrique, à l'Asie, de libérer les peuples indochinois des pillards, des mandarins obtus et pervers, d'éradiquer les despotes africains sadiques, cruels et esclavagistes.

Jules Ferry est le parfait exemple de cette vulgate du « colonialisme de gauche », jusque dans ses contradictions. Père de l'école laïque obligatoire et célébré en tant que tel, il est aussi l'organisateur des expéditions militaires outre-mer, qu'il justifie par la mission dévolue à la République. Mais il proclame aussi la nécessité industrielle et commerciale des colonies, et, imprégné du scientisme des années 1880, il n'hésite pas à parler de ‘races inférieures », « appelées à évoluer vers la civilisation », décalque du discours évolutionniste courant de cette fin de siècle.

Dès 1902, les radicaux, parvenus au pouvoir, après avoir dénoncé si longtemps Ferry et ses amis avec leurs « aventures tonkinoises », deviennent les véritables maîtres d'œuvre de la colonisation française.

Même dans le socialisme français d'avant 1914, l'anticolonialisme ne fait pas recette. Jaurès combat sans complaisance les excès de la colonisation, mais reprend à son compte l'argument du « devoir de civilisation » de la France héritière de 1789. Félicien Challaye dédie son ouvrage à ceux qui, comme Brazza, peuvent faire de la colonisation une œuvre digne d'une « démocratie comme la nôtre, civilisatrice et libératrice ».

L'anticolonialisme de principe est très minoritaire dans la France d'avant 1914 et n'est guère représenté que par quelques anarchistes ou marxistes, et des nationalistes craignant que l'aventure outre-mer ne détourne la France de la grande revanche anti-allemande.

La presse, l'école répandent dans le public cette idéologie coloniale républicaine : que refusent seulement quelques minorités, anarchistes ou communistes après 1920.

Entre 1919 et 1920, radicaux et socialistes (SFIO), légitiment la construction impériale, y participent quand ils sont au gouvernement. Le Radical Daladier proclame :


La France n'agit que pour élever dans la lumière tous les peuples qui se fient à elle …7


En 1931, un congrès de la « Ligue des Droits de l'Homme » se tient à Vichy sur le thème « Colonisation et Droits de l'Homme ». L'universitaire Albert Bayet précise clairement sa conception :


Viciée, la colonisation est un danger pour le monde, purifiée, elle peut être un bienfait… La France moderne (…) représente dans le monde un idéal… qu'elle peut et doit répandre dans l'univers. Apporter la science aux peuples qui l'ignorent, … leur faire connaître enfin les Droits de l'Homme, c'est une tâche de fraternité…


La gauche socialiste et radicale au pouvoir lors du Front Populaire de 1936 ne met nullement en cause le fait colonial, si elle en récuse les excès.

après la deuxième guerre mondiale, il faudra vingt ans d'insurrections sanglants aux colonies d'Asie et d'Afrique pour arracher à la France leur indépendance politique. De nombreux politiciens français héritiers de la Révolution, des Droits de l'Homme, n'ont pas une attitude favorable à la libération des peuples de l'Empire. Face aux Indochinois, aux Algériens, aux Africains, leur discours reste assimilationniste ; on peut multiplier les citations identiques à la phrase de François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, s'écriant le 12 novembre 1954 à l'annonce de l'insurrection algérienne :


Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul Parlement. C'est la Constitution et c'est notre volonté.


Les guerres coloniales, au Vietnam, en Algérie, ont souvent été organisées par des gouvernements majoritairement socialistes ou radicaux, les répressions les plus féroces justifiées par le discours assimilateur ; les mouvements anticolonialistes en France, organisés par des communistes, des hommes de gauche non communistes peu nombreux, mais aussi par des chrétiens, ont eu longtemps du mal à entraîner la masse des Français.

Rien d'étonnant à cela : durant un siècle, l'école imprégnait les Français dès l'enfance des vertus supposées de l'Empire, par le biais d'un discours à la fois moderniste et humanitaire, ponctué de l'image mythifiée des héros de la geste outre-mer : Brazza, libérant les esclaves au Congo en dressant le drapeau français, Gallieni, Lyautey, conquérants pacificateurs, mettant fin aux guerres tribales à Madagascar, au Maroc.

Est-il besoin de démontrer que la réalité d'Afrique noire était fort éloignée de ces affirmations sans preuve ? Quelques faits, relevés dans l'immense Afrique Occidentale Française (A.O.F., 5 millions de km2), durant cette période d'apogée coloniale que fut l'entre deux guerres mondiales, suffisent à le faire.

Le système est brutal, autoritaire, c'est pourquoi il fonctionne à la satisfaction des maîtres de l'Empire entre 1918 et 1930. A cette date alors que l'AOF, pour environ quinze millions d'indigènes, ne compte au maximum que 28000 Blancs (dont moins de 2000 pour tout le Soudan français), la toile d'araignée des 50000 chefs de village (dont 11000 environ pour le Soudan), auxiliaires volontaires ou contraints de l'entreprise coloniale lui assure une prospérité apparente. Prospérité factice, cependant : car si l'AOF exporte bien plus de 500000 tonnes d'arachides (essentiellement sénégalaises) en 1930, le grand rêve colonial de transformer la vallée du Niger en eldorado cotonnier est un fiasco : en 1937, on n'en sera qu'à 30 tonnes de fibres, malgré les rodomontades de l'Office du Niger, et malgré les souffrances infligées aux paysans pour les contraindre à produire cette matière première destinée aux usines françaises au détriment, souvent, des cultures vivrières. En fait, la « modernisation » du Soudan français, argument ressassé des propagandistes de l'Empire, se limite exclusivement à ce qui doit en favoriser le rapport : le chemin de fer de Bamako à Kayes, dans cette optique, permettra un jour d'exporter par le port de Dakar l'or blanc produit. Dans un futur qu'on pense proche, la vallée transformée par l'Office du Niger sera un pactole cotonnier. Si développement il y a, il ne peut qu'être extraverti, tout au service des maîtres de l'empire, financiers, industriels et politiques, en métropole : production et exportation de matières premières (arachide, coton) pour les usines de « métropole », à bas prix ; pas d'industries transformatrices aux colonies, qui sont réduites à acheter (cher) les produits industriels au pays développé qui les domine ; telle est la base même du mécanisme colonial. Tous les progrès vantés pour leurs objectifs humanistes ne sont en fait que nécessaires à cette quête de profits.

Ainsi de la santé : après une période de régression démographique (de 1890 à 1930) largement imputable aux conséquences de la conquête européenne (épidémies et maltraitances), les premières mesures sanitaires (début des campagnes de vaccination) en milieu africain permettent de rétablir à partir de 1930 la croissance du peuplement (avant l'explosion démographique de l' après Deuxième Guerre mondiale et surtout d' après l'indépendance. N'exagérons pas l'importance quantitative de l'effort sanitaire des années trente : pour l'ensemble de l'AOF, il n'y avait en 1929 que 189 médecins européens, 88 indigènes et 133 sages-femmes. En 1946, il y aura 505 médecins, dont 335 africains (Annuaire statistique de la France d'Outre-Mer). Il reste que dès cette période, la « révolution pasteurienne » s'esquisse au Soudan français. Les motivations n'ont rien d'humanitaires, comme l'annonce crûment le maître à penser de la colonisation française Albert Sarraut : L'assistance médicale c'est notre devoir… mais c'est aussi, on pourrait même dire c'est surtout, notre intérêt le plus immédiat. Car toute l'œuvre de colonisation, toute la bésogne de création, de richesse est dominée aux colonies par la question de la main d'œuvre. Le gouverneur général Carde, amateur de formules vigoureuses, annonce au Conseil du gouvernement de l'AOF du 2 décembre 1926 son objectif : développer les services de santé pour « faire du nègre »…

Le projet algérien de refoulement est ici inversé : en Afrique subsaharienne, l'exploitation coloniale souffre de manque d'hommes.

On discerne la même logique coloniale dans le développement (limité, mais réel) de la scolarisation des Africains en AOF et au Soudan français. Dès 1917, Georges Hardy, qui fut le premier inspecteur de l'enseignement en AOF, cible clairement l'objectif. Une conquête morale : l'enseignement en AOF. Le terme même de « conquête » en titre n'est pas un hasard : il s'agit bien pour l'école française de parachever l'œuvre des Archinard et Gallieni. après le sabre des militaires, la férule du maître d'école doit arracher les élèves africains à leur milieu originel, détruire leurs valeurs considérées comme des préjugés, leur inculquer l'admiration et le goût de celles venues de France : une France lointaine qu'ils rêvent plus qu'ils ne la connaissent, puissance tutélaire et nourricière, mirage de richesses faciles, de confort inouï, d'accession au monde des Blancs, dépositaires du pouvoir et de la force. Car il ne s'agit pas d'éduquer l'ensemble des enfants, comme s'est fixé pour objectif la République en France.

Transposée en Afrique soumise, l'école laïque, gratuite et obligatoire de Jules Ferry, se pervertit en se pliant aux objectifs de la colonisation. Sa laïcité n'est plus qu'une façon de combattre et nier les cultures locales, taxéees de superstitions et de sauvagerie, un moyen d'acculturer de jeunes Africains astreints à l'apprentissage du modèle français. L'obligation scolaire n'est même pas tenue pour objectif lointain, car il s'agit exclusivement de former une minorité « d'élites indigènes », « d'évolués » redevables au pouvoir métropolitain de les avoir sortis de leur village et de leur famille, suffisamment instruits de l'univers des maîtres blancs pour en devenir les auxiliaires : ils seront, s'ils réussissent leur parcours scolaire, chefs de canton, interprètes, contre maîtres fonctionnaires. En un mot, ils recevront en récompense pour avoir en partie effacé leur africanité, quelques miettes du pouvoir des maîtres coloniaux.

En1922, les effectifs scolaires d'AOF sont de 25000 élèves en écoles publiques, et de 5000 pour les missions religieuses. En 1944, ils atteindront respectivement 57000 et 19000 élèves. Cela ne concerne donc que des minorités : l'effort de l'Etat colonial en la matière n'a rien de démesuré (en 1932, 150 instituteurs et 75 institutrices européens pour toute l'AOF, plus 436 instituteurs africains formés en général de façon rudimentaire : ce qui implique un ratio de 95 élèves par classe !). En fait, cette école fabrique d'évolués, auxiliaires de l'entreprise impériale, ne concerne guère au Soudan français que moins de 1% des populations. Pourquoi s'en étonner quand Albert Sarraut en 1923 l'a ainsi définie ; L'instruction a d'abord pour résultat d'améliorer la valeur de la production coloniale… elle doit, parmi la masse laborieuse, dégager et dresser les élites de collaborateurs qui comme agents techniques, contremaîtres, surveillants, employés ou commis de direction, suppléeront à l'insuffisance numérique des Européens…

Le fossé béant entre propagande « humaniste » et réalité coloniale apparaît clairement en statistiques irréfutables. Il s'élargit encore quand on sait, par témoignages innombrables, le mépris raciste quotidien, l'usage du travail forcé qui permet la construction des routes et voies ferrées, des barrages et des plantations. Sait-on assez que ce travail forcé, proche parfois de l'esclavage d'autrefois, draina des centaines de milliers d'Africains avant 1944, et ne fut officiellement aboli par les députés de la France qu'en 1946 ?

Houphouët-Boigny, futur président de la Côte-d'Ivoire, qui ne fut certes pas un anarchiste exagéré, décrivait ainsi cette plaie des colonies françaises :


Il faut avoir vu ces travailleurs usés, squelettiques, couverts de plaies, dans les ambulances ou sur les chantiers ; il faut avoir vu ces milliers d'hommes rassemblés pour le recrutement, tremblant de tout leur corps au passage du médecin chargé de la visite ; il faut avoir assisté à ces fuites éperdues devant les chefs de village ou de canton, vers la brousse ; il faut avoir lu dans les yeux de ces planteurs obligés d'abandonner leurs propriétés pour un salaire de famine ; il faut avoir vu ces théories d'hommes, de femmes, de filles, défiler silencieux, le front plissé, le long des chemins qui mènent au chantier ; il faut avoir vu les transitaires, ces négriers modernes, les entasser sans ménagement sur des camions, exposés à toutes les intempéries. Les enfermer dans des fourgons comme des animaux ; il faut surtout avoir vécu comme chef ces scène poignantes, déchirantes, de vieilles femmes vous réclamant leur fils, leur unique soutien, des orphelins leur père nourricier, des femmes chargées d'enfants leur homme, leur seul moyen d'existence, pour comprendre le drame du travail forcé en Côte-d'Ivoire8.


Que dire alors des répressions furieuses éteignant dans le sang les sursauts insurrectionnels, des tirailleurs sénégalais fusillés à Thiaroye en 1944 parce qu'ils osaient réclamer leurs soldes après avoir aidé à libérer la France ? que dire des dizaines de milliers d'exécutés malgaches en 1947 ? des milliers de militants camerounais de l'UPC tués par les troupes françaises en 1960 ?



IV. La France de 2005 : impérialisme sur la défensive et nostalgies impérialistes


Quand l'indépendance algérienne s'impose à la France en 1962, l'essentiel des colonies françaises est devenu Etats indépendants : les relations sont différentes, mais des rapports inégaux existent encore. Par le biais d'accord économiques, monétaires, militaires, politiques, par le mécanisme du remboursement des dettes, l'indépendance politique des pays africains reste très théorique. Face à ce système néo-colonial, dans lequel l'inégalité des rapports Nord-Sud a changé de forme, mais persiste ou se renforce, on retrouve parfois encore en France une certaine permanence de ce « colonialisme de gauche » pour lequel l'héritage de 1789 vient justifier la mission de la France. Quand se tient à Paris en 1987 un colloque sur les « Droits de l'Homme » c'est bien une nouvelle mouture de cette « mission française » que développent nombre d'orateurs. Cette mission peut avoir pour vecteur soit l'Etat français, soit les ONG. Bernard Kouchner, futur gouverneur du Kossovo « libéré » par l'OTAN, prône le « devoir d'ingérence » de l'Occident riche, qui se juge porteur des « Droits de l'Homme » dans les autres pays du monde, notamment ceux dont le régime politique n'est pas une démocratie à l'occidentale. Cette théorie du « devoir d'ingérence » est la redite de ce « messianisme des Droits de l'Homme » inventé en 1792. il ne peut que provoquer des réactions de défense de pays attachés aux notions de non-ingérence inscrites dans la Charte de l'ONU ; au nom de critères politiques subjectifs, il permet à des organisations, voire à des Etats, de s'arroger un droit de regard sur les affaires intérieures d'un pays : en quelque sorte un « néo-colonialisme des Droits de l'Homme ».

Tous les pouvoirs français, quelle que soit par ailleurs leur étiquette politique, ont pratiqué depuis ce discours humanitaire justificateur au service d'interventions militaires. En 1994, c'est à l'issue d'une intense campagne médiatique sur les colonnes de réfugiés fuyant leur pays (il s'agissait en fait des progouvernementaux vaincus par le FPR et nombreux parmi eux étaient les coupables du génocide) que la France de Mitterrand envoya l'expédition militaire « Turquoise ». Les prétextes humanitaires, leurrant la majorité des Français, n'empêchaient pas les gens bien informés de savoir la réalité : « Turquoise » était l'ultime tentative de la France, vouée à l'échec, de sauver le régime au pouvoir jusque là au Rwanda, son protégé, de la défaite infligée par le FPR de Kagame, soutenu par les USA.

Dix ans plus tard, plus de 4000 soldats français sont en Cöte-d'Ivoire, en théorie pour s'interposer entre belligérants, et parer à la guerre civile. Mais, en novembre 2004, le mitraillage de manifestants ivoiriens, les tentatives d'imposer « les solutions françaises », comme au temps du général De Gaulle, de pérenniser la partition du pays, relèvent de la diplomatie impériale et relèvent surtout du désir de défendre les intérêts menacés des grandes sociétés françaises : Bouygues, Bolloré, et quelques autres considéraient jusque là le marché ivoirien comme leur « pré-carré ». Et ce n'est plus le cas : qu'il s'agisse du port d'Abidjan, ou de la commercialisation du cacao, dont la Côte-d'Ivoire est le premier producteur mondial, les USA, et quelques autres, dont la Chine, taillent aujourd'hui des croupières aux intérêts français.

L'impérialisme français, il y a vingt ans, dominait à son gré toute l'Afrique francophone, économiquement et militairement : entre 1960 et 1998, il y a eu 60 interventions militaires françaises en Afrique subsaharienne, dont 23 pour « maintien de l'ordre » au service d'un régime ami, et 14 pour changer un gouvernement africain disqualifié aux yeux des dirigeants français !

Cet impérialisme est toujours présent, la France a toujours aujourd'hui le plus fort contingent militaire occidental en Afrique (plus de 10000 soldats), mais, partout, dans ses anciennes colonies, il est sur la défensive et ses positions grignotés peu à peu : pétrole en Golfe de Guinée, minerais en R.D.C., bases militaires à Djibouti, etc., sont aujourd'hui liés à des intérêts nord-américains plus que français comme aux années 80. Cette concurrence sur le sol de l'Afrique, qui explose parfois en conflits que l'on dit « tribaux », et qui sont surtout sponsorisés, explique aussi en partie le « cavalier seul » de la France dans le concert occidental au moment de l'invasion de l'Irak par les USA et leurs alliés. Plus en tout cas que les soucis « humanitaires » avancés : les impérialismes, se disputent les marchés, mais ont tous les mêmes objectifs prédateurs.

À l'aube du XXIème siècle, la situation des anciennes colonies françaises d'Afrique subsaharienne est proche d'un statut « colonial indirect », que la France doit partager, bon gré mal gré, avec d'autres puissances : au niveau d'échanges d'abord, puisque faute de développement industriel, les exportations du « continent noir » sont à 90% des produits primaires, moitié agricoles, moitié miniers. Lesquelles matières premières, payées aux prix fixés par les bourses occidentales, n'ont cessé de voir leur valeur chuter. Le seul exemple du coton, dont vivent plus de dix millions de familles au Sahel, du Mali au Tchad, est probant au point d'avoir entraîné l'échec de la dernière négociation de l'OMC en 2003 : les 25000 planteurs du Texas et de l'Alabama produisent une graine dont le prix de revient est trois fois plus élevé qu'au Mali, mais grâce aux subventions de l'Etat fédéral US (près de quatre milliards de dollars en 2002) ils contraignent à la mévente des dizaines de millions d'Africains qui pourraient espérer en vivre. Les autorités de Bamako ont estimé que, de ce fait, le Mali qui reçoit chaque année un peu moins de quarante millions de $ US d'aide internationale, en perd davantage du fait de la mévente du coton. Le mécanisme colonial est, sur ce point, toujours en place.

Depuis 20 ans, les Etats africains endettés, se voient imposer par le FMI et la Banque Mondiale, contrôlés par les financiers occidentaux, notamment ceux de France, les Plans d'Ajustement Structurels : médication libérale aux prescriptions simples, et ravageuses : moins de dépenses publiques et privatisations. Partout les mêmes recettes et les mêmes conséquences dramatiques : les revenus par habitant chutent pour retrouver en fin de décennie les niveaux de l'ère coloniale, « l'informel », économie de survie et de débrouillardise, explose et réduit à peu de chose les ressources de l'Etat , et donc les services publiques.

Le rôle avoué des représentations diplomatiques françaises en Afrique ne diffère en rien de celles des autres pays du G8 : il consiste à persuader les dirigeants politiques africains d'appliquer fidèlement les thérapies des P.A.S.. Les Etats africains déstructurés par la volonté de l'Occident, à coups de privatisations (près de 3000 entreprises nationales ou services publics vendus depuis 1990, surtout à des étrangers, dans cinquante trois pays d'Afrique), accusés de tous les maux (notamment d'une corruption qui porte sur des sommes bien moindres qu'en France), ne sont plus les réceptacles majeurs de cette manne : les ONG en deviennent les vecteurs essentiels et distribuent en Afrique plus de 50 milliards de $ US par an, qui sont surtout des fonds publics occidentaux. Certaines ONG comme « action contre la faim » ont pris, de ce fait, une ampleur considérable (son budget était de 38 millions de $ US en 1989, il est de 334 en 1999), parfois démesurée : environ 100000 experts et consultants internationaux parcourent aujourd'hui l'Afrique, et leurs rétributions, parfois confortables, forment une part importante de l'aide à l'Afrique. Selon la plupart des études, le tiers de l'aide publique au développement serait consacré à des « missions de faisabilité » ou « d'évolution des projets ». Les mêmes sources estiment que sur 100 euros donnés à l'Afrique par la France, 60 reviennent dans l'hexagone sous forme de commandes et constituent donc une quête de marchés pour les sociétés spécialisée en continent noir, Bolloré, Rougier, Bouygues, Elf, etc. Il est en évidemment de même pour les aides versées par les autres puissances industrielles, a fortiori pour les USA dont la devise avouée est « trade, not aid ». Au total, les transferts vers l'Afrique de capitaux tournés vers des investissements productifs sont minimes, avec pour résultat la croissance exponentielle de la pauvreté de masse et des inégalités sociales (selon le rapport 2003 du PNUD, la part du revenu national capté par les 10% les plus riches est largement supérieure à 50% dans la plupart des pays africains, pour dépasser 60% en Ethiopie, alors qu'elle n'est que de 25% en France). Autre indice, le taux de scolarisation en élémentaire est retombé à 57% et le sous emploi des diplômés issus des universités africaines est tel que bien des gouvernements rêvent de supprimer aujourd'hui les études supérieures, multiplient les « années blanches » (cinq en Centrafrique récemment) ; les leaders « étudiants » animent l'agitation des « chômeurs diplômés » partout, du Maroc au Mali, parfois même organisent l'insurrection armée comme en Côte-d'Ivoire. La fuite des cerveaux écrème l'Afrique de ses possibilités de développement. Les services d'urgence des hôpitaux parisiens utilisent massivement les services de médecins Africains, dont le pays d'origine manque.

Autre élément de la réalité française actuelle, une persistance des nostalgies coloniales, dans l'opinion, alimentée par le sentiment qu'ont les nationalistes français, et de droite et de gauche, d'un déclin de l'influence de la France dans ses lieux de prédilection, notamment en Afrique : sentiment qui reflète, nous l'avons dit, une réalité.

Cela s'est traduit ces derniers temps par des tentatives fréquents de réécrire l'histoire coloniale dans une optique de réhabilitation, un véritable « négationnisme  colonial », qui nie les côtés criminels de l'aventure impériale, et valorise « l'épopée » des négriers et des colons blancs de l'Afrique. Il serait impossible ici d'en faire un tableau exhaustif. Il faut savoir que cela touche les universités, temples du savoir, où des enseignants comme B. Lugan, à Lyon II, proclament, en spécialistes reconnus, une version raciste de l'histoire d'Afrique : les guerres, la pauvreté, n'y sont plus causées par des siècles d'exploitation, mais par les défauts inhérents aux gênes africains. Mais c'est surtout le grand public, par le biais de revues ou de littérature populaire, qui est imprégné de mythes coloniaux renouvelés. Pour ne citer que ces exemples, parmi les plus révélateurs, la revue Marianne, plus à gauche que le PS ? mais imprégnée de réactions nationalistes, a publié en décembre 2004 un dossier intitulé « Il y a 50 ans, une histoire tragique et nostalgique, la chute de l'empire français », embarrassé d'affirmations fausses, minimisant l'ampleur des répressions à Madagascar en 1947 ou les profits coloniaux en Algérie. La presse de droite et d'extrême droite, Figaro, Nouvelle revue d'histoire, évidemment, va plus loin, et soutient l'érection, dans le Sud de la France, de plusieurs monuments à la gloire de l'OAS, mouvement armé pour l'Algérie française.

Ce renouveau des mentalités coloniales, et du racisme anti arabe et africain qu'il induit, s'est révélé lors des incidents nés de la pauvreté des quartiers populaires, et souvent colorés, de novembre 2005 : les sondages le prouvent, chaque voiture incendiée, montrée à la télé, augmentait la popularité des politiciens prônant la répression contre ces Musulmans, Arabes et Noirs, présentés, contre toute évidence, en corps étrangers à la société française.

Cette analyse coloniale du « mal des banlieues » n'a rien de marginal : le philosophe français Finkielkraut l'a défini en « révolte ethnico-religieuse » dans son interview au journal israélien Haaretz le 18 novembre, reprenant en cela les imprécations xénophobes d'Oriana Fallaci. Le 23 février 2005, en catimini, l'Assemblée nationale française a voté une loi exigeant que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer ». Au-delà de la réaction indignée de la plupart des historiens et enseignants (faut-il enseigner le côté positif de l'esclavage et du travail forcé ?), ce vote unanime en dit long sur l'état réel des mentalités en France.


Et pourtant, répétons-le, il y a toujours eu dans ce pays imprégné par des siècles d'impérialisme, des minorités, toujours présentes, et agissantes, qui combattaient que l'idée des Droits de l'Homme ne soient pas une couverture hypocrite des pires exactions, mais la réalité de leur pays.

Finalement, s'il faut cibler un aspect positif de la présence française dans les colonies, pensons aux militants africains, indochinois des luttes pour l'indépendance nationale ; éduqués souvent par des instituteurs français dans l'admiration de révolutionnaires anticolonialistes, Diderot, Robespierre et l'abbé Grégoire, Schoelcher et Louise Michel, ils ont su en utiliser les leçons contre les exactions faites au nom de la France.

Au cours de la « guerre du Rif », le 20 août 1925, le journal du Parti Communiste Français publiait ainsi une lettre d'Abd El Krim au Parlement français, nourrie de références à la Révolution :


Nous sommes accusés d'être des rebelles, mais nous combattons pour notre pays. Aussi bien n'avez-vous pas été vous-mêmes les premier qui prit les armes et se précipita pour la défense de la liberté de son sol et de son héritage ?


Ho Chi Minh avait participé à la fondation du Parti Communiste en France en 1920. Trente cinq ans plus tard, sous son égide, le 2 septembre 1945, la République du Viet-Nam proclame son indépendance en utilisant les références françaises :


La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la Révolution française a proclamé : « Les hommes sont nés et demeurent libres et égaux en droits ». Il y a là d'indéniables vérités. Cependant, depuis plus de quatre-vingt ans, les impérialistes français, reniant leurs principes : liberté, égalité, fraternité, ont violé la terre de nos ancêtres et opprimé nos compatriotes. Leurs actions sont contraires à l'idéal d'humanité et de justice….


Le 17 novembre 1986, recevant le Président Mitterrand à Ouagadougou, Thomas Sankara salue « la France de 1789 et ses idéaux » et, sur cette base, lui demande de rompre avec l'Afrique du Sud et d'aider l'ANC.

Décidément, ce retournement des valeurs risque bien d'être la seule dimension spécifique de l'impérialisme français.




1 Choses vues, 1830-1847, Gallimard, 1997.

2 C. Jeannel, Petit-Jean, Delagrave, 1884.

3 Lettres d'un soldat. Algérie 1837-1845, éd. 1898.

4 E. Bouda, La possession du monde. Poids et mesure de la colonisation, Bruxelles, Complexe, 2000.

5 Le sang des races, 1921.

6 Une guerre au couteau, Algérie 60-62, éd. Picollec, 2004.

7 Discours à Tunis, le 4 janvier 1939.

8 Assemblée Nationale, 5 avril 1946 Compte rendu du débat sur « le travail forcé dans les territoires d'outre-mer ». Journal officiel.

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