La guerre du pétrole est lancée. Coup de tonnerre dans le monde de l'or noir !

 accueil    strategie 

Observatus geopoliticus
publié le 10 mars 2020

envoyer à un ami  recommander à un ami

tout a commencé vendredi, lorsque l'entente qui régnait depuis trois ans entre l'Opep et la Russie a volé en éclats, Moscou s'opposant à une réduction de la production de pétrole pour enrayer la baisse des cours due au coronavirus. L'Opep+ n'est plus et les délégués pétromonarchiques présents à la réunion en étaient abasourdis tandis que le cours du baril dégringolait de 10%.

N'assiste-t-on qu'à une énième guéguerre de prix et de quotas ? Rien n'est moins sûr... Selon un bon connaisseur , Moscou a décidé de dire "Stop" et de lancer une contre-attaque générale contre l'empire pour toutes les avanies subies récemment (blocage du Nord Stream II, sanctions, Syrie). En le punissant là où ça fait mal : le secteur financier et la dette.

Le schiste US vit au-dessus de ses moyens depuis des années et avait déjà eu très chaud au milieu de la dernière décennie. Dans un billet intitulé L'ours, l'aigle et le chameau, nous en décryptions les tenants et les aboutissants : Ce n'est pas une fable de La Fontaine ni un western de Sergio Leone, mais ça y ressemble tant le jeu géopolitique entre les trois grands de l'or noir - Russie, Etats-Unis et Arabie Saoudite - comporte son lot de ruses, de grandes et petites manoeuvres et de coups de théâtre...

Acte I : en septembre 2014, le chameau et l'aigle, sans doute nostalgiques de leur tango afghan, semblent manigancer la chute du prix du baril. Le but : punir l'ours pour son soutien à Bachar (et accessoirement aux rebelles du Donbass). Le chameau ouvre les vannes, quelques petits aiglons poussent à la roue à Wall Street et le pétrole passe en quelques semaines de 110$ à 50$.

L'ours, victime dans le même temps des sanctions occidentales, est un temps en difficulté mais bâille. La baisse du cours de l'or noir est plus que compensée par la baisse du rouble et Moscou engrange des recettes record dans sa monnaie. L'aigle l'a mauvaise et fourbit ses griffes pour un nouveau plan quand...

Acte II : le chameau tourne sa bosse à 180°. Où l'on apprend que Riyad voulait autant sinon plus détruire l'industrie américaine du schiste que s'en prendre à la Russie. Les coûts de production dans le schiste étant bien plus élevés que dans le pétrole conventionnel, la chute des cours met les producteurs US au supplice. L'aigle a beau piailler devant cette traitrise, les faits sont là : les investissements s'écroulent, la production commence à piquer du nez , et le schiste américain est dans une impasse .

Pire ! tout au long du printemps 2015, le chameau se rapproche de l'ours et lui fait des oeillades appuyées : invitation à rejoindre l'OPEP, entente pour fixer le cours de l'or noir... Si Moscou lâche Bachar, les Seoud wahhabites sont prêts à devenir danseuses orientales. De rage, l'aigle en avale ses plumes qu'il n'a déjà plus très nombreuses devant la perspective de la fin du pétrodollar .

Acte III : le chameau est chamélisé. La danse du ventre saoudienne laisse l'ours de marbre, qui envoie ses Sukhois dans le ciel syrien bombarder les terroristes modérés qaédistes et daéchiques, chameaux à plume (ou aigles à bosse) nés de l'étrange union entre Occident et Golfe.

L'automne est le temps des récoltes et les cheikhs grassouillets constatent avec horreur le fruit de leurs semailles. La dégringolade du pétrole rattrape son promoteur qui voit ses recettes fondre comme neige au soleil du désert, au point d'inquiéter sérieusement le FMI Riyad est obligé de couper clair dans les dépenses (ce qui tombe mal au moment où les Seoud sont engagés dans les bourbiers yéménite et syrien) et, pour la première fois depuis bien longtemps, pousse l'OPEP à réduire enfin sa production .

Si le schiste américain a été sauvé à l'époque, c'est grâce aux énormes prêts des banques et aux obligations spéculatives lancées sur les marchés financiers. Selon plusieurs observateurs, dont Tom Luongo cité plus haut, le secteur ne résisterait pas à une seconde dégringolade des cours et c'est justement ce que Poutine aurait en tête. Le président d'un réputé think tank de Moscou le dit sans ambages :

Le Kremlin a décidé de sacrifier l'Opec+ pour stopper le schiste américain et punir les Etats-Unis pour leurs manigances sur le Nord Stream II.

L'ours a bien préparé son coup et planifie peut-être la chose longtemps (ah, ces réserves de devises et cet or accumulés ces dernières années...) Le coût d'extraction est l'un des plus faibles du monde (environ 20$ par baril) et le budget russe est prêt à endurer plus qu'aucun autre pays producteur une tempête pétrolière.

Dans le viseur, le pétrole américain bien sûr, mais peut-être beaucoup plus... Il est par définition difficile de prévoir la réaction des marchés mais, au vu de l'imbrication des banques dans ce secteur, il n'est pas impossible que nous assistions à une monumentale crise financière affaiblissant durablement l'empire.

Cerise sur le gâteau, ce krach interviendrait en pleine année d'élection aux Etats-Unis et le Donald, qui a dû beaucoup décevoir le Kremlin par son incapacité à résister au Deep State, n'y survivrait pas...

Les dommages collatéraux seront eux aussi légion. Alliés de Moscou (Iran, Venezuela) et rivaux seront durement touchés. L'Arabie saoudite, où les revenus pétroliers servent à alimenter des programmes sociaux et princiers pléthoriques, risque notamment de sentir la lame de l'épée tout prêt de sa nuque.

Mais, coup de théâtre supplémentaire dans cette affaire qui n'en manque pourtant pas, Riyad a crânement décidé de doubler la mise. Ruminant leur gambit perdu de 2014, les Saoudiens ont résolu d'ouvrir les vannes eux aussi, faisant chuter encore plus vertigineusement les cours de l'or noir. Résultat : les bourses s'écroulent, au Moyen-Orient et ailleurs, dans des proportions qui rappellent la crise de 2008. Si la tendance perdure, le schiste US ne survivra pas à ce double mouvement de faucille, entraînant probablement dans son effondrement une partie du système financier états-unien.

Coïncidence - et dans ce domaine, les coïncidences sont immédiatement suspectes -, une révolution de palais a eu lieu à Riyad au moment même où Moscou décidait de détruire l'Opec+. Trois princes ont été arrêtés , dont le propre frère de MBS ainsi que son cousin, Mohammed ben Nayef, chouchou de la CIA. Ils sont accusés d'avoir « fomenté un coup dans le but de renverser le roi et le prince héritier ».

Si ce genre d'accusation prête généralement à sourire dans la région, la concomitance de ces arrestations avec les événements qui bouleversent le marché mondial du pétrole devrait cependant mettre la puce à l'oreille. Cornaqué par ses parrains américains, Nayef préparait-il un putsch pour empêcher MBS de faire s'écrouler les cours de l'or noir et de provoquer ainsi la débâcle financière de l'empire ? MBS a-t-il voulu prendre les devants, anticipant une révolte généralisée dans le royaume des sables ? Beaucoup de questions et peu de réponses pour l'instant...

*** MAJ 10/03 ***

Une kyrielle d'informations vient confirmer bien des points abordés plus haut, dont le lecteur de nos Chroniques a eu la primauté dans la sphère francophone avant que d'autres observateurs ne finissent par s'y mettre, parfois de manière étrangement ressemblante...

Selon un expert , 50% du schiste américain pourrait faire faillite dans les deux ans si les cours de l'or noir se maintiennent à ce niveau. Le secteur vit sous perfusion depuis longtemps : il n'avait survécu au plongeon de 2014-2015 que grâce à de nombreux prêts bancaires et à l'émission d'obligations "pourries" (junk bonds). En décembre dernier, le durcissement des conditions d'emprunt était déjà dans l'air, ce qui n'a pas dû passer inaperçu du côté de Moscou. Et encore était-ce avant le coronavirus et la dégringolade des cours du pétrole.

Une faillite générale du schiste US entraînerait la banqueroute de plusieurs établissements financiers, elle-même à l'origine de l'écroulement de certains secteurs de l'économie. Effet domino classique que l'on connaît bien depuis un certain jeudi noir de l'an de grâce 1929...

L'administration du Donald a tout de suite pris la mesure du danger. Douce coïncidence, le secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin, s'est précipité pour rencontrer au débotté l'ambassadeur russe aux Etats-Unis, plaidant pour un "marché énergétique organisé" (décodeur : ne faites pas baisser les prix, vous allez ruiner nos compagnies). Ô ironie, des "possibilités de commercer et d'investir" ont été évoquées. Tiens, les sanctions sont passées de mode à Washington ?

Tout cela semble en tout cas confirmer en creux ce que nous disions : Moscou a décidé de lancer une contre-attaque d'envergure contre l'empire pour toutes les avanies subies ces dernières années (blocage du Nord Stream II, sanctions, Syrie). Et il faudra plus que de vagues promesses pour ramener l'ours à de meilleurs sentiments.

Dans ce billard à trois bandes, Russes et Saoudiens montrent qu'ils sont très sérieux et prêts à aller loin, beaucoup plus loin. Les seconds ont - fait très rare - loué des supertankers additionnels pour les charger de brut et submerger ainsi le marché américain. Quant aux premiers, ils viennent de déclarer qu'ils peuvent mettre quelques centaines de milliers de barils supplémentaires (200 000 à 500 000) pour faire encore baisser les prix un peu plus...

Si ces deux-là tiennent bon, le schiste américain est condamné, entraînant dans sa chute une part plus ou moins importante du secteur financier. Cette crise majeure en perspective a de quoi faire réfléchir l'empire à deux fois et saper son entêtement contre le Nord Stream II ou Rosneft au Venezuela.

La question à un million est : tiendront-ils ? Avant de tenter d'y répondre, une précision est nécessaire. Les motivations saoudiennes sont purement commerciales alors que les Russes sont engagés dans un affrontement géopolitique global. Si la destruction du schiste US est une fin en soi pour Riyad, elle n'est qu'un moyen pour Moscou.

Un intéressant article de Pepe Escobar prévoit une campagne de déstabilisation (voire plus) de MBS par le Deep State impérial. Comme nous le disions hier, le prince Nayef, arrêté, est le chouchou de la CIA et de l'establishment américain, et c'est peut-être justement pour cette raison qu'il a été appréhendé. Les manigances au royaume wahhabite sont proverbiales et le fidèle lecteur se rappelle peut-être quand nous nous demandions , il y a deux ans, si la soudaine et durable disparition de ce même MBS, probablement victime d'une tentative de putsch, n'était pas liée à une possible conversion saoudienne au pétroyuan. Toujours est-il que l'année risque d'être agitée en Arabie saoudite qui, de plus, a besoin d'un baril à 85$ pour équilibrer son budget pléthorique.

Si l'un des deux lâche en premier, ce sera vraisemblablement Riyad, pas Moscou. Les Russes l'ont annoncé : grâce à leurs réserves, ils peuvent résister à un pétrole bas pendant très longtemps, six à dix ans selon le ministre des Finances. Poutine ne donnant jamais rien gratuitement (sauf à Erdogan serait-on tentés de dire), il n'acceptera de fermer les vannes qu'en échange d'importantes concessions américaines. Le bras de fer est engagé...

Source :chroniques du grand jeu

 

 accueil    strategie 

136 visiteurs ont lu cet article