Un point de vue sur la situation aujourd'hui 3

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Pierre Lenormand

troisième partie d'une étude sur la situation actuelle
publié le 28 mars 2021

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3 . Des sciences prises en otage ou s’ouvrant aux débats éclairés ?

comme il nous est quotidiennement répété, le diagnostic et le traitement des deux crises - climatique ou sanitaire - se feraient donc au nom de la « science et des scientifiques », et cela alors même qu’on agite toutes les peurs millénaristes, les prédictions qui se veulent quasi-prophétiques et les culpabilisations possibles : science domestiquée d’un côté et croyance irrationnelle de l’autre forment un ensemble utile pour faire douter. Et jamais pourtant on n’a autant invoqué la « vérité scientifique », auquel nous devrions tous nous soumettre. Une science en somme triomphante, qui imposerait ses solutions à la société et au pouvoir politique [1] : n’a-t-on pas entendu une partie de la société civile, venant notamment du monde de l’entreprise, reprocher à nos dirigeants de céder au « pouvoir médical » ?

Avec le petit recul dont on dispose aujourd’hui, il est permis de poser deux questions :

- celle du rapport entre le vrai et le faux, l’idée dominante chez nos gouvernants et dans les médias étant que la vérité scientifique est polluée par des rumeurs, des thèses erronées, voire malveillantes. D’où les pesantes campagnes, qui se développent plus que jamais, mais sont de peu d’effets contre les ‘fake-news’ [2].

- celle du rapport entre science et politique : outre d’innombrables - et souvent contestables - polémiques, l’analyse et à la gestion de ces deux crises par le pouvoir politique ont soulevé des questions sérieuses. Mais en fait, la vérité qui nous est présentée en matière climatique ou sanitaire est un objet hybride, tenant à la fois de la science et du politique, et que l’on pourrait désigner comme ‘vérité officielle’, catégorie proche de celle de ‘pensée unique » [3]. Son intérêt essentiel est de masquer les vraies controverses, trop souvent dissimulées, minimisées, niées ou reléguées dans des publications et médias « alternatifs » [4]. Concernant les deux crises qui nous intéressent, on relèvera que c’est tantôt à une vérité officielle que l’on a affaire, tantôt à plusieurs vérités officielles, variables dans le temps et dans l’espace. Je voudrais examiner ici comment l’analyse et le traitement de la crise climatique et de la crise sanitaire ont pu être soumis à des rapports de force et à des influences à la fois extérieures et internes à la science, pouvant dénaturer la démarche scientifique elle-même et impacter gravement les décisions qui en découlent.

La plupart de nos amis et camarades se refusent à entrer dans des débats scientifiques qui les dépassent, et relèveraient des seuls chercheurs concernés. Cette modestie les honore, et en effet la responsabilité de distinguer le vrai du faux incombe aux spécialistes des diverses disciplines en jeu. Toutefois il ne nous est pas interdit de leur poser des questions, de préférence pertinentes, ce qui nous conduit à nous engager - avec la prudence nécessaire sur un terrain où nous sommes preneurs des réponses que les scientifiques pourront nous apporter.

Quelques précautions préalables :

- Sciences médicales et sciences du climat ont des objets différents : sciences physiques de la terre et de l’atmosphère, sciences biologiques de la vie et de la santé. Elles se développent suivant des ‘pas de temps’ différents : semaines et mois d’un côté, imposant de réagir à très court terme voire au jour le jour, années et décennies de l’autre, appelant des actions de moyen et long terme.
- Les unes et les autres étudient des phénomènes naturels, biologiques ou physiques, avec une dimension prédictive où l’inerte et le vivant peuvent interagir. Leurs méthodes du coup se rapprochent : traitement massif des données, recours grandissant aux techniques de la modélisation, souvent obscures pour le profane, où par ailleurs causalité et corrélation ne sont pas simples à démêler
- Ces sciences relativement récentes et plus ou moins « matures » sont enfin confrontées à des phénomènes nouveaux, avec de grandes inconnues et des zones d’ombre : des incertitudes persistantes voisinent avec des avancées inégales dans la connaissance. Elles obligent les spécialistes - comme leurs critiques - à la plus grande modestie.

Des vérités officielles à géométrie variable.

Entre consensus et cacophonie, la fabrique de ces vérités emprunte, au premier abord, des voies très différentes :

→ Concernant le climat, après un temps marqué par des débats de fond, une orthodoxie s’est imposée, en empruntant la voie du consensus scientifique, affirmé et réaffirmé par la plupart des différents spécialistes. Mais qui dit consensus ne dit pas unanimité, et un choix a été fait entre les deux grandes écoles climatologiques qui depuis plus d’un siècle attribuent le réchauffement observé soit à des facteurs naturels (essentiellement astronomiques) soit à des facteurs d’origine humaine (les émissions de gaz à effet de serre). Suite aux travaux du GIEC, la thèse « anthropique » est désormais dominante, et reconnue officiellement comme seule vraie par les accords de Paris en 2015. Elle s’oppose radicalement à l’autre, allant jusqu’à refuser toute idée de synthèse.
→ Il en va tout autrement, semble-t-il, de l’épidémie du coronavirus, où l’on semble passer du foisonnement à la cacophonie : qu’il s’agisse de l’origine, de l’évolution ou de la gestion de la pandémie, de très nombreuses hypothèses ont été émises, donnant lieu aux oukazes successifs d’une pensée officielle variable suivant le lieu, le moment et les circonstances. Le phénomène a été en France à la limite de la caricature, les tests, les masques, les traitements et les vaccins ayant nourri et continuant à nourrir tribunes et conflits. Au jour le jour, les institutions officielles délivrent la vérité du moment, établie - des témoins l’ont rapporté - sur la base d’un compromis réalisé au sein des instances, et débouchant aussi sur un consensus, provisoire cette fois, qui s’imposerait pour d’obscures bonnes raisons, comme le souci de « ne pas démobiliser l’opinion », ce qui, on en conviendra, n’a rien de scientifique .

Dans tous les cas, l’établissement de la doxa climatique - ou de la vérité du moment en matière sanitaire - repose sur des choix, sur le tri opéré entre des données variables suivant les instruments de mesure utilisés, les interprétations qui en sont faites et la publicité qui leur est accordée, le plus souvent de manière à renforcer les inquiétudes.

Des moyens semblables leur permettent de s’assurer l’hégémonie :

→ Le premier est le matraquage médiatique : sites, presse et médias ‘alignés’ reprennent sans cesse les informations inquiétantes, les seules qui fassent ‘du buzz’, passant sous silence tous celles qui permettraient, ne serait-ce qu’au nom du doute cartésien, de remettre en cause les certitudes proclamées.
→ Mépris et diabolisation frappent alors tous ceux qui osent contester la doxa établie ou la vérité du moment. On recourt pour cela à l’étiquetage sommaire, allant des ‘zozos’ selon le médecin Axel Kahn aux ‘charlatans’, voire aux ‘complotistes’, la climatologue Valérie Masson-Delmotte dénonçant de son côté les ‘climato-sceptiques’ comme des ‘négationnistes’. Injure suprême, on dénie à des chercheurs éminents d’être des scientifiques. Des sanctions sont prises : en 2015, le présentateur météo de France 2, Philippe Verdier, est licencié. Le Professeur Christian Perrone est en 2020 démis par l’APHP de ses fonctions de chef de service à l’hôpital de Garches .
→ En réduisant les sujets discutés à des querelles d’egos, des préjugés régionalistes ou des a priori politiques, les médias dominants contribuent à cacher, minimiser ou nier l’existence de véritables controverses scientifiques.
→ Devant la levée de boucliers provoquée par la multiplication des interdits, Macron et son entourage ont appelé à la rescousse la dernière née des techniques comportementales, le « nudge », méthode ‘douce’ pour inciter des individus ou l'ensemble d'un groupe humain à modifier leurs comportements ou à faire certains choix sans contrainte ni obligation et sans impliquer aucune sanction. Cette méthode d’influence, ce « paternalisme libertarien » qui permet de faire ses choix sans coercition, a fait l’objet d’un contrat entre la présidence et une branche dédiée du groupe BVA.
→ Tous les porteurs de vérités officielles se retrouvent enfin pour refuser les débats publics sur les questions de fond, au profit des approches réductrices servies au commun des mortels : alarmistes contre ‘rassuristes’, réalistes contre ‘réchauffistes’, ‘pro-climats contre ‘anti-climats’.

Des sciences sous influences

On savait l’histoire contemporaine [5] et d’une manière plus générale les sciences sociales, ‘sous influence’. Reposant sur l’observation et l’expérience, les sciences de la nature et de la vie pouvaient paraître moins sujettes à de telles dérives. Le passé a cependant montré comment les idéologies, et tout particulièrement les religions, ont pu fermer ou privilégier des voies de recherche, jusqu’à invalider telle découverte ou interdire telle théorie, ignorer et combattre de vrais progrès de la connaissance scientifique, en astronomie comme en biologie par exemple [6] .
Qu’il s’agisse du réchauffement climatique ou du coronavirus, chacun d’entre nous a pu relever les insuffisances, les contradictions et les incohérences des mesures adoptées. En introduction à son article ‘une Médecine sous influence’ (Le Monde diplomatique, novembre 2020) Philippe Deschamps écrit : « Le doute n’épargne plus l’expertise médicale, soupçonnée de succomber à des influences politiques, médiatiques et surtout économiques. »

On soulignera donc, en premier lieu, le poids des facteurs extra-scientifiques :

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→ Parmi eux, l’influence des grands intérêts privés est essentielle : compagnies pétrolières, gros producteurs et utilisateurs de charbon ont longtemps et encore aujourd’hui apporté leur soutien aux experts, politiques, économistes et scientifiques qui minimisent et vont jusqu’à nier le réchauffement climatique. Dès le début de la pandémie, les grands groupes pharmaceutiques (Sanofi, Gilead, Novartis, Roche, Pfizer, Bayer) ont pesé non seulement sur les traitements et les vaccins mais sur tout ce qui à l’amont pouvait orienter les recherches et les décisions politiques dans un sens qui leur soit favorable.

Les ‘liens d’intérêt’ de tel expert avec telle multinationale de Big Pharma sont encore très généralement cachés, en dépit de la loi qui oblige en France tous les scientifiques s’exprimant publiquement à une ‘déclaration préalable d’intérêt’. S’y ajoutent les ‘conflits d’intérêt’ proprement dits, désignant les liens (conventions, rémunérations et avantages) que les experts siégeant dans des instances publiques peuvent entretenir avec ces mêmes sociétés privées.

Plus largement, ces intérêts privés sont défendus par des groupes de pression publics et privés, les fameux ‘lobbies’ [7] avec leurs milliers de lobbyistes, qui à Paris, à Bruxelles et à l’ONU cherchent à influencer tout détenteur d’une parcelle de pouvoir politique [8]. Il est devenu banal de dénoncer ces lobbies, en oubliant trop souvent de mettre en cause ceux qui les emploient et qui les payent.

D’autres rapports de forces extérieurs à la science interviennent, notamment politiques : le pouvoir politique choisit au quotidien, parmi de nombreuses études, celles qui sont susceptibles d’appuyer les décisions prises et de nourrir la communication gouvernementale.

Au niveau géopolitique, un tri est fait également, suivant les pays cette fois. Les modes de lutte contre la pandémie ayant fait leurs preuves à Taïwan, en Corée du sud, en Australie sont reconnus aisément, mais ils sont ignorés ou dénigrés quand il s’agit du Kerala, du Vietnam, ou de Cuba, toujours suspectés de totalitarisme et de violations des droits de l’homme. La nouvelle guerre froide engagée par la triade (USA, Europe, Japon) contre la Russie et la Chine s’est étendue à la fabrication, la certification et de la diffusion de leurs vaccins.

Au niveau international toujours, le crédit accordé aux grands organismes politico-scientifiques proches de l’ONU n’est pas le même : le doute est jeté depuis longtemps sur l’agence de l‘ONU qu’est l’Organisation mondiale de la Santé, accusée notamment de complaisance envers la Chine pour sa gestion des débuts de l’épidémie. Le Groupe Intergouvernemental d’Experts pour le Climat (GIEC) jouit au contraire d’une très grande confiance, et ses rapports seraient l’expression de la pure vérité scientifique. Son histoire [9], la désignation de ses experts, son ‘résumé pour les décideurs’ - écrit sous le contrôle des pouvoirs en place - montrent au contraire, et tout particulièrement depuis 2015, qu’il ne saurait être politiquement neutre. Toute puissance de l’orthodoxie climatique [10] ?

Les déterminants de la doxa climatique ou sanitaire sont aussi internes :

Les « communautés scientifiques » ne sont pas exemptes de partialité, d’effets de mode, de querelles d’écoles. Les sciences qui se font n’échappent pas aux certitudes prématurées, ni aux contingences qui les contaminent. Le foisonnement des hypothèses, des méthodes et des résultats, parfois contradictoires, trouve sa source dans la diversité des spécialistes ayant leur propre système explicatif : médecins, épidémiologistes, immunologues, virologues, infectiologues, sociologues et économistes de la santé d’une part, physiciens, climatologues, météorologues, paléo-climatologues, glaciologues et aussi économistes de l’autre : cette diversité est utile pour faire progresser les connaissances.

→ Mais les choses ne sont pas égales, entre des ‘sachants’ reconnus et les autres : il y a une hiérarchie des savoirs. Relevant de disciplines placées au premier plan, virologues, épidémiologistes et infectiologues ont pris le pas sur les médecins et les sociologues, ce qui n’est pas sans conséquences. S’agissant du climat, ce sont les climatologues qui ont pris le dessus sur tous les autres, s’imposant comme seuls légitimes, jusqu’à disqualifier les sciences de la terre, ou minimiser les apports des historiens du climat.
→ La recherche et l’administration de la preuve elle-même peut être altérée non seulement par l’absence de protocoles sérieux ou de précautions suffisantes, mais aussi par des règles et critères formels, tels les ‘essais randomisés en double aveugle’, données comme seuls valables, quand des ‘études observationnelles’, à l’hôpital et sur dossiers, pourraient utilement les compléter. Question qui se prolonge dans le débat persistant sur la place assignée, voire sur la priorité accordée au terrain ou à la modélisation.
→ Le recours permanent à quelques experts soigneusement choisis contribue à imposer dans les têtes des simplifications abusives, voire des erreurs - tout le monde en commet. Devenus d’incontournables vedettes médiatiques, ils bénéficient des connivences entre pairs, toujours prêts aux compromis consensuels.

Michel Collon [11] écrivait en février dernier : « Malheureusement, on nous enferme dans un faux dilemme : ou bien croire la version officielle sans poser de questions ou bien croire des charlatans. Or, cette crise montre précisément qu’il faut arrêter de « croire ». C’est de science que nous avons besoin. Et elle exige le débat démocratique sans tabous, la stimulation des échanges et des bonnes controverses pour analyser tous les phénomènes humains et trouver des solutions aux problèmes. Marx et Engels l’avaient bien compris. Einstein aussi dans son célèbre article de 1949 démontrant que le capitalisme était dépassé car incapable de résoudre ses problèmes ». (entretien au Drapeau Rouge, «nos dirigeants n’ont pas l’esprit scientifique et n’ont pas fait l’effort de comprendre», 6 février 2021)

Soyons clairs : il ne s’agit ni d’idéaliser, ni d’enrôler la science pas plus qu’il n’y a lieu de faire table rase de toutes les connaissances accumulées : on ne part pas de rien. C’est justement ce faisceau de connaissances qu’il faut passer au crible de débats éclairés.

L’irremplaçable débat scientifique

Le 10 septembre 2020, 35 scientifiques, chercheurs et professionnels de santé publient une tribune : « nous ne voulons pas être gouvernés par la peur ». Quinze jours plus tard, le 27, ils sont plus de 300 à donner au Journal du Dimanche le texte « il est urgent de changer de stratégie sanitaire face à la covid-19 ». Le JDD refuse de publier cet appel, que Médiapart reprend alors sur son site. La reprise des contaminations et le deuxième confinement vont le faire repasser à la trappe, mais les principaux points qu’il relève sont et restent à ce jour tout à fait pertinents : « la prétention du pouvoir à fonder scientifiquement sa stratégie est contestable. Nous pensons au contraire que la peur et l’aveuglement gouvernent la réflexion, qu’ils conduisent à des interprétations erronées des données statistiques et des décisions administratives disproportionnées, souvent inutiles voire contre-productives ». Au moins mériteraient-elles examen.

Un an plus tôt, 500 scientifiques de 13 pays signaient à l’intention du Secrétaire général des Nations unies l’adresse ‘Il n’y a pas d’urgence climatique’ : « Les sciences du climat se doivent d’être moins politisées, tandis que la politique climatique se doit d’être davantage scientifique. Les scientifiques doivent aborder de façon ouverte les incertitudes et les exagérations dans leurs prévisions d’un réchauffement planétaire, et les dirigeants politiques doivent évaluer de façon dépassionnée les bénéfices réels et les coûts envisagés à l’adaptation au réchauffement climatique, ainsi que les coûts réels et les bénéfices envisagés de l’atténuation ». Rappelant que l’action politique doit respecter les réalités scientifiques et économiques, ils concluaient [12] :
« Nous vous invitons également à organiser avec nous début 2020 une réunion de haut niveau, constructive, entre des scientifiques de réputation mondiale des deux côtés du débat sur le climat ».

Ni les uns ni les autres n’ont reçu de réponse de ceux à qui ils s’étaient adressés. Ils posaient pourtant de vraies questions, qui pourraient nourrir un grand débat scientifique, irremplaçable à mes yeux.

Il aurait pour objectif de réexaminer les vérités officielles et démonter les catéchismes pseudo-scientifiques, aussi bien que remettre à leur place les croyances et les émotions multipliées dans les réseaux dits ‘sociaux’. Il faudra pour cela sortir des polémiques personnelles, des querelles stériles qui se déploient sur le marché médiatique : elles conduisent à la mise en doute de la parole scientifique, jusqu’à discréditer toute science. Le premier danger est bien là : la nécessaire approche ‘critique’ de la science ne doit pas conduire au ‘relativisme’ post-moderne, suivant lequel toutes les opinions se vaudraient, y compris en matière de science. Et l’idée avancée ici ou là de ‘ne pas laisser la science aux mains des scientifiques’ est trompeuse, car bien entendu les problèmes posés à la science seront résolus par les scientifiques eux-mêmes [13].
Une autre tentation répandue parmi les ‘sachants’ serait de débattre des questions ‘en interne’. Huis clos imprudent et intenable quand la vie et l’avenir de chacun est en jeu. On n’échappera pas, tôt ou tard, à des controverses publiques, à des débats informés, sans exclusion et sans a priori. Le plus tôt sera le mieux. Et il doit être admis que les simples citoyens que nous sommes sont en droit, avec le concours des scientifiques qui le voudront bien, non seulement de participer à ces débats, mais aussi, à l’amont, de les initier et d’en préciser le cadre et les conditions.

On nous objectera que l'extrême technicité et la sophistication du traitement de données et des modélisations propres aux recherches contemporaines rendraient de tels débats inaccessibles au commun des mortels. Sans doute supposent-ils un grand effort de vulgarisation et d'explications de la part des chercheurs, des ‘savants', et un considérable effort de formation scientifique du public. Y renoncer par avance serait enfermer les citoyens dans le statut de sujet dépendant, méthodiquement entretenu par l'infantilisation et la culpabilisation ambiantes. On ne saurait évidemment pas se satisfaire de ‘conférences de citoyens’ réduites à une petite élite tirée au sort et dûment chapitrée. C’est à l’échelle de la nation toute entière que ces débats devront être ouverts, pour examiner sans tabou les hypothèses, les interprétations et les actions qui en découlent. Avec pour horizon le retour à la raison nécessaire à la construction d'un avenir commun. Je n'ignore pas l'énormité de la tâche. On ne sera pas trop nombreux pour y travailler.

Afin de nous éviter de cruelles désillusions, nous devrons également savoir que les réponses apportés par les chercheurs sont de moins en moins simples, et rarement définitives. Il y a à cela des raisons objectives, comme par exemple des évolutions contrastées et imprévues des températures, ou comme le caractère nouveau et largement imprévisible de la propagation du virus et de ses variants, longtemps ignorés par l’orthodoxie sanitaire. Les analyses dominantes laissent peu de place à des questionnements en apparence éloignés du sujet : ainsi des facteurs géographiques qui interviennent dans les manifestations du réchauffement climatique comme dans les conditions de l’expansion du covid-19 : des différences sont observables d’un continent, d’un pays voire d’un territoire à l’autre, qui attendent d’être élucidées.
Les leçons de l’histoire des épidémies, notamment celle du SARS-CoV-1 (qui a sévi dans l’Asie du sud-est en 2003) ou celle de la grippe dite de Hong Kong (30 000 morts durant l’hiver 1968-69 en France) n’ont pas toujours, ni partout été tirées ; et de son côté, l’ampleur et la durée du petit âge glaciaire a pu être - volontairement ou non - ignorée ou sous-estimée. L’analyse concrète des situations concrètes implique que les sciences au coeur des crises que nous traversons échappent à un cloisonnement encore répandu entre disciplines et entre chercheurs, en s’ouvrant notamment aux sciences humaines et sociales : histoire, géographie, économie, mais aussi anthropologie, sociologie, psychologie, philosophie même. Les unes et les autres contiennent sans doute au moins une part des explications à venir.

Parmi les conditions à remplir pour que ces débats soient possibles et fructueux, il en est une tout à fait essentiel, qui exigera de tous la plus grande détermination. Réfléchissant sur les causes qui ont conduit à la ‘gestion catastrophique de la pandémie’, qu’elle compare à l’ « Etrange Défaite » décrite en 1940 par Marc Bloch, Barbara Stiegler [14] souligne l’arrogance et l’entêtement de nos ‘décideurs’, mais plus encore la responsabilité des gouvernements successifs dans le déclin de de l’université et de la recherche publique française : la LPPR, ou loi sur la recherche [15], a été « un coup de grâce ». Au lieu de soutenir la science comme une enquête collective sur les causes de nos problèmes et sur les processus à long terme dans lesquels nous étions impliqués, la loi parachevait sa mise en tutelle par le monde économique et politique, accélérant une dérive qui avait commencé à se généraliser dès les années 2000 en Europe. En choisissant de la soumettre à la logique court-termiste des « appels à projets », elle plébiscitait ce qui justement avait désarmé la recherche française sur le coronavirus en même temps que celle sur les zoonoses, jugées à l’époque peu rentables sur le marché de la « valorisation » [16]. Victimes du « solutionnisme technologique », des secteurs entiers de la recherche fondamentale et appliquée, mais aussi l’ensemble des savoirs critiques qui n’avaient rien à vendre sur le marché, étaient progressivement réduits à la misère, depuis des années déjà, par un « pilotage managérial » de la recherche qui avait désarmé l’hôpital, au nom de l’accélération des rendements et de l’innovation ». (p. 47)
Et elle conclut : « Nous pouvons certes, continuer à nous confiner dans la tiédeur de nos bureaux et à participer activement, avec nos écrans, à la mise en place des réformes qui détruisent les institutions qui, jusque là, avaient porté ces métiers… Mais nous pouvons aussi tenter de nous unir, avec quelques autres, pour constituer des réseaux de résistance capables de réinventer la mobilisation, la grève et le sabotage, en même temps que le forum, l’amphithéâtre ou l’agora. (…) En s’y mettant à plusieurs, ici et maintenant, en ouvrant en grand nos institutions à tous les citoyens qui, comme nous, sont convaincus que le savoir ne se capitalise pas, mais qu’il s’élabore ensemble et dans la confrontation conflictuelle des points de vue, nous pourrions peut-être contribuer à faire de cette ‘pandémie’, mais aussi de la santé et de la vie non pas ce qui suspend, mais ce qui appelle la démocratie » (p. 54-55).

 

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Notes

  • [1] La bataille fait rage sur les médias alignés pour dénoncer ces fausses informations qui font « l’infox » : à la télévision, documentaire sur la « fabrique de l’ignorance » (Arte), chroniques régulières à la radio, comme celle de Tristan Mendès-France (« Antidote » sur France inter), site des ‘décodeurs’ « au fil des réseaux » du quotidien de référence ‘le Monde’ », nanti d’une ’charte’. D’autres sites, comme celui des « déQodeurs, l’info vérifiée et vérifiable » avec son slogan  « décodons l’info, ensemble », n’oublient pas les très nombreuses ‘fake-news’ d’origine gouvernementale.
  • [2] Voir à ce sujet Serge Halimi « le grand bond en arrière, comment l’ordre libéral s’est imposé au monde » (2004, réédité en 2012 chez Agone) et Noam Chomsky « les 10 stratégies de manipulation des masses » (2012) raccourci saisissant des méthodes qui permettent de ‘fabriquer le consentement’.
  • [3] Ainsi l’auditeur ou l’internaute curieux se doit-il de consulter des médias non alignés comme Le Média, Sud Radio, RT France, souvent dénoncés comme complotistes, vendus à une idéologie coupable ou une puissance étrangère… Le site ‘ France soir’ (qui a repris le titre après la liquidation en 2019 du quotidien lancé à la Libération) a dans la dernière période donné la parole à des intervenants non conformistes, comme le journaliste André Bercoff, dénoncé sur Wikipedia comme étant « collaborateur de la fachosphère, Boulevard Voltaire, Figarovox et de l’hebdomadaire ‘Valeurs actuelles’ ». Chacun appréciera ces joyeux amalgames...
  • [4] Le Larousse définit le consensus comme « accord et consentement du plus grand nombre, de l’opinion publique. Procédure qui consiste à dépasser un accord sans procéder à un vote formel, ce qui évite de faire apparaître les objections et les abstentions ». Relevant donc plutôt de ‘Science Po’, ce concept paraît totalement étranger à la science proprement dite, où la vérité ne saurait dépendre d’une opinion, et encore moins d’un vote. Dans ces conditions, on peut s’interroger sur la validité même du ‘consensus scientifique’. Au mieux un objet hybride, quelque part entre science et politique.
  • [5] Lacroix-Riz Annie (2004) : l’histoire contemporaine sous influence (Le temps des cerises, 146 pages)
  • [6] Alors que l’on pouvait croire certaines hypothèses ou théories totalement abandonnées, voire condamnées, des découvertes récentes ont permis de rouvrir le débat : refusant de me prononcer sur le fond de questions très complexes qui divisent des spécialistes très pointus, je note quand même par exemple que l’arrivée de « l’épigénétique » dans les relations entre génétique et environnement permet de dépasser en effet les présupposés idéologiques qui les avaient séparés. (voir Guillaume Suing ; L’écologie réelle, une histoire soviétique et cubaine, Delga 2018, 212 p.)
  • [7] Le terme - et la chose - viennent de Londres, où depuis des siècles les contacts entre les députés et le monde économique, en principe interdit dans la salle des débats, se faisaient dans un vestibule du Parlement, ‘le lobby’. Le terme et les vrais marchandages qu’il recouvre ont été repris aux Etats-Unis, et nous sont revenus par l’Europe de Bruxelles.
  • [8] Un cas intéressant de lobbying ‘public’ est le soutien accordé en France à l’orthodoxie climatique par le CEA (Commissariat à l’Energie atomique) et les associations qui en dépendent, surtout depuis Fukushima. Les Laboratoires du CEA fournissent régulièrement des rédacteurs aux principaux rapports du GIEC, et les polémistes les plus acharnés dans la lutte menée contre ceux qui osent mettre en doute l’origine purement anthropique de l’augmentation de la température moyenne mondiale d’un degré environ observée depuis 1880.
  • [9] L’histoire même du Groupe intergouvernemental d’Experts pour le Climat est éclairante. C’est à la suite de la catastrophe de Tchernobyl qu’est créé le GIEC,« organisation intergouvernementale autonome constituée d'une part de scientifiques apportant leur expertise et d'autre part de représentants des États participants ». Cette structure hybride a été décidée par le G7 sous la pression de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui redoutaient de voir l'expertise climatique relever de scientifiques soupçonnés de militantisme écologique. Pour Nigel Lawson, secrétaire à l’Énergie puis Chancelier de l’Échiquier dans le gouvernement Thatcher, l’objectif était de contrer les syndicats britanniques des mineurs de charbon, tout en soutenant le nucléaire en tant que source d'énergie propre pour remplacer le charbon. Son objet est d’ailleurs très strictement délimité : « Le GIEC a pour mission d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au réchauffement climatique d’origine humaine...»
  • [10] Après le « le débat est clos » de Bruno Latour en 2015, Dominique Bourg confirme en 2020 : « en matière de climat, nous connaissons la trajectoire. Ce qu’annonçaient les premiers modèles dans les années 60 et 70 se réalise aujourd’hui ; il n’y a pas à avoir confiance ou pas confiance : ça se produit ! (« Doit-on avoir peur, » page 14 ). Il faudrait sans doute y regarder de plus près.
  • [11] Journaliste et essayiste belge, Michel Collon a commencé sa carrière au journal du Parti du Travail de Belgique, l'hebdomadaire ‘Solidaire’, avant de créer le collectif indépendant ‘Investig'Action’, relayé par un site Internet de « réinformation » qu'il gère avec une équipe formée en grande partie de bénévoles. Sur le thème «Covid 19 : la peur ou le débat ? », il a le 19 mars organisé une rencontre avec le Docteur Louis Fouché, anesthésiste-réanimateur à l’Hôpital de la Conception de Marseille et fondateur du collectif « Réinfo-Covid », qui allait en partie à l’encontre des thèses développées une semaine plus tôt sur la même chaîne « Michel Midi » d’Investig’Action par le docteur et immunologue Badia Benjelloun. Preuve que les médias, quand ils le veulent, peuvent lancer des débats scientifiques et contradictoires.
  • [12] A retrouver in extenso sur « Climat Environnement Energie », le site des ‘climato-réalistes’, septembre 2019.
  • [13] C’est pourquoi l’idée - partagée par une partie de l’opinion avertie - et a priori sympathique - d’une ‘science citoyenne’ peut produire des effets positifs, mais aussi entretenir l’illusion - un peu démagogique - d’une science populaire, ou démocratique, dont le succès dépendrait de la participation de tous. Il n’y a pas lieu non plus de céder à la croyance aveugle dans une science toute-puissante qui permettrait de régler tous les problèmes du monde. La fuite en avant technologique dans l’innovation et le tout numérique relève de cette idéologie scientiste, vieille tentation française issue du positivisme d’Auguste Comte, et illustrée par les anticipations visionnaires du chimiste Marcellin Berthelot (1827-1907. Et plutôt qu’abandonner l’intelligence artificielle aux mains des détenteurs de capitaux et de ceux qui les servent, il serait plus sage de compter sur l’intelligence collective associant savants et citoyens.
  • [14] Stiegler Barbara (2021) : de la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation (Tracts, Gallimard, 60 pages)
  • [15] il s’agit de la loi de  programmation pluriannuelle de la recherche 2021-2030 (LPPR). En dépit de l’hostilité de la quasi-totalité des enseignants et des chercheurs et de leurs organisations, la loi fut votée le 20 novembre 2020.
  • [16] Dirigeant d’entreprise, haut fonctionnaire et ancien de la DGSE, Alain Juillet dénonce de son côté « la disparition de la souveraineté sanitaire, avec non seulement des délocalisations menées massivement depuis des décennies mais aussi une déconfiture totale de la recherche scientifique. La patrie de Pasteur en est réduite à quémander fébrilement des doses de vaccins qu’elle n’a ni conçus, ni même négociés, léguant le pouvoir commercial aux instances bruxelloises cornaquées par l’Allemagne… » (sur le blog de Jean Lévy ‘ça n’empêche pas Nicolas’, 28 mars)

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