Un point de vue sur la situation aujourd'hui 1

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Pierre Lenormand

première partie d'une étude sur la situation actuelle
publié le 28 mars 2021

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1 DE LA PEUR : Pour en finir avec les peurs du siècle.

en ce mois de mars 2021, nos contemporains sont partagés entre trois attitude :

- Ils sont d’abord dominés par les inquiétudes, les angoisses, et tout particulièrement celles liées à la ‘pandémie’. Chez une partie d’entre eux, les réactions émotionnelles, pouvant aller jusqu’à la peur panique, ont pris la place des comportements rationnels. Oubliant les défenses collectives, serions-nous devenus un peuple ‘fatigué’, privé d’avenir et réduit à l’espoir de notre seul salut personnel ? La question est d’ailleurs gravement posée : « doit-on avoir peur ?»
- La généralisation de ces peurs de masse s’accompagne d’une acceptation des mesures liberticides qui se sont multipliées et aggravées depuis vingt ans, laissant la plupart de nos contemporains sans ressort face à l’avalanche des régressions sociales. Les luttes sociales sont pourtant multiples, mais de manière isolée, fragmentaire, et reléguées à l’arrière-plan par nos médias. Et d’aucuns s’interrogent : « pourquoi sommes-nous si soumis »?
- Nous sommes pourtant de plus en plus circonspects et même défiants envers le pouvoir politique et le système social qui le sous-tend, et sceptiques devant des mesures qui ne convainquent guère : mais nous n’osons trop souvent nous y opposer, tant nos gouvernants convoquent sans cesse ‘’la science’ et ‘les scientifiques’ sélectionnés à l’appui des décisions qu’ils prennent. Les vérités ‘officielles’ qui nous sont imposées sans débat sont déterminées par des influences extérieures à la recherche du vrai, jusqu’à mettre en doute la validité même et la capacité explicative de la science. Comment, et à quelles conditions, revenir à la raison »?

Aux côtés des résistances sociales qui perdurent, une nouvelle exigence se dessine, celle de nouveaux combats populaires, proprement politiques. Un vrai sursaut pourrait survenir. Mais ne faut-il pas pour cela  sortir de la peur ?

I. DEREGLEMENT CLIMATIQUE ET PANDEMIE, NOUVELLES PEURS DU SIECLE ?

Depuis trois décennies les campagnes alertant contre le réchauffement climatique multiplient des messages inquiétants : températures toujours plus élevées, catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et graves, niveau de la mer toujours plus haut, fonte accélérée des banquises et des glaciers : ils reposent tous sur des observations réelles, dont les causes et l’ampleur ne font pas l’unanimité. Mais chaque année de nouvelles études viennent réaffirmer « l’urgence climatique » et raviver les inquiétudes qui lui sont liées. D’autres inquiétudes, concernant l’approvisionnement du monde en eau, sont reprises par les multinationales regroupées au sein du Conseil mondial de l’Eau, qui organise tous les trois ans depuis 1997, un Forum mondial de l’Eau. Les Objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés en 2000 à New York par 193 États membres de l'ONU alertent sur la raréfaction des ressources naturelles, dont l’eau et la biodiversité. Prenant la suite en 2015 les Accords de Paris viennent remettre le climat au premier plan des menaces qui pèsent sur la planète. C’est ‘l’Homme’ qui en est la cause, et chacun d’entre nous au travers des simples gestes de notre quotidien. Ce qui permet de faire oublier d’autres menaces, d’autres injustices et surtout de cacher les véritables responsables de tous les drames que nous vivons.

Cet alarmisme culpabilisateur ne fait qu’exacerber un contexte idéologique semeur d’inquiétudes vieux de plus d’un demi-siècle. Dès les années 60 le théologien protestant ‘libertaire’ Jacques Ellul et le prêtre catholique Ivan Illitch dénoncent la « société technicienne » comme l’inverse du progrès, et dans une vision anti-cartésienne du monde dénoncent les institutions et remettent en question l’idée même de croissance. Le rapport du Club de Rome ‘Halte à la Croissance’ est publié en 1972, précédant de peu le coup d’état de Pinochet, qui en 1973 installe au Chili la nouvelle phase ‘néolibérale’ du capitalisme. Les catastrophes de Seveso (1976) et Bhopal (1984), l’émission télévisée « Vive la crise » (1984) et l’accident nucléaire de Tchernobyl (1986) installent une ambiance durable de pessimisme et de renoncement aux conquêtes sociales, amplifiée par la dissolution de l’Union soviétique en 1991. Le Rapport Brundtland « notre Avenir à tous » (1987) puis la conférence de Rio (1992), laissant entrevoir avec le « développement durable » des lendemains moins inquiétants, ne sont qu’une rémission provisoire. Tout cela ressemble en fait à une sorte de néo-malthusianisme qui ne dit pas son nom et qu’on ne veut sans doute pas nous rappeler car nous savons que l’humanité a su dépasser au XIXe et au XXe siècles la désespérance malthusienne.

De nouveaux marchands de peurs

Avec le nouveau millénaire les ‘menaces’ se multiplient : percée du terrorisme, y compris dans les pays occidentaux avec la destruction des Twin Towers (2001), troisième rapport du GIEC prédisant un réchauffement climatique dramatique pour la planète. C’est aussi en 2001 qu’est publiée la traduction du livre « la société du risque » de l’allemand Ulrich Beck, immédiatement saluée par François Ewald, ex-maoïste, professeur au CNAM, et Denis Kessler, économiste, universitaire et numéro 2 du MEDEF, tous les deux étant par ailleurs à la tête de compagnies d’assurances et de réassurances. Dans la société capitaliste, le ‘risque’ est, en effet, source de profit. L’ouvrage vient ainsi donner une légitimité scientifique et patronale à un concept qui serait désormais caractéristique de notre société contemporaine [1]. Sur les traces d’Illitch et Ellul, devenus les inspirateurs durables des fractions radicales de l’écologie politique [2], c’est aussi au début des années 2000 que sont publiés les principaux textes développant en France les thèmes régressifs du « post-développement » et de la « décroissance » avec les deux ouvrages fondateurs de ce courant, ‘Décroissance ou barbarie’ de Paul Ariès (2005), et ‘Le pari de la décroissance’ de Serge Latouche (2006).

Ils s’accompagnent de la remise au goût du jour des vieilles angoisses millénaristes, au travers d’un nouveau courant de pensée apparu avec l’ouvrage de l’États-unien Jared Diamond ‘Collapse’ (2008). C’est l’année d’une crise financière mondiale née de la spéculation immobilière. Tsunami et catastrophe nucléaire de Fukushima (2011) ravivent les inquiétudes. Les attentats djihadistes de 2015 à Paris exaspèrent les angoisses sécuritaires. Les ‘effondristes’ théorisent désormais la prochaine fin du monde, et célèbrent même parfois les vertus de la ‘catastrophe’ [3]. Ces collapsologues sont nombreux en France : le biologiste Pablo Servigne et le socio-écologiste Raphaêl Stevens (Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, 2015). Le mathématicien Yves Cochet [4] , ancien ministre de l’environnement de Jospin et ex-député européen, (« Devant l’effondrement, essai de collapsologie », 2019) prédit la chute de la civilisation industrielle d’ici 2030.

La crise des gilets jaunes vient donner pour certains d’entre eux de nouveaux arguments et un nouvel élan aux luttes ‘pour le climat’ qui sous le double slogan « fin du mois, fin du monde » s’efforcent d’associer cause sociale et cause écologique. Avec l’appui des multinationales conservationnistes de l’environnement, de nouvelles associations comme ‘Youth for Climate’, mouvement ‘citoyen’ initié par la jeune suédoise Greta Thunberg, relancent en Belgique et en France la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre avec les ‘Vendredis pour le climat’.

Covid-19, danger immédiat

C’est alors que l‘épidémie du SARS-CoV-2 partie de Chine atteint l’Europe en février 2020. Les chiffres toujours plus élevés des contaminations, de morts et de malades en réanimation font l’objet d’un matraquage quotidien, exacerbant le climat d’angoisse latent dans la population. Et même si les chiffres mériteraient d’être analysé de près, les 90 000 morts attribués en février 2021 à la covid-19 sont un puissant argument pour convaincre chacun d’entre nous de la gravité extrême de la pandémie. On passe ainsi des sourdes inquiétudes climatiques ou sécuritaires aux menaces immédiates du coronavirus, qui peut toucher nos proches et chacun d’entre nous. Et l’épidémie, loin de s’éteindre, s’étend, voire s’aggrave. Dans les familles, dans les discussions - virtuelles ou non - avec les amis, les voisins, c’est la pandémie qui impose son ordre du jour et envahit tout ce qui reste d’espace d’échanges.

Parachevant le tableau, les très réelles atteintes à la biodiversité alimentent enfin, outre les délires du survivalisme et du transhumanisme, de nouveaux thèmes régressifs autour de la ‘sixième extinction’, véhiculés par les nouveaux ‘activistes’ d’ ‘Extinction Rébellion‘ projetés au premier plan par les médias. Poussant le trait jusqu’au bout, l’astrophysicien Aurélien Barrau annonce en 2021, « le monde est mort, et c’est une bonne nouvelle » [5]. Fort de son statut scientifique et de l’aura qui l’entoure, il développe son propos, dans une tribune où la grandiloquence le dispute à l’hermétisme : «  (…) L’hypothèse ici considérée, la mort du monde donc, est tout sauf nihiliste. Si elle s’avérait exacte, elle autoriserait, au contraire, un réagencement du réel sans précédent. Et cela sans nécessiter de renversement politique ou économique organisé qui n’adviendront (sic) très certainement pas ». Vive la fin du monde.

Pendant la crise, en effet, les affaires continuent, ‘business as usual’, et suivant les tendances lourdes du capitalisme vieillissant : violences de la désindustrialisation, du chômage de masse, de la mise en concurrence des travailleurs et des territoires entre eux, explosion de la dette publique. Le Ministre de Affaires Etrangères J.Y. Le Drian lui-même redoute que « le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire…». La pandémie et ses conséquences économiques servent en effet de motif supplémentaire aux fermetures d’entreprises, et à de nouvelles délocalisations [6].

L’actualité continue à livrer quotidiennement de nouveaux message anxiogènes : fin février, les médias nous annoncent qu’avec les nouveaux variants « les compteurs s’affolent » « l’épidémie flambe » à Nice, et à Dunkerque les élus évoquent une « semaine de la dernière chance ». Mi- mars, des reconfinements ‘territorialisés’ sont décidés, notamment en Ile de France, pour ménager des hôpitaux surchargés, où déprogrammations et transferts de patients covid ont repris. Et on prépare l’opinion à des mesures encore plus sévères.

Depuis de longues années, diagnostics pessimistes et prévisions alarmantes, amplifiés et mis en scène de manière dramatique par les médias et les pouvoirs publics, ont nourri une peur de masse qui a gagné une grande part de nos concitoyens. Effet de sidération qui entrave la prise de recul et la réflexion rationnelle nécessaire à la reprise en main de notre présent et de notre avenir. Et ceux qui malgré tout s’y risquent se heurtent alors à de multiples formes de répression, qui visent tout particulièrement le mouvement social.

2ème partie

NOTES

  • [1] Dans le même recueil ‘doit-on avoir peur ?’ Jean-Paul Fressoz montre (‘à chaque drame, on affirme que rien ne sera comme avant’, pages 57-62) que la gestion des risques n’est pas une question nouvelle, et ne peut donc pas ‘caractériser’ notre époque. Pour autant, le recours à cette notion est à ranger parmi les opportunités dont se nourrit le néolibéralisme.
  • [2] Citons parmi les développements posthumes de leurs idées, la publication d’un « manifeste convivialiste » en 2013, rejetant une modernité « de la démesure et de la globalisation ». Dans une nouvelle mouture, parue en 2020, on observera, parmi de fort estimables préconisations, l’absence totale de référence au capitalisme, et a fortiori de toute révolution, au profit « d’un ensemble de directions dans lesquelles il faut cheminer pour permettre l’instauration d’un monde post-libéral (…) du local au planétaire… ».
  • [3] La ‘catastrophe’, la ‘bifurcation’ et le ‘chaos’ sont aussi des notions utilisées en physique dans l’étude de la dynamique des systèmes, pouvant donner une sorte de label scientifique à ces écrits. On aura noté l’origine universitaire et scientifique de la plupart de ces marchands de peur, promus comme autant de vedettes médiatiques. Elle donne une légitimité, largement usurpée, mais mollement combattue, à leurs prophéties.
  • [4] Réfugié dans sa longère de la campagne rennaise avec ses chevaux et ses panneaux solaires, Yves Cochet a été longtemps président de « l’Institut Momentum » qui réfléchit aux sorties de « l’anthropocène ». Ce nouvel âge serait la période à partir de laquelle l'influence (néfaste) de l’être humain sur les écosystèmes serait devenue dominante. Elle commencerait pour les uns à la révolution industrielle, pour d’autres à la première explosion atomique. Certains la font remonter à la révolution agricole du néolithique, ce qui incriminerait 10 000 ans de l’histoire humaine, ce qui m’apparaît plus inquiétant. C’est pourquoi on peut lui préférer une autre dénomination, celle de « capitalocène » plus pertinente à mon sens.
  • [5] Notons pour l’anecdote qu’une clientèle branchée, végétarienne et végan, peut trouver dans ces prophéties un argument de vente : il y a plusieurs mois, s’est ouvert Avenue Victoria à Paris un restaurant dénommé « Dernier bar avant la fin du monde ».
  • [6] « On sent bien qu'on risque de nous la refaire à l'envers encore cette fois-ci… que les services publics à réparer et les métiers en ligne de front à valoriser passeront leur tour encore cette fois-ci… que le monde d'après pourrait bien être le monde d'avant… en pire. Mais d'où ça va venir ? D'abord clairement du marché du travail, comme en témoignait déjà l'invective de Geoffroy Roux de Bézieux trois semaines avant le dé-confinement : «Il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire.» (Anne-Laure Delatte, économiste : « Le monde d’après : celui d’avant, en pire ? » (article paru dans « Libération », 18 mai 2020.)

 

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