Second « choc pétrolier » au service de l’impérialisme ?

Francis Arzalier
publié le : 28 Juin, 2019

Introduction au debat du collectif Polex ( 4/2/2015 )

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Le prix du baril de pétrole brut, qui dépassait encore 110 dollars en juin 2014, a perdu en six mois près de 60 %, pour descendre à moins de 50 dollars en janvier 2014, et celui du gaz naturel à la production suit une courbe parallèle.

Trente ans de faux discours

Décidément, les prévisions à long terme des économistes ne sont pas une science exacte. après le « choc pétrolier » de 1975, et jusqu' à ces dernières années, les « experts » qui monopolisent le discours au FMI et dans les medias, répétaient à l’envie que la flambée des cours du pétrole brut qui marqua l’économie mondiale à la fin du XXème siècle n’allait cesser de se poursuivre. Ils avaient réussi à persuader l’opinion que les réserves pétrolières allaient s’épuiser en quelques années, et qu' en conséquence le brut coûterait toujours plus cher.

Ce postulat, suivant le cas, servait à justifier les politiques d’austérité, le déclin industriel en France et les délocalisations, ou le recours aux énergies « nouvelles ». Ils n’oubliaient, ce faisant, qu' une chose : on ne peut prévoir l’économie future en présentant comme immuables dans le temps les conditions naturelles d’aujourd’hui. Elles peuvent changer du tout au tout grâce aux progrès de la science et de la technologie ; et l’économie ne relève pas de prétendues lois économiques, mais aussi des décisions et des choix politiques. Ce sont les hommes qui font l’histoire, et non les économistes !

L’énergie n’est pas l’ennemi

Contrairement aux billevesées irrationnelles propagées durant le dernier demi-siècle par les politiciens « écologistes », le salut de l’humanité ne viendra pas de la « décroissance » (la destruction des industries dans un pays comme la France est un des objectifs du capitalisme à la recherche de meilleurs profits), et l’énergie, quelle qu' en soit la forme, n’est pas l’ennemi à combattre, mais la condition du progrès social. Dans le monde actuel, plus d’un milliard d’êtres humains n’ont toujours pas accès à l’électricité, et plus de deux milliards cuisinent leur nourriture sur un feu de bois, à même le sol : on pourra difficilement les convaincre que le trop plein d'energie est la cause de leurs conditions de vie rudimentaires.

Pour tout humain, tout pays, la sécurité d’approvisionnement énergétique est la condition de tout progrès de la vie quotidienne : ainsi, au sein de l’Europe économiquement développée, et de climats relativement froids, la chaleur représente 50% de la demande en énergie. Dans ces conditions, il est irrationnel de parier sur le moins d’énergie ; tout au plus peut-on aspirer pour l’avenir à l’utilisation d’énergies moins néfastes à l’environnement, sans d’ailleurs se laisser prendre aux proclamations volontaristes et fallacieuses sur les énergies renouvelables : les énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel) représentent encore 78 % du total mondial, l’énergie nucléaire moins de 3 %, et les renouvelables diverses 19 % (dont 1 % pour éolien et solaire).

Les grandes proclamations politiciennes de reconversion énergétique sont parfois d’une hypocrisie sans nom : ainsi, l’abandon programmé du nucléaire en Allemagne, qui s’est traduit par une croissance de la consommation de charbon, beaucoup plus polluant, et par le transfert vers la France des déchets nucléaires d’outre Rhin… Ce qui n’interdit pas, évidemment, de réfléchir à l’avenir des diverses filières énergétiques d’un pays, en tenant compte de tous les paramètres, pollutions qui en découlent, dangerosité des résidus (et cela ne se pose pas que pour le nucléaire), et dépendance des approvisionnements extérieurs, notamment pour la France qui n’a plus de bassins houillers, de pétrole, de gaz ou d’uranium, exploitables dans des conditions satisfaisantes. La dérive opportuniste, électoraliste, de certains élus du PCF à l’égard du discours « écologiste », qui a beaucoup aidé le patronat à délocaliser les industries françaises, ne vaut pas mieux que le même opportunisme-électoralisme à l’égard du PS converti à l’ultra-libéralisme économique.

Des technologies nouvelles

On nous parla longtemps de la fin du pétrole. Aujourd’hui, le Courrier International titre son numéro spécial de février 2015 : « Pétrole, le trop plein ». Ce constat est d’abord basé sur les progrès de la technologie, qui permettent de l’extraire beaucoup plus profondément sur les continents (par le procédé dit de fracturation, malgré des conséquences destructrices de l’environnement) et au fond des mers et des océans.

« On a beaucoup parlé de l’extraction par fracturation hydraulique du pétrole et du gaz naturel contenus dans les schistes aux Etats-Unis. Toutefois, des efforts bien plus importants ont été consacrés au développement des ressources maritimes. Les découvertes de nouvelles réserves pétrolifères en eaux profondes (en deçà de quatre cents mètres) égalent le total des réserves terrestres mises au jour entre 2005 et 2009, en dehors de l’Amérique du Nord.

Plus important encore, les réserves découvertes dans des eaux très profondes (à plus de mille cinq cents mètres) représentent presque la moitié des nouvelles découvertes réalisées en 2010 ». (Le Monde Diplomatique, février 2015, MT Klare)

En 1973, les réserves de pétrole conventionnel étaient estimées à 720 milliards de barils ; elles sont à présent de 1750 milliards de barils. En 2050, ces réserves seront encore plus importantes, grâce aux progrès continus de la technologie, tant dans la prospection que dans la production … La révolution, technologique dans le domaine du pétrole trouve un prolongement logique dans le domaine du gaz naturel, puisque ce sont les mêmes géologues, les mêmes entreprises, les mêmes technologies dans les deux domaines. Depuis 1980, les réserves de gaz conventionnel ont augmenté au rythme incroyable de 5 % par année, passant de 72 000 milliards de mètres cubes à 186 000 milliards en 2013.

Ces nouvelles richesses énergétiques bouleversent non seulement le marché, en surproduction, mais la géopolitique, car elles se situent souvent loin du Moyen-Orient, créant de nouveaux appétits impérialistes, et de nouvelles zones de conflit. Ainsi, le Mozambique a vu ses réserves gazières passer, entre juin 2012 et juin 2013, de zéro à 2 800 milliards de mètres cubes. Ces nouvelles réserves déclenchent un subit intérêt de la France pour les « Iles Eparses », situées entre le Mozambique et Madagascar, qui devaient aux termes d’accords antérieurs, revenir à ce pays, l’un des plus pauvres du monde.

Les richesses énergétiques découvertes en Méditerranée entre Turquie, Chypre, Liban et Israël, sont ainsi convoitées par cette puissance coloniale et pro-occidentale, au détriment de ses voisins et du peuple palestinien, qui en aurait bien besoin.

« Aux Etats-Unis, la production de pétrole a augmenté d’un million de barils par jour en 2011 et en 2012, et de 900 000 barils par jour en 2013, soit en trois ans une croissance équivalente à la totalité de la production de l’Irak. Les Américains sont aujourd’hui au niveau de production pétrolière qu' ils avaient en 1988, avec comme conséquence une chute vertigineuse des importations de brut, mais aussi de produits pétroliers.

L’administration américaine estime que cette progression va se poursuivre au point que la production pétrolière des Etats-Unis va dépasser dans deux ou trois ans celle de l’Arabie saoudite. S’y ajoutent le développement au Canada et l’ouverture toute récente du Mexique aux entreprises étatsuniennes, après les privatisations du pétrole nationalisé en 1928 ». (Diplomatie, janvier-février 2015, S Furfari, ULB)

Dans ce contexte qui est plus de surproduction mondiale que de pénurie, le prix du brut ne pouvait que baisser brutalement. D’autant que le ralentissement de la demande entraîné par le déclin industriel en Europe, et une croissance économique moins forte du géant chinois, pèsent dans le même sens.

Mais ces raisons de la chute du prix du brut se doublent de volontés politiques de l’impérialisme nord-américain, et de ses alliés au sein de l’OPEP.

Ceux qui organisent la chute des cours et qui en profitent

On a pu espérer vers la fin du XXème siècle que l’OPEP, regroupant les pays producteurs, dont une majorité relève de ce qu' on appelait autrefois le Tiers monde, pourrait devenir leur porte-parole. Mais, comme à l’ONU, ce sont les grandes puissances du capitalisme mondialisé, et d’abord les Etats-Unis, et leurs fidèles alliés les monarques du Golfe, qui dictent leur loi.

Avec près du tiers de la production globale de l’OPEP, l’Arabie saoudite, financier international du wahhabisme intégriste, peut, avec l’accord des USA et ses « clients » pro-occidentaux, fixer l’évolution des cours, en régulant sa production. Les dirigeants saoudiens ont affirmé à plusieurs reprises qu' ils étaient prêts à accroître leur production, y compris si cela conduit le prix du baril à chuter jusqu' à 30 dollars ! Cela peut paraître suicidaire puisque le royaume vit de ses revenus pétroliers (et du bénéfice du pèlerinage à la Mecque). Cela ne peut s’expliquer que par la volonté politique, partagée par les USA, les autres pétromonarchies du Golfe (Koweït, Qatar, Emirats, soit 18,6 % de la production globale de l’OPEP), et les puissances occidentales, Europe et Japon, de déstabiliser leurs concurrents, Iran, Russie, Venezuela, etc.

La liste des bénéficiaires de cette entreprise de déstabilisation à l’échelle mondiale est facile à établir.
D’abord les Etats-Unis d’Amérique, leader contesté ces dernières années dans son ambition de maître économique et militaire du monde, notamment par l’émergence de ce qu' on a appelé les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, etc.), et jusque dans son « pré carré » d’Amérique, par les régimes socialistes et patriotiques « latinos » (Cuba, Venezuela, Equateur, Bolivie, etc.). Les USA, nous l’avons dit, peuvent espérer à moyen terme une autonomie énergétique, qui leur épargnera de dépendre des importations du Moyen Orient et leur permettra d’avoir une présence plus importante dans les autres parties du globe, notamment l’Extrême Orient et le Pacifique. La « divine surprise » qu' ont constitué pétrole et gaz dit « de schiste » au Texas et Nord-Dakota, devrait selon leurs dirigeants, assurer une nouvelle jeunesse aux industries exportatrices des Usa, et une vigueur inespérée à l’impérialisme économique et militaire étatsunien.

Les puissances du capitalisme « occidental », gros importateurs de pétrole de l’Union Européenne, du Japon, de Corée du Sud, d’Israël, économiseront des centaines de milliers de dollars. Mais contrairement aux affirmations lénifiantes des medias, les citoyens en profiteront peu : les automobilistes français paieront ainsi un peu moins cher l’essence, mais plus d’impôts devront compenser la perte des taxéès encaissées sur le carburant par l’Etat français.

La Chine, qui doit acheter plus de 300 millions de tonnes de pétrole, aura une facture moins lourde à payer, mais les économistes de Pékin n’en attendent que quelques décimales de plus de PIB.

Les perdants du « choc pétrolier baissier »

Les pays producteurs rétifs ces dernières décennies à la domination occidentale sont déjà mis à rude épreuve car leur équilibre économique (et social) dépend pour une large part des recettes du pétrole.

Au Moyen-Orient, c’est d’abord l’Iran, puissance émergente, concurrent direct des monarchies pétrolières arabes sunnites, qui est asphyxié peu à peu par la chute des cours (50% des recettes de l’Etat), qui s’ajoute aux sanctions imposées par les USA et leurs alliés. Le chef du Centre des affaires internationales de Téhéran Alipoor annonce ainsi les conséquences pour 2015 : « L’Etat ne pourra payer que ses employés et ses dépenses courantes mais ne mènera aucun projet militaire, culturel, social, ni aucun projet de construction ».

La dépréciation galopante du rial iranien laisse espérer aux stratèges occidentaux le mécontentement populaire, et une nouvelle flambée de l’opposition pro-occidentale. Mais sont visés aussi les alliés chiites subventionnés par l’Iran dans la région, comme le Hezbollah libanais et l’Etat nationaliste de Bachar El Assad en Syrie, au profit de ses ennemis intégristes de DAECH ou d’Al Qaïda au Yemen, et d’Israël.

Le Venezuela (les recettes pétrolières y constituent 47 % des recettes de l’Etat) est une cible essentielle en Amérique, parce qu' il est le chef de file des pays « latinos » anti-impérialistes, et qu' il représente pour l’impérialisme l’exemple à abattre, par son « socialisme bolivarien » au service des défavorisés, et de l’indépendance nationale. Le scénario écrit à Washington pour Caracas est identique à celui réalisé au Chili du Président Allende en 1973, au profit de la dictature du général Pinochet : crise économique et sociale, insurrection des opposants pro-occidentaux militaires et civils, pour aboutir à la chute du régime Maduro.

D’ores et déjà, l’augmentation des prix alimentaires, les pénuries, une inflation qui a dépassé 50 % en 2014, ont préparé le terrain à la tentative de putsch militaire du début d’année, fort peu annoncé par les medias français. Il a échoué parce que l’audience populaire dans les quartiers pauvres est encore forte. Mais ce n’est, pour les opposants pro-étatsuniens que partie remise, avec le soutien avoué de Washington : il s’agit pour l’impérialisme d’un enjeu colossal : la chute du Venezuela de Maduro déstabiliserait toute la cohorte de régimes « progressistes » en Amérique, de la Bolivie à l’Equateur, voire à l’Argentine et au Brésil.

Et surtout, en ligne de mire, Obama et ses seconds visent Cuba ; privée de l’aide énergétique vénézuélienne, inondée de « l’aide » corruptrice venue des USA, la société cubaine, dans ce schéma, se tournerait alors vers les mirages de la société de consommation et du capitalisme, contre un socialisme castriste voué à la disparition. Ce scénario impérialiste n’est pas certain, tant les peuples de la région sont attachés au socialisme ; il est en tout cas bien réel, et une menace grandissante pour l’avenir du monde : les seules expériences « progressistes » depuis vingt ans sont en Amérique « latine », et leur avenir est incertain aujourd’hui.

Sur le continent euro-asiatique, c’est la Russie que vise l’offensive impérialiste, économique et militaire en Ukraine, et par les sanctions. Ce concurrent majeur des USA est aussi touché de plein fouet par la chute des prix du pétrole et du gaz : ses recettes énergétiques, gaz et pétrole, constituaient environ la moitié des recettes de l’Etat en 2013.

Le bilan de 2014 est très négatif : « L’ampleur de la chute du rouble vis-à-vis du dollar (- 42 % entre le 1er janvier 2014 et le 1er janvier 2015) a effacé les gains de puissance économique relative réalisés depuis 2009. Le pays a rétrogradé du dixième au seizième rang mondial en termes de produit intérieur brut (PIB) au taux de change courant. Les autorités visaient une inflation réduite à 5 % ; elle a plus que doublé et s’établit à 11, 4 %. La croissance devait se redresser à 3,5 % ; dans la meilleur des cas elle sera nulle en 2014 et fera place à une récession en 2015 (entre – 3 % et – 4,5 % selon les prévisions du gouvernement). » (Le Monde diplomatique, février 2015, Jean Vercueil)

Pour l’instant la popularité du régime Poutine n’en a pas souffert, elle a même été accrue par les sanctions occidentales. Mais on ne peut prévoir sur la durée..

En Afrique Noire et au Maghreb, les conséquences de la chute du brut sont lourdes aussi, alors que l’impérialisme occidental a déjà réussi à détruire le fonctionnement normal de l’Etat sur toute une partie du continent : des pays comme la Libye, le Mali, la Centrafrique, sont livrés au chaos djihadiste et délinquant, à l’occupation militaire étrangère, et au séparatisme ethnique ou religieux, et le mal s’étend au Nigéria, au Cameroun, etc… Les quelques pays africains qui, malgré leurs défauts, avaient un Etat à peu près capable d’assurer l’ordre et la sécurité, sont en voie de déstabilisation. C’est le cas du Nigéria, proclamé première économie du continent, dont le pétrole assure plus de 60 % des recettes fiscales. Dévaluation de la naïra, austérité budgétaire favorisent l’incapacité des autorités et de l’armée de juguler la croissance de Boko Haram, qui s’étend au nord et dans les pays voisins. L’Angola, qui pouvait espérer il y a dix ans s’industrialiser, grâce à ses échanges avec la Chine de Pékin, vient d’annoncer un budget réduit de 20 % environ (les recettes de l’Etat étaient couvertes à 70 % par le pétrole exporté).

Encore plus directement visée et touchée, l’Algérie où les conséquences budgétaires sont déjà catastrophiques, d’autant que le pays s’est dépouillé de sa capacité productive avec la libéralisation, et qu' il est très tributaire des importations. Le dinar a perdu le quart de sa valeur depuis 2008, et la perte pour le budget national est estimée à 20 milliards de dollars pour 2015. Certains opposants, dont les islamistes, espèrent en recueillir les fruits politiques. Et il est vrai que les manifestations populaires dans le Sud algérien, contre une éventuelle exploitation du « gaz de schiste », expriment une colère sociale forte. Les risques de déstabilisation du pays sont évidents dans la période qui vient, attisés par les convoitises des grandes puissances occidentales. Pour l’instant, ils se traduisent par un rôle grandissant de l’armée, alors que le régime est affaibli par la maladie du président Bouteflika, et que l’opposition progressiste est très faible, depuis qu' elle a été détruite par les tueries intégristes à la fin du siècle dernier.

En guise de conclusion

Une dernière remarque sur cette offensive mondiale de l’impérialisme, grâce à la chute du prix du pétrole. Elle se double d’une forte baisse du prix des matières premières (minerai de cuivre, de fer, de l’aluminium, etc…), ce qui ne sera pas sans effet sur les pays producteurs « émergents », comme la Bolivie, qui avaient programmé grâce à leur rapport élevé, une industrialisation nécessaire.

Notes

- voir évolution du prix du pétrole brut

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