Note pour l’intervention faite lors de la rencontre-débat : où va la politique extérieure de la France ? où va la France ?

Nils Andersson, Association française pour le droit international (ADIF)

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Une autre politique et stratégie de défense

Mon propos est d’aborder la mutation que connaît l’OTAN et de souligner que cette mutation exige de revoir les options stratégiques de la politique de défense de la France telle qu' elles sont définies dans le Livre blanc de la défense et de la sécurité présenté par Nicolas Sarkozy en 2008.

Le document préparatoire du sommet de l’OTAN à Lisbonne en novembre 2010 s’inscrivait dans la continuité de la politique d’une OTAN globalisée adoptée en 1999. Le document préparatoire rédigé sous la présidence de Madeleine Albright, qui fut la secrétaire d’État de Bill Clinton, et la vice-présidence de Jeroen Van der Veer, ancien PDG de Royal Dutch Shell, ce qui montre le rôle des multinationales dans la définition de la stratégie de l’OTAN, s’inscrit toujours dans une vision de projection tous azimuts de l’OTAN et fixe comme objectif de déployer et d’élargir les moyens pour « protéger les axéès vitaux qui alimentent les sociétés modernes ». On retrouve là la nature impérialiste et colonialiste de la nouvelle stratégie du Traité de l’Atlantique Nord.

Dans ce document préparatoire au Sommet de Lisbonne : puissance militaire, expansion hors zone, capacité d’interventions tous azimuts, l’OTAN est le bras armé de l’économie de marché telle que l’a définie en 2007 Daniel Fried, secrétaire d’État adjoint aux affaires européennes et eurasiennes d’Obama : « l’OTAN s’est transformée en une organisation effectuant des missions globales, de portée globale avec des partenaires globaux… Tout appartient potentiellement à la zone de l’OTAN. »

Toutefois, Lisbonne allait marquer un tournant, imposé par Obama, inscrivant l’OTAN dans une autre doctrine que celle, globalisée, qui a prévalu depuis la fin des années 1990. qu' est-ce qui fonde cette nouvelle doctrine ? Obama a dit deux choses à Lisbonne, premièrement, depuis 10 ans, les États-Unis assurent l’essentiel des coûts financiers et humains des guerres d’Irak et d’Afghanistan, secondement les États-Unis ont des intérêts prioritaires en Asie orientale, de l’Océan Indien aux Mers de Chine, pour conduire leur politique de containement de la Chine, qui demande la maitrise des « biens communs » que sont les espaces maritimes et les espaces aériens. Il faut ajouter que les États-Unis ont également des intérêts majeurs dans « l’axéè d’instabilité » qui va de l’Afrique du Nord au Pakistan, pour garder le contrôle des voies d’acheminement du pétrole et du gaz. Ce qui les oblige à redéployer leur capacité militaire vers l’Asie et qu' il revient donc à l’Europe « d’assurer sa défense » est en conséquence d’augmenter ses dépenses militaires.

Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de l’OTAN, a immédiatement réagi : « nous ne pouvons pas nous retrouver dans une situation où l’Europe ne peut pas fournir sa part d’effort en termes de sécurité. Ce qui aurait pour conséquence que le Traité de Lisbonne de l’Union européenne… serait une coquille vide. Et les États-Unis chercheraient ailleurs leur partenaire pour la sécurité. Nous ne pouvons pas nous le permettre. »

Il s’agit là d’un chantage à l’augmentation des budgets de la défense des Européens. Obama le justifie en évoquant que de 2007 à 2010, les États-Unis ont augmenté de plus de 19% leurs dépenses militaires alors que les quatre principaux partenaires européens, France, Royaume Uni, Allemagne et Italie les ont augmentées de 2,5 %, et pour les 22 autres membres européens de l’OTAN, elles ont baissé de 5% ; les pays de l’Europe orientale et balkanique s’en remettant entièrement à l’OTAN pour leur défense. Conséquence de cela, la moitié des États européens ne remplissent pas les objectifs de déployabilité des forces terrestres projetables fixés dans une directive de l’OTAN, ni ne consacrent 20% de leur budget de défense à des investissements (notamment l’achat d’armes ‘high-tech’) ou au renforcement de l’interopérabilité des armées.

Ainsi, il est demandé, alors que les plans d’austérité succèdent aux plans d’austérité, que les pays européens augmentent leurs dépenses militaires en lieu et place de concevoir une autre politique que celle interventionniste, fondée sur la puissance militaire dans laquelle l’Occident s’est engagé et persévère, malgré les échecs militaires.

Nous devons nous interroger sur les raisons du renoncement à une OTAN globalisée, car c’est de cela qu' il s’agit et qu' est-ce que cela signifie pour la stratégie de défense interventionniste de la France que les évènements récents mettent en question et qu' une large majorité de la population française rejette.

La nouvelle doctrine états-unienne avancée par Obama à Lisbonne et confirmée le 5 janvier de cette année au Pentagone de renoncement à une OTAN globalisée découle évidemment des échecs des guerres d’Irak et d’Afghanistan, mais la raison première est la crise économique et financière. Il est impossible de trouver les moyens financiers pour constituer dans le cadre de l’OTAN, comme cela a été décidé au Sommet de Riga en 2006, une force d’intervention rapide de 300 000 hommes, « capable de lancer et d’appuyer simultanément des opérations interarmées de grande envergure et des opérations de moindre ampleur, pour la défense collective et la réponse aux crises, sur son territoire et au-delà, à sa périphérie et à distance stratégique ». En lieu et place de 300 000 hommes programmés, la Force d’intervention rapide se limitera à un effectif de 15 à 20 000 hommes. Pour bien comprendre la démesure du projet initial, le maximum de forces engagées en Afghanistan a été un peu supérieur à 200 000 hommes. Avec la crise économique, les ambitions militaires atlantistes doivent être revues à la baisse.

Une conséquence de cette nouvelle « doctrine militaire » est que la zone euro atlantique n’est plus le pivot d’où se projette la stratégie des États-Unis et qu' un désengagement de Washington en Europe est programmé. Que cela soit clair, un désengagement, mais nullement un retrait. Ce n’en est pas moins une rupture stratégique qui nécessite de concevoir, de proposer une autre politique de défense que celle interventionniste et de projection hors zone conduite par Sarkozy et s’inscrivant dans une autre idéologie que celle occidentalo/atlantiste qui est la sienne.

La nouvelle doctrine de défense étatsunienne signifie-t-elle un abandon des coalitions militaires dans lesquelles s’engagent les États membres de l’OTAN, nullement. L’épisode de la Libye illustre parfaitement la teneur de cette nouvelle politique. Les intérêts des États-Unis en Libye n’étant pas primordiaux, Obama ne veut pas que les États-Unis conduisent cette opération. Les soldats Sarkozy et Cameron se sont alors portés volontaires pour engager une « guerre humanitaire » aux effluves de pétrole prononcés. L’Allemagne et la Pologne disent non, l’Italie balance, la Turquie, veut jouer sa carte régionale, la France dit oui, mais sans l’OTAN, le Royaume-Uni, à l’écoute de Washington dit oui, mais avec l’OTAN. La position anglo-étatsunienne va être imposée.

Il y a deux constats à faire de ce moment. Le premier, les États-Unis ne se portent pas à la tête de cette « croisade humanitaire », c’est aux Européens à défendre leurs intérêts dans leur zone, pour autant cela ne signifie pas un retrait des États-Unis de la zone. Le second, les États-Unis représentant 80% de la puissance militaire de l’OTAN, il était impératif à la coalition franco-anglaise pour mener à bien l’opération en Libye et éviter toute rupture dans la conduite des opérations, de s’appuyer sur la logistique de l’OTAN que sont le Commandement de la force commune basé à Naples, sous commandement étatsunien et la VIe flotte US en Méditerranée.

Autre conclusion à tirer de l’intervention en Libye. Comme en Libye, que ce soit au Kosovo, en Afghanistan, ou, opération qui n’était pas sous commandement de l’OTAN, en Irak, lors d'aucunes des guerres menées depuis les années 1990, tous les États membres ont contribué à la coalition par l’envoi de troupes. Aujourd’hui, le centre de gravité de la doctrine militaire des États-Unis se déplaçant vers l’Asie orientale, loin de la zone euro atlantique, l’option de Washington n’est pas d’engager dans des opérations à venir, l’ensemble des États membres de l’OTAN, mais, selon les champs d’intervention et les intérêts en jeux, de constituer des coalitions « à la carte », par des accords bilatéraux. L’OTAN devient une organisation à géométrie variable, je reprends une phrase entendue : les États-Unis sont le plombier avec des assistants qui savent utiliser les outils.

On est au cœur de notre sujet, j’en reviens au Livre blanc de la défense de 2008 dans lequel il est préconisé que les « capacités de prévention des conflits et d’intervention [de la France soient] concentrées sur un axe géographique allant de l’Atlantique jusqu' à la Méditerranée, au golfe Arabo-Persique et à l’océan Indien. » La question doit être posée : au vu de l’impasse des opérations militaires en cours et de la crise financière que l’on connaît, la politique d’engagement de la France à intervenir jusqu' à l’Océan Indien doit-elle être poursuivie ou être dénoncée parce qu' aventureuse ? Il faut d’autant plus poser cette question que l’on entend à nouveau des discours de guerre pour intervenir au Moyen-Orient. Plus encore, la nouvelle doctrine des États-Unis appelle à des coalitions à la carte qui s’étendront au-delà de l’Océan indien, jusqu' en Asie orientale. La France et l’Europe vont-t-elles s’engager dans cette voie avec les conséquences que cela a pour les peuples ? La plus grande vigilance s’impose et nécessite de repenser avec une autre vision la politique de défense de la France, c’est là un enjeu de l’élection présidentielle.

Le rôle de gendarme du monde occidental et de l’économie de marché dans lequel la France est engagée est un engrenage incontrôlable. À ce propos, une phrase du Préambule du Nouveau concept stratégique de l’OTAN nous interpelle tout particulièrement : « Les citoyens de nos États s’en remettent à l’OTAN pour défendre les pays de l’Alliance, pour déployer des forces militaires robustes où et quand notre sécurité l’exige et pour aider à promouvoir une sécurité commune avec nos partenaires dans le monde. » Quand donc les citoyens français ont-ils décidé de s’en remettre à l’OTAN pour assurer leur défense. Quel chef d’État européen a reçu mandat de s’en remettre à l‘OTAN pour assurer la défense de son pays ? C’est là aussi un sujet du débat présidentiel.

Pour conclure, une autre question essentielle est celle des dépenses militaires. L’enveloppe budgétaire, chacun sait qu' il est impossible de maintenir la part du budget de la défense par rapport au PIB à son niveau actuel (2,5% en 2009). Autre question qui est posée aux citoyens français, sur quelle poste faire des économies ?

Réduire les effectifs, les experts disent qu' il est impossible de les diminuer plus encore, notamment dans l’armée de terre qui serait déjà échantillonnée ; les réduire dans l’industrie d’armement, c’est toucher au tissus industriel de la France et au lobby militaro-industriel ; les réduire dans le domaine de la dissuasion nucléaire dont le coût est élevé, revient à toucher à la sacro-sainte conception de la stratégie dissuasive, réduire les interventions extérieures, c’est rompre avec la politique interventionniste de gendarme international de l’OTAN, globalisée ou non, dont on connaît les conséquences désastreuses. C’est aux Français à se prononcer.

Sur toutes ces questions une politique réellement de gauche doit être pensée et définie, elle ne peut être qu' en opposition radicale avec la politique menée par Sarkozy et celle de tous les atlantistes, elle doit s’ouvrir sur un projet de politique extérieure et de défense fondé sur le multilatéralisme. Il faut alors avoir conscience de l’opposition que cela suscitera de proposer et faire prévaloir une conception de la défense fondée non pas sur la protection des « axéès vitaux qui alimentent les sociétés modernes », non pas sur les intérêts concurrentiels des transnationales, non pas sur les ambitions coloniales ou néocoloniales des principales puissances, mais sur les intérêts des peuples, mais il n’y a pas d’autres voies raisonnables, pour la France et pour le Monde.

Notes
377 milliards d’€ (enveloppe budgétaire). Contraintes d’intervention extérieures explique le coût du budget plus la dissuasion nucléaire (des économies possibles, diminution de 60 à 40 les armes nucléaires
La dette supprime toute marche de manœuvre. Impossible de maintenir la part du budget de la défense en %
Réduction sur les troupes : impossible : une armée d’échantillon, il faut arrêter la réduction des effectifs
Sur l’armement : industrie françaiseL’industrie d’armement est au cœur de la question de la désindustrialisation de la France
Sur l’armement atomique : coût élevé
la dissuasion nucléaire (des économies possibles, diminution de 60 à 40 les armes nucléaires
Nouveau livre blanc, oui à cause des éléments de recadrage
On ne peut plus faire la distinction entre politique étrangère et intérieure

Transmis par l'auteur

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