a propos de la déclaration des 5 confédérations, dont la CGT avec le DGB

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jean-pierre Page
publié le 23 mai 2020

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chers camarades,

Je souhaite vous faire part de mon opinion au sujet de la déclaration des 5 confédérations, dont la CGT avec le DGB, rendue publique le 20 mai dans la presse.

1-Cette prise de position signée par les secrétaires généraux, n’est pas innocente. Elle est le prolongement logique de la précédente déclaration sur le “dialogue social” des mêmes avec le MEDEF. Cette fois nous avons la version européenne en soutien explicite au plan de relance Merkel/Macron. Quelques jours auparavant Laurent Berger avait au nom de la CFDT exprimé un avis enthousiaste à son sujet. Parallèlement, et dans le même sens que la déclaration des 5+1 se sont exprimés les 3 organisations patronales allemande, italienne, et française. Il serait intéressant de savoir pourquoi la CGIL ou les 3 confédérations toutes adhérentes à la CES: CGIL, CISLUIL n’apparaissent pas aux côtés des organisations françaises et allemande. Sans doute avec la pandémie et le massacre que l’on sait en Italie du Nord, le rejet de l’UE n’est certainement pas étranger à cette absence. Il faut prendre en compte enfin la multiplication des déclarations impliquant en France et en Europe le Medef, Business Europe(la structure européenne du patronat), la CES, la CFDT, la CGT aux côtés d’ONG, de personnalités politique diverses de droite, sociaux démocrates, verts en faveur d’une relance économique verte en Europe. Il y a donc tout un contexte que l’on ne peut ignorer et qui va dans le sens de la recherche d’un large consensus, d’une union sacrée.

2-Si pour la CFDT ou la CES leur approbation va de soit et est cohérente avec leurs orientations, il en va différemment en ce qui concerne la CGT. Non pas que la CGT ne soutienne pas la construction européenne ou les orientations de la CES, ou encore son nouveau Président qu’elle a fait élire. La CGT est par ailleurs stratégiquement dépendante du concept de syndicalisme rassemblé dans sa relation privilégiée avec la CFDT. Toutefois, dans ce cas elle opère un saut qualitatif, dans le soutien explicite aux politiques européennes dont Merkel et Macron veulent imposer le contenu. Il s’agit là d’un ralliement précis et concret à la politique voulue par Macron, le patronat et les dirigeants européens. Le prétexte étant les conséquences de la crise sanitaire lié au coronavirus. Cette déclaration est aussi une prise en compte convergente et explicite avec les revendications des entreprises qui de leur côté, si elles considèrent positivement le plan Merkel/Macron ajoutent qu’il faut faire beaucoup plus encore, 500 milliards ne suffisent pas disent ensemble syndicats et patrons. Les peuples doivent payer mais surtout pas les actionnaires. En d’autres termes, il faut faire repartir l’économie et quelque en soit le prix pour satisfaire le paiement des dividendes aux privilégiés de la fortune, contrairement à la masse des Français et d’autres peuples qui eux sont mis à contribution.

3- A travers la déclaration syndicale, l’accent est mis sur un appel fervent en faveur de plus d’intégration européenne. Ceci est même présenté comme la condition sine qua non du succès de la mise en oeurvre du plan Merkel/Macron. C’est là un objectif de la CFDT et de la CES mais qui n’avait jamais été aussi clairement affiché par la CGT. Cela constitue logiquement de sa part un abandon définitif de toutes références aux principes de souveraineté nationale, d’indépendance, de notion de service public à la française et donc de ce qui a été au coeur des mobilisations de ces 3 dernières années: code du travail, emploi, système de santé, retraites sans évoquer le reste. Cela aboutit à donner raison aux positions défendues par la CFDT et à sa stratégie comme sur la finalité de sa démarche. Cela déconsidère le travail militant engagé depuis de nombreux mois. Cela rend bien dérisoire toutes les prétentions affichées à construire une prétendue « Europe sociale autrement ». Avec cette déclaration le choix est fait en faveur d’une Europe du Capital, vassal des Etats-Unis. Pour de nombreux camarades, ce ne sera pas une découverte, mais cette fois les choses sont dites clairement !

4- Il faut signaler le fait que cette prise de position des 5+1 intervient juste un an après le congrès de la CES et consacre Laurent Berger comme le leader incontestable du syndicalisme en France. Dans la même période, la CFDT est devenu le principal soutien social et politique à Macron bien au delà du mouvement politique qui continue à soutenir celui-ci. Cela n’est pas indifférent au fait de nommer Nicole Notat comme adjointe à Olivier Véran pour l’assister dans les « réformes » de notre système de santé. La déclaration intervient également 15 ans après la tentative d’imposer par référendum, la constitution européenne, objectif en échec entre autre par la mobilisation de la CGT après que le CCN fût capable de mettre en minorité Bernard Thibault et le bureau confédéral.(Thibault menaça de démissioner) Je rappelle que la CES mena campagne en faveur du oui et se félicita des décisions du Traité de Lisbonne qui imposa ce qui n’avait pu l’être par référendum. De la même manière la CES a condamné sévèrement le vote des britanniques en faveur du Brexit, allant jusqu’à assimiler les travailleurs opposés à l’UE à des racistes et extrémistes de droite. Faut-il ajouter enfin que l’accord Merkel/Macron consacre la suprématie allemande en Europe 75 ans après la défaite du fascisme.

5- En d’autres termes et sur un sujet aussi fondamental, la direction de la CGT et Philippe Martinez décident de passer outre la consultations des organisations de la CGT. Tout cela se fait, sans réunion du CCN, sans débats dans l’organisation et sans tenir compte des nombreuses opinions critique exprimées au 52e congres par les délégués au sujet de l’Europe, de la CES, de la FSM. Certes, cela n’est pas nouveau, mais cette fois, les conséquences vont très loin, trop loin. Elles mettent en cause fondamentalement l’indépendance de la CGT et certains principes et non des moindres auxquels elle se réfère encore.

A travers ces évènements il ne suffit plus de dire comme on l’entend «  qu’est ce que la CGT fiche dans cette galère de la CES », mais de se poser la question de la compatibilité entre les orientations et les principes qui guident la CES et la CFDT et ceux qui demeurent dans la CGT, tout particulièrement sa référence aux conceptions de lutte de classes et à son anticapitalisme. C’est bien d’un tournant dont il s’git !

6- Cette situation n’intervient pas dans n’importe quel contexte, elle est inséparable de la dimension sans précédents du choc social qui est entrain de s’abattre sur les travailleurs de notre pays, tout comme ailleurs en Europe et dans le monde. J’ai évoqué le rôle de ce « capitalisme du désastre » dans mon article “Lutte de classes et syndicalisme aux temps du coronavirus”. On le sait déjà, la 2e vague se concrétisera par une hausse vertigineuse du chômage, de l’appauvrissement, de la régression sociale, de mise en cause d’acquis dans tous les domaines et d’un recul très inquiétant des libertés publiques accélérant le processus de fascisation du système. Tout cela a déjà commencé. Nous sommes au tout début d’une crise économique et monétaire qui ne peut être comparée à nul autre. La catastrophe boursière s’annonce, et fera l’effet d’un véritable tsunami dont on ne peut dire ce que sera l’ampleur des désastres, des conflits qu’elle entraînera, tout comme d’ailleurs des contradictions sociales et politiques inévitables. Comment la CGT en se ralliant à la CFDT et la CES pourrait-elle prétendre résister à ce qui s’annonce ? Il s’agit donc bien de choix réfléchis et délibérés qui ont été fait et non d’un accident de parcours.

7-Pour avoir pris connaissance de certains débats dans la CGT, il est clair qu’il y a une sous estimation de ce contexte comme de la portée de ces évènements tout comme d’ailleurs de ce qu’implique les positionnements de la direction de la CGT. Il y a certes le manque d’information, l’ignorance et d’une manière plus générale une conscience de classe qui a reculé dans la CGT, sans parler de la paralysie, du désengagement, de l’immobilisme ou de l’impuissance de nombreux dirigeants dans les fédérations, les UD, les régions et donc les syndicats. Le problème, c’est l’urgence face à une situation totalement inédite qui oblige à faire plus en terme d’actions et d’initiatives. Certes avec les forces que nous avons. Cela implique d’en débattre et de lutter contre la tendance au repli sur soi, source d’inaction et de fatalisme.

8-Il ne faut pas avoir peur des mots, nous sommes en quelque sorte au pied du mur, au moment ou il va falloir décider de quelle CGT on a besoin au moment d’un aiguisement sans précédent de la guerre de classes. Ne nous masquons pas la réalité, un processus est engagé depuis longtemps, il vise à la recomposition du paysage syndical français. Il va maintenant s’accélérer et conduira inévitablement si on n’y oppose pas une plus grande résistance, à la constitution d’un grand pôle syndical réformiste européen en France incluant la CGT. Ceci mettra fin à la singularité de notre mouvement syndical et à toute une histoire faite de victoires et de défaites, d’avancées et de reculs. Car avec cette déclaration signée par Philippe Martinez en personne la question qui se pose est de savoir ce qui nous différencie dorénavant de la CFDT, pilier de la CES, soutien politique à Macron et à sa vision d’une Europe totalement intégrée, où notre pays deviendra définitivement un subordonné parmi d’autres, ce qui est déjà en parti le cas.

9- Dans l’immédiat, je pense qu’il faut s’exprimer clairement sur cette déclaration. Ne rien dire équivaudrait à la soutenir, dans tous les cas à rendre plus compliqué le combat face au cataclysme social annoncé tout comme au devenir de la CGT. Il en va donc de l’existence de la CGT dans la prochaine période comme à plus long terme et de sa capacité à faire face. Pour les travailleurs cela est décisif, sauf à faire le choix de les laisser désarmer. Ne rien faire, ne rien dire serait comme le souhaite la direction de la CGT se placer à la remorque des évènements, admettre de se soumettre aux leadership de la CFDT, renoncer à être nous-mêmes et boucher tout combat pour une véritable alternative de ruptures avec le capitalisme et un internationalisme conséquent. Cela serait rendre un immense service à Macron, au Medef et aux très réactionnaires institutions européennes comme à leur suzerain américain.

10-Ensuite je pense que cette situation implique la plus large concertation possible parmi les organisations de la CGT pour exiger un CCN consacré à cette déclaration et ses implications pour la CGT. Je pense qu’il ne faut rien s’interdire, savoir anticiper et déterminer concrètement la stratégie nécessaire, les objectfs, être capable de faire la différence. L’important étant d’être à l’initiative car nous sommes dans une période de clarification, et si il faut se compter, comptons-nous ! Ce qui est en jeu c’est l’existence même de la CGT. C’est un défi qui concerne tous les militants et militantes de la CGT. La réponse ne peut-être différée. Nous ne manquons pas de moyens ni de volonté. A plusieurs reprises dans l’histoire de la CGT des camarades ont fait acte de résistance pour préserver notre organisation de toutes les compromissions et les dérives qu’on a voulu lui imposer. Ce fût le cas de l’union sacrée avant la guerre de 14, des suites de la première guerre mondiale, puis de la collaboration, et cela jusqu’aux aux guerres coloniales et impérialistes. Cela a impliqué bien des sacrifices et aussi des martyrs Nous leurs sommes liés par fidélité aux principes et aux valeurs qu’ils ont défendu et qui ont fait la CGT. Nous sommes arrivés dans une de ces périodes. Il faut donc aider notre mouvement syndical à décider et choisir, et non pas comme lui propose la direction actuelle de la CGT à subir en s’alignant complaisamment sur une vision qui est étrangère à toute notre histoire.

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