Lire le Capital, lire les capitalismes historiques

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Samir Amin
publié le 10 mai 2018

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1

L’ouvrage majeur de Marx – Le Capital – nous propose une analyse scientifique rigoureuse de ce que le mode de production et la société capitalistes sont, par opposition à ce qu’étaient les sociétés antérieures.

Le livre 1 nous plonge au cœur du problème. Il nous éclaire immédiatement sur ce que signifie la généralisation de l’échange marchand entre des propriétaires privés (et cette caractéristique est propre au monde moderne du capitalisme, même si des échanges marchands avaient existé avant lui) : l’émergence et la dominance de la valeur et du travail social abstrait. A partir de là Marx nous fait comprendre comment la vente par le prolétaire de sa force de travail à « l’homme aux écus » assure la production d’une plus-value dont s’empare le capitaliste, et qui à son tour constitue la condition de l’accumulation du capital. Cette dominance de la valeur ne commande pas seulement la reproduction du système économique du capitalisme ; elle commande tous les aspects de la vie sociale et politique moderne. L’aliénation marchande permet alors de saisir le mécanisme idéologique par lequel s’affirme la cohérence d’ensemble de la reproduction sociale.

Le livre 2 démontre pourquoi et comment l’accumulation du capital fonctionne, c’est-à-dire intègre avec succès dans sa reproduction l’exploitation du travail et surmonte les effets de la contradiction sociale qu’elle représente. La répartition convenable du travail social affecté à la production des moyens de production et à celle des biens de consommation assure l’équilibre général de l’offre et de la demande des biens et services marchands produits exclusivement dans le cadre du système des rapports sociaux propres au capitalisme. Pour ma part j’ai précisé à cet effet : (i) que le mécanisme de l’accumulation imposait une avance de crédit dont le volume est calculable, à partir des rythmes de progrès de la productivité du travail social pour chacun des deux départements de la production considérés (et c’était là ma réponse à la question mal posée par Rosa Luxemburg à propos de la réalisation de la plus-value) ; (ii) que la réalisation de l’équilibre en dynamique de croissance exigeait que le salaire réel (la valeur de la force de travail) augmente lui-même à un rythme calculable, à partir des progrès de la productivité ; (iii) qu’en conséquence le modèle du livre 2 ne permet de rien dire concernant la tendance du taux de profit. (LVM chap1) Pris ensemble les livres 1 et 2 du Capital ne nous renseignent pas sur l’histoire de l’émergence du capitalisme qu’ils analysent. Marx le dit : il se propose d’emblée une analyse du capitalisme dans ce qu’il a d’essentiel, dans sa « moyenne idéale ». Il ne considère donc pas ici les rapports entre l’espace géré par ce mode capitaliste (le seul espace analysé dans ces deux livres) et d’autres espaces de la production sociale, antérieurs ou encore parallèles à l’existence du capitalisme historique concret, en Angleterre ou ailleurs. Par cette concentration du regard sur le mode de production capitaliste Marx nous permet de saisir pourquoi celui-ci constitue le fondement de l’émergence d’une « science économique » qui se propose de préciser les conditions de réalisation de l’équilibre général entre l’offre et la demande de biens marchands capitalistes et de son affirmation comme pensée sociale nouvelle dominante. L’aliénation marchande constitue le secret de ce triomphe. Elle renverse les rapports entre l’instance économique qui devient dominante et les instances politiques et idéologiques qui perdent de ce fait le caractère dominant qui les caractérisait dans les sociétés antérieures. C’est là le sens de ma lecture du sous-titre du Capital (« critique de l’économie politique ») : une lecture qui dévoile le statut de la science économique dans la pensée sociale moderne.

Le livre 3 du Capital est d’une autre nature. Marx passe ici de l’analyse du capitalisme dans sa moyenne fondamentale à celle du capitalisme réalité historique. Il ne le fait que partiellement en traitant de trois ensembles de questions.

La première série concerne la rente foncière, c’est à dire le droit des propriétaires fonciers à une fraction de la plus-value produite par l’exploitation capitaliste du travail. Nous sommes ici plongés au cœur de questions concernant l’histoire de l’émergence du capitalisme historique. Car le capitalisme n’est pas tombé du ciel sur une terre vierge. Il s’est forgé son chemin à travers son conflit avec ce qui était – en Angleterre, en France, et dans quelques autres lieux de l’Europe – la société féodale de l’Ancien Régime. Et il en porte les traces dans les formations capitalistes (à distinguer du mode capitaliste) existantes à l’époque de Marx.

La seconde série concerne les questions relatives au fonctionnement de l’argent (la monnaie marchandise – équivalent général des échanges – et le crédit dont elle est le support). La distinction entre l’intérêt de l’argent (et son taux) et le profit du capital émerge de cette analyse. Celle-ci constitue à la fois un complément indissociable de l’analyse du mode de production capitaliste (c’est-à-dire un complément à ce que les livres 1 et 2 nous apportent à cet effet) et une ouverture sur des considérations de nature historique. Marx propose à cet effet quelques commentaires concernant la gestion de la monnaie par les Banques d’Angleterre et de France et les théories avancées dans ce domaine par les uns et les autres. La troisième série concerne les cycles et les crises de l’accumulation, examinés ici dans le cadre de l’histoire concrète de l’Angleterre et de l’Europe de l’époque. Je renvoie le lecteur ici à ce que j’ai écrit concernant le traitement de Marx de ces questions, tant dans leur dimension théorique générale que dans leurs expressions historiques concrètes (LVM chap 2,3). Il n’y a rien de plus dans le livre 3 qui n’examine pas deux séries de questions majeures : (i) les luttes de classes propres au mode capitaliste et aux capitalismes historiques ; leurs interactions avec le procès de l’accumulation ; (ii) les rapports internationaux nouveaux propres aux capitalismes historiques, la tendance à la mondialisation du capitalisme ; leurs interactions avec les luttes de classes et les procès d’accumulation. Marx ne fournit sur ce sujet que des observations dispersées.

2

Passer de la lecture du Capital (et tout particulièrement des livres 1 et 2) à celle des capitalismes historiques aux moments successifs de leur déploiement comporte ses exigences propres, au-delà même de la lecture de l’ensemble de l’œuvre de Marx et Engels. Les théoriciens et les militants se réclamant du marxisme ont toujours fait part de leur admiration pour les écrits de Marx et d’Engels, rendu reconnaissable – en termes explicites ou implicites – leur lecture de ces écrits, voulu s’en inspirer pour répondre aux défis de leurs combats. Il ne saurait être question ici de passer en revue la diversité de ces lectures, mais seulement de formuler ce qui, dans ma lecture des capitalismes historiques, me paraît devoir être retenu et discuté par tous ceux – marxistes ou pas – qui estiment aujourd’hui qu’un « autre monde, meilleur, est nécessaire ».

La lecture du Capital que j’ai proposée plus haut est certainement partagée par d’autres. Mais elle n’est pas celle des courants dominants des marxismes historiques qui ont occupé le devant de la scène, de la Seconde et de la Troisième Internationales. Le succès du marxisme dans les milieux révolutionnaires anticapitalistes du monde moderne entraînait nécessairement une dose de simplification et de vulgarisation. Kautsky avait produit le premier ce qu’on pourrait qualifier de manuel du marxisme, que le marxisme soviétique a encore davantage popularisé. Faisant contraste avec ces raccourcissements, certains des travaux de marxologie  permettent toujours de corriger le tir en restituant au Capital le statut qui me paraît être le sien. Il reste que la marxologie favorise presque toujours l’exégèse au détriment de la confrontation théorie/réalité.

La reconnaissance de cette faiblesse double – de la vulgarisation et de l’exégèse – devrait nous permettre de comprendre les raisons de l’abandon du marxisme qui caractérise notre époque. Si le Capital analyse le capitalisme anglais du XIXe siècle, sa lecture ne permet pas de comprendre ce qu’est le capitalisme aujourd’hui. L’œuvre de Marx est alors qualifié de « dépassée ». Ce n’est pas mon avis, non pas parce que j’érige Marx en prophète inspiré qui aurait toujours eu raison par définition et aurait tout prévu mais simplement parce que le Capital nous fait saisir ce que le capitalisme reste, dans ces fondements essentiels, au-delà de ses formes historiques et de son évolution. Dans ce sens la lecture du Capital continuera à éclairer notre lanterne pour lire la diversité des formes dans lesquelles s’exprime son histoire. Mais pas plus. Car il reste à lire le capitalisme historique, qu’on ne trouvera pas dans le Capital.

Le trouvera-t-on ailleurs, dans les autres écrits de Marx et d’Engels et, en partie, dans le Volume 3 du Capital ? Je réponds négativement à cette question. Certes Marx a consacré beaucoup de ses écrits à des analyses concernant les capitalismes historiques de son époque. Il a examiné les luttes politiques et sociales qui les traversaient dans toute leur complexité, c’est-à-dire sans les réduire à la lutte de classe prolétariat/bourgeoisie, mais en donnant toute leur importance aux conflits avec les aristocraties des Anciens Régimes en Angleterre et en France, mais aussi évidemment ailleurs en Europe (Allemagne, Russie et autres), tout leur sens aux luttes des paysanneries et à leur position dans le façonnement des capitalismes historiques, toute leur portée aux différences dans les modes de gestion de la vie politique des nations concernées, toute leurs nuances dans leurs expressions idéologiques, sans oublier les conflits entre les nations émergentes du capitalisme, voire leurs conquêtes coloniales.

Dans le même esprit Marx s’est attaqué aux origines et à l’émergence historique concrète du capitalisme en Angleterre, en Europe occidentale, aux Etats Unis et au-delà en direction de l’Est européen et des Amériques, amorcé l’étude du capitalisme colonial. C’est précisément parce qu’il avait compris mieux que quiconque ce qui définit la nature du capitalisme (les livres 1 et 2 du Capital) qu’il était en mesure de saisir la portée des mouvements dans les sociétés antérieures, de ceux qui ont permis l’émergence du capitalisme historique ici comme de ceux qui ne l’ont pas permis là.

La lecture de tous ces écrits lucides est toujours rafraichissante et pleine d’enseignements. Mais elle ne suffit pas, pour deux raisons. D’une part parce que toutes ces propositions qu’on peut définir comme des blocs pour la construction d’une lecture matérialiste de l’histoire, demeurent – et demeureront – l’objet de lecture critiques successives à la lumière de l’avancement de nos connaissances des réalités du passé. Encore une fois Marx n’est pas un prophète se situant au-delà de l’erreur possible. La seconde raison est plus importante encore : le capitalisme historique n’a jamais cessé de se déployer et de se transformer, au-delà de Marx. Le nouveau n’est pas écrit dans Marx ; on doit le découvrir.

Je ne suis certainement ni le premier, ni le seul, à avoir adopté cette posture de volonté de poursuivre l’œuvre amorcée par Marx. Les sociaux-démocrates, Lénine et Mao, beaucoup de théoriciens marxistes (comme Baran ou Sweezy) ont partagé cette préoccupation. Je ne mentionne pas même ici les théoriciens non marxistes, voire antimarxistes, qui se sont donné eux aussi l’objectif d’analyser la réalité contemporaine, qu’ils l’aient qualifiée de capitaliste ou autrement. Encore une fois je ne passerai pas en revue la diversité de ces lectures du monde contemporain, mais exprimerait seulement mon point de vue sur la question.

3

Les développements précédents devraient permettre au lecteur de situer ma lecture du capitalisme historique dans son rapport à Marx et aux marxismes historiques. J’en proposerai dans ce qui suit les grandes lignes, en plaçant l’accent sur ma lecture du capitalisme aujourd’hui, de sa crise systémique et des réponses alternatives à celle-ci.

  1. Il me paraît utile de rappeler brièvement ma lecture de l’émergence du capitalisme historique (européen) (CN). J’ai rejeté la théorie des cinq stades de l’histoire universelle (communisme primitif, esclavage, féodalité, capitalisme, socialisme) comme celle du mode de production asiatique, retenues par les différentes écoles du marxisme historique. Ayant défini le féodalisme comme forme inachevée (périphérique) de la famille des modes de production tributaires, j’ai fondé mon explication de l’émergence précoce du capitalisme européen, s’imposant alors au monde, sur le concept de développement inégal (les avancées nouvelles se fraient la voie plus aisément à partir des périphéries d’un système plutôt que de leurs centres). Les systèmes tributaires plus avancés (centraux) étaient porteurs eux également de l’exigence d’une émergence capitaliste (contrairement au préjugé eurocentrique). L’avortement des premières vagues du mouvement dans cette direction (Chine, Proche Orient, villes italiennes) m’est apparu alors comme l’expression d’une règle générale dans l’histoire de l’humanité : le nouveau n’émerge pas brutalement et miraculeusement, il se fraie difficilement la voie à travers des avancées et des reculs successifs. On retrouvera cette réalité à propos du dépassement nécessaire et possible du capitalisme. Je ne crois pas que ma proposition concernant le développement inégal pourrait être retrouvée dans Marx, dont les hésitations sur le sujet me paraissent avoir été permanentes. La lecture des Formen m’avait laissé insatisfait. Ma vision générale du matérialisme historique (je dis « vision » et non « théorie ») m’invitait à expliciter le sens que je donnais à la « sous-détermination » et proposer sur cette base une lecture des modes d’articulation entre les instances de la réalité particulière à chaque formation historique. Le sens que je donne à l’instance culturelle n’est évidemment pas celui que lui attribuent les théories culturalistes à la mode. Je définis précisément par la dominance culturelle le communisme entendu comme étape supérieure de la civilisation et non capitalisme « civilisé », voire capitalisme sans profiteurs capitalistes. Les titres des chapitres de Critique de l’Air du Temps témoignent de la nature de mes intentions. Je ne peux ici que renvoyer le lecteur à ces développements (CAT, chap III,IV, V).
  2. L’expansion mondialisée du capitalisme a toujours été polarisante à chacune des étapes de son déploiement, au sens qu’elle a construit le contraste centres impérialistes dominants et périphéries dominées. L’accumulation primitive est permanente. La pensée sociale dominante, apologétique du capitalisme, se doit d’ignorer cette réalité, pour promettre aux peuples des périphéries l’impossible « rattrapage » dans et par les moyens du capitalisme. La mode commande aujourd’hui le retour en force de cette illusion fatale. L’impérialisme, en voie de dépassement dit-on dans les courants du post modernisme contemporain, n’aura été qu’une parenthèse dans l’histoire, assurant la mondialisation réelle et homogénéisante du modèle capitaliste avancé, dont les pays émergents témoigneraient de la possibilité. J’ai rejeté cette vision apologétique naïve et analysé les formes émergentes comme une étape nouvelle de la polarisation (ICC chap 2). Marx ne me paraît pas avoir été absolument convaincu que la puissance de l’expansion capitaliste finirait nécessairement par homogénéiser la Planète, même si dans quelques phrases ici et là, il a pu le suggérer. Dans d’autres occasions il n’a pas manqué de dénoncer l’impasse que le colonialisme constituait, dessinant en pointillé la possibilité d’une émergence du socialisme à partir des périphéries du système moderne mondialisé, comme en témoignent quelques-uns de ses écrits concernant la Russie.
  3. La réalité du système du capitalisme mondialisé et polarisant impose la prise en considération des luttes sociales locales dans leur articulation au conflit majeur des nations (centres impérialistes/périphéries en lutte pour leur libération) comme celle des conflits entre les puissances centrales dominantes. Marx s’était proposé de traiter cette question dans deux livres du Capital qui n’ont pas été écrits. Formuler une théorie économique critique du système mondial m’est apparu comme voué à l’échec par nature. J’explique de cette manière la raison pour laquelle Marx aurait renoncé à ce projet (LVM postface). Certes la science économique du capitalisme mondialisé qui nous est proposée n’est rien d’autre qu’une apologétique des pratiques impérialistes. Mais une autre théorie simplement économique du système mondial est tout autant impossible. Car il faut ici se situer d’emblée dans le champ plus vaste du matérialisme historique. Ainsi peut-on articuler classes, nations et Etats dans un ensemble qui fasse sens et permette de comprendre comment fonctionne le système planétaire moderne considéré dans toutes ses dimensions économiques, politiques et idéologiques. Ce que je viens de dire concernant le conflit majeur de notre temps (à partir du XXe siècle) est valable également pour ce qui concerne les conflits entre les nations centrales des XIXe et XXe siècles. Le capitalisme historique s'étant constitué sur la base d’émergences nationales centrales (au pluriel : la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, les Etats Unis et quelques autres) le conflit de ces Nations ne peut être réduit à leur compétition sur le marché en voie de mondialisation par des moyens économiques.
  4. Marx se proposait également de traiter systématiquement de la lutte des classes dans un volume du Capital qu’il n’a pas écrit. Et ses écrits épars sur cette question majeure ne comblent pas ce vide. Dans le Volume 2 du Capital Marx démontre que le procès de l’accumulation dans une société réduite au mode de production capitaliste exige une croissance des salaires parallèle à celle des productivités du travail social. Faute de quoi l’équilibre général est impossible : excédent de la production de biens de production et de biens de consommation confrontée à l’insuffisance de leur demande. Or le capitalisme porte en lui cette contradiction fatale : la position dominante de la bourgeoisie et la concurrence entre les entreprises capitalistes rendent impossible la croissance des salaires réels au taux nécessaire. Le capitalisme n’aurait donc jamais pu surmonter sa crise permanente. Et s’il n’en a pas été ainsi c’est parce qu’il est parvenu entre autre à substituer à la demande insuffisance du prolétariat son expansion horizontale en se substituant aux formes de production qui lui étaient antérieures (petite production agricole et artisanale, petite propriété immobilière, petit commerce etc.). La conquête coloniale extérieure a produit des effets analogues. Sweezy observe très justement que ce ne sont pas les crises du capitalisme qui font problème, mais les moments de prospérité dans lesquels celles-ci sont surmontées. Et, pour en saisir la raison, il faut se situer d’emblée au-delà de l’analyse économique du mode capitaliste, dans le champ du matérialisme historique : les moments de prospérité s’expliquent par les guerres, l’unité allemande et italienne, les vagues d’innovations majeures (les machines textiles, les chemins de fer, l’électricité, l’automobile et l’avion, l’informatique). Et c’est pourquoi je ne lis pas le capitalisme comme signifiant la fin de l’histoire, mais au contraire comme une parenthèse courte (LC). J’ai pour ma part tenté de replacer dans ce cadre les luttes sociales, en particulier la lutte de classe majeure qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie, et proposé quelques réflexions de principe sur le sujet, concernant les effets de celles-ci sur l’accumulation du capital. (LVM chap 1,4, complément).
  5. La lecture du capitalisme contemporain que je propose part des réflexions de Baran et Sweezy concernant le troisième département nécessaire pour absorber le surplus produit par la contradiction fatale du capitalisme. J’ai déjà dit qu’il s’agissait là pour moi d’un apport décisif qui enrichit les ouvertures faites par Marx à l’analyse du capitalisme historique (LVM an 1).

Je résume mes propositions centrales concernant les transformations du capitalisme impérialiste contemporain dans les deux points suivants :

  1. On est passé du capitalisme des monopoles tel qu’il s’était déployé entre 1890 et 1970 à un stade nouveau de celui-ci, caractérisé par un niveau de centralisation du contrôle du capital qualitativement supérieur. De ce fait toutes les formes de production ont été réduites au statut de sous-traitance, permettant aux monopoles (que je qualifie pour cette raison de « généralisés ») de s’approprier une fraction toujours croissante de la plus-value, prenant la forme de rente de monopole (ICC chap 1). Ce saut qualitatif qui a été réalisé dans un temps bref, de 1975 à 1990, s’exprime par l’accession au pouvoir d’une oligarchie (quelques milliers d’individus) qui monopolise tous les pouvoirs, économiques et politiques. On passe alors des formes historiques de capitalismes « concrets » (la qualification que je propose pour désigner le système d’opération d’une classe bourgeoise constituée de nombreux propriétaires privés de segments du capital national) à ce que je qualifierai de « capitalisme abstrait ». Je renvoie ici à mon analyse dans ces termes de la transformation de la loi de la valeur et, avec cette évolution le détachement du système des prix de celui des valeurs. (ICC chap1et LVM comp)
  2. Cette transformation a entraîné l’effacement du conflit ancien des puissances impérialistes pour faire émerger un nouvel impérialisme collectif de la triade (Etats Unis, Europe, Japon). Les puissances impérialistes ne disposent plus d’autre moyen pour perpétuer leur domination sur les immenses périphéries du système (85% de la population de la Planète), devenues la zone des tempêtes permanentes. L’émergence de l’impérialisme collectif ne signifie en aucune manière celle d’une « bourgeoisie mondiale » (même à l’échelle de la triade ou de l’Europe) et d’un « Etat mondial » qui gèrerait le capitalisme mondialisé parvenu à ce stade comme le suggèrent certaines théorisations récentes que j’ai critiquées (Pambazuka). Etat et bourgeoisie demeurent nationaux : étatsunien, britannique, japonais, allemand etc. Il n’y a pas de concordance nécessaire entre les exigences du fonctionnement de la base économique du système et celles des instances politiques et idéologiques qui en assurent la gestion. Il n’y a pas de sur détermination des instances ; c’est au contraire leur sous détermination qui caractérise le déploiement de la vie sociale. Le concept de sur détermination inspire une vision linéaire et déterministe du cours de l’histoire ; celui de sous détermination – qui me paraît plus proche du point de vue de Marx – permet de comprendre les blocages possibles dans l’évolution des sociétés et la multiplicité des réponses alternatives au défi auquel elles sont confrontées. L’exemple de la crise du système européen, incapable de surmonter la réalité des pouvoirs nationaux, et l’implosion prévisible de l’Union Européenne, témoignent de cette contradiction (ICC chap3).

Les transformations dont j’ai formulé ici la nature entraînent des conséquences d’une importance extrême pour ce qui concerne les formes de la gestion politique de tous les systèmes nationaux.
Dans les centres (la triade) le monopole du pouvoir exercé par les nouvelles oligarchies (qui ne sont pas exclusivement russes, comme la propagande occidentale voudrait nous le faire croire !) a déjà vidé la démocratie électorale représentative de tout le sens positif (bien que relatif) qu’elle avait acquis dans le passé. L’alignement de la social-démocratie, devenue social libérale, sur les positions de la droite classique – autrement dit la contamination de tous par le virus libéral – a d’ores et déjà décrédibilisé et délégitimé la démocratie en question ; et cette évolution tragique ouvre la voie à la renaissance de réponses fascistes dans les sociétés désemparées de ce fait. Le pouvoir absolu de l’oligarchie contemporaine est une réalité nouvelle dans l’histoire du capitalisme. Sa dictature a abolit en fait l’existence même des partis politiques de droite et de gauche, condamné les syndicats à l’impuissance, asservi les médias réduits au statut de clergé à son service exclusif. Cette dictature fonctionne hélas avec une belle efficacité, jusqu’à ce jour tout au moins. Dans ces conditions le discours grandiloquent sur l’émergence de la « société civile » est dérisoire. La société civile en question est tolérée – voire encouragée – tout simplement parce qu’elle laisse les peuples désemparés et impuissants (ICC chap 1).

Dans les périphéries, d’une manière générale, le pouvoir n’est plus guère que celui de serviteurs locaux associés à la domination des monopoles impérialistes de la triade. Cette nouvelle oligarchie subalterne qui s’est substituée aux blocs historiques nationaux antérieurs ne bénéficie elle-même d’aucune légitimité suffisante pour asseoir son pouvoir sur des moyens autres que l’exercice permanent de la violence. Cette observation générale doit néanmoins être nuancée pour ce qui concerne quelques pays émergents (la Chine en particulier) ou toujours engagés dans leur résistance à la domination impérialiste (Cuba, le Vietnam, certains pays d’Amérique latine). Il faut savoir que l’impérialisme collectif ne tolère pas le refus de la soumission intégrale aux exigences de la forme de mondialisation qu’il a mis en place. L’ambition des pouvoirs qui prétendent s’affirmer sur la scène mondiale en qualité de capitalismes nationaux (je ne parle pas ici de projets socialistes allant au-delà) et devenir des acteurs actifs dans le façonnement du système mondial se heurte à la volonté des puissances de la triade qui leur nient ce droit, comme en témoigne l’hostilité hargneuse à l’égard de la Russie. Une autre mondialisation, fondée sur le polycentrisme, n’est pas à l’ordre du jour de ce qui est acceptable pour la triade. En conséquence celle-ci est engagée dans une guerre permanente contre le reste du monde. Car aucune des nations ici concernées ne peut tolérer indéfiniment la soumission inconditionnelle exigée.

Ce système de la mondialisation libérale en place n’est pas viable. L’extrême centralisation des pouvoirs au bénéfice exclusif des oligarchies s’exprime par l’aggravation sans fin de l’inégalité dans la répartition du revenu et de la richesse opérant sur une base économique stagnante dans les centres historiques et bien sûr par la surexploitation du travail dans les périphéries dominées et le pillage de leurs ressources naturelles. Cette contradiction n’est surmontée que par la fuite en avant sans fin dans la financiarisation de la vie économique. On pourrait penser qu’un tel système est irrationnel. Dans cet esprit des réformateurs naïfs (Stiglitz, Amartya Sen et autres) prétendent alors qu’il suffirait de maîtriser la financiarisation pour sortir de l’impasse. Ils oublient tout simplement que l’oligarchie tire ses privilèges de ce système, absurde pour les autres, mais bénéfique pour elle ! La crise en cours est donc celle de la centralisation du contrôle du capital. Elle est pour cette raison une crise systémique. Dans les crises ordinaires, en U, la même logique économique qui produit la récession, opère à son tour en faveur de la reprise, après un temps relativement bref de quelques années au cours duquel le ménage est fait par la dévalorisation des capitaux et la liquidation des entreprises non compétitives. Par contre dans une crise systémique, en L, la reprise éventuelle exigerait des transformations structurelles majeures, ici précisément la décentralisation du contrôle économique aux niveaux nationaux des centres et à celui du système mondial. Face à l’opposition déterminée de l’oligarchie, une réforme efficace implique nécessairement la formulation d’un projet radical, ouvrant la voie à une remise en cause du capitalisme lui-même (ICC chap 4). Comme rien n’indique que cette radicalisation soit à l’ordre du jour, la crise systémique en cours, qui s’ouvre dans les années 1970, est loin d’être parvenue à son terme.

Le monde moderne avait connu une première crise systémique, ouverte exactement un siècle avant la seconde. Le capital y avait répondu par un saut en avant dans la concentration du capital (les premiers monopoles de la fin du XIXe siècle), l’approfondissement de la mondialisation coloniale et la financiarisation dirigée par la City à l’époque, exactement comme il l’a fait pour faire face au défi de sa seconde crise systémique en cours. Avec des résultats aussi peu convaincants (LC présentation). La « belle époque » (pour le capital !) des illusions (1900-1914), sera brève. La réponse que l’histoire a donnée à cette première crise systémique a été : la première guerre mondiale, la révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, la seconde guerre mondiale, la révolution chinoise, la reconquête de leur indépendance par les peuples d’Asie et d’Afrique. Rien de moins ! Des réponses qui sont donc étalées sur un large éventail : la révolution socialiste, le fascisme, les réformismes consistants, l’indépendance nationale. Et pourquoi donc cette seconde crise que nous vivons n’appellerai-t-elle pas des réponses aussi contrastées : une seconde vague de révolutions socialistes, mais aussi une seconde vague de fascismes ?

Comme toujours, il est impossible de donner une réponse décisive à la question de l’avenir, toujours ouvert. Mais on peut – on doit même – avancer dans cette direction en proposant des analyses sans cesse renouvelées des luttes sociales, politiques et idéologiques en cours et de leur articulation aux conflits internationaux, en particulier au conflit majeur qui oppose l’impérialisme collectif de la triade au reste du monde. On partira d’un examen des transformations gigantesques qui ont affecté la composition sociale des pays du Nord, du Sud et de l’Est, dont je ne donnerai ici que les grandes lignes de ce qui me paraît le plus essentiel pour le débat.

Dans les centres développés, au moment même où l’on dit que la classe ouvrière – entendue comme sa fraction concentrée dans les grandes usines de l’époque fordiste – est en déclin numérique et politique – le statut de prolétaire - qui n’a rien à offrir d’autre que sa force de travail – se généralise. Déjà plus de 80% des travailleurs sont ici des salariés parmi lesquels j’ai cru utile de distinguer les producteurs de plus-value (la grande majorité) de ceux qui n’en sont guère (une minorité) ou sont même (pour une petite minorité) des serviteurs directs des managers du capital (LVM an 2). Ce statut de vendeurs de force de travail est tout également celui des travailleurs indépendants qui ne le sont qu’en apparence, parce qu’en définitive ils vendent leurs services sous traités par le capital. Mais en même temps qu’elle se généralise, la prolétarisation se segmente à l’extrême en fonction de nombreux critères (femmes, jeunes, immigrés, précaires, chômeurs etc.) (ICC chap 1). La conséquence immédiate de cette segmentation, mise en œuvre systématiquement par les politiques en cours, est celle, extrême, des luttes, les immenses difficultés qu’elles rencontrent pour passer de postures de défense des acquis à la formulation de réformes radicales, leur éloignement de la vie des partis politiques déconsidérés. Ce drame s’exprime par la floraison d’illusions, dont les plus graves alimentent la renaissance des fascismes. Mais il s’exprime également à travers l’idée naïve mise en avant dans les courants de la pensée post moderniste que la société civile serait capable de « changer la vie », alors qu’elle n’est pas en mesure de « changer le gouvernement » ! Le centre de gravité des luttes est alors déplacé en direction de champs d’action considérés comme décisifs concernant certains aspects de la vie sociale comme en particulier le statut des genres et les défis écologiques. Je précise que pour moi, il ne s’agit pas ici de problèmes mineurs, loin de là. Marx avait intégré dans sa critique le déséquilibre du métabolisme produit par la logique du capitalisme entre la nature et les êtres humains, un déséquilibre qui a pris désormais une dimension tragique extrême. Ce que malheureusement beaucoup d’écologistes contemporains ne comprennent pas c’est simplement que le rétablissement de cet équilibre est impossible sans rupture radicale avec la logique du capital. Par ailleurs il est malheureusement vrai que les mouvements des socialismes historiques ont rarement pris la mesure de la centralité des rapports hommes/femmes. « D’abord faire la révolution, ensuite régler ce problème ». Non, les combats sur ces deux fronts sont indissociables : pas d’avancées sociales possibles sans avancées simultanées sur le front des rapports de genres, à chaque étape du mouvement d’émancipation du genre humain. Mais à défaut d’une articulation de toutes les luttes, y compris celles-ci, dans un mouvement d’ensemble lucide, et par là même capable de donner l’assaut et de démolir la forteresse du capitalisme des monopoles généralisés, aucune avancée solide ne sera possible. On ne peut également que constater hélas que les luttes en cours en Occident se désintéressent de ce qui se passe sur la scène mondiale. La solidarité anti-impérialiste a disparu. Les guerres entreprises par les oligarchies impérialistes sont même soutenues et le mensonge qui en masque la réalité des objectifs ignoré. Et ce n’est pas là le moindre des succès de la dictature des oligarchies et de l’usage qu’elles font de leur clergé médiatique.

Les transformations qui ont affecté les sociétés du Sud et de l’Est ex socialiste au cours des dernières décennies ont été tout également gigantesques. Bien que ces transformations sociales aient été ici en apparence fort différentes les unes des autres selon les pays concernés, elles ont toutes procédé de la même logique, imposée par la mondialisation impérialiste néo-libérale. Et de ce fait ces évolutions ont été ici encore beaucoup plus dramatiques dans leurs effets sociaux, politiques et économiques que dans les centres dominants. La tendance majeure dominante a été ici celle de l’accélération des processus de destruction des sociétés paysannes qui jusque-là en Asie et en Afrique rassemblaient une forte majorité de la population. La question paysanne soulève d’emblée avec violence celle des rapports inégaux entre les hommes et les femmes : la destruction des sociétés rurales se solde toujours par davantage de misère et d’oppression des femmes. Les formes de cette accélération, brutales à l’extrême, ont fait l’objet d’analyses que j’ai discutées ailleurs (LC chap 5). Cette destruction n’est pas compensée – et ne peut l’être – par une croissance des emplois urbains au rythme nécessaire pour atténuer la tragédie humaine qu’elle constitue. Le capitalisme impérialiste historique n’a rien à proposer d’autre que la construction de la Planète des bidonvilles. Evidemment les pressions migratoires désespérées sont aussi la conséquence de ce processus de paupérisation à grande échelle. Dans les zones urbaines, la paupérisation se traduit par la croissance vertigineuse des activités de survie, qualifiées d’informelles. Les politiques systématiques d’exclusion programmée mises en œuvre à cet effet permettent la surexploitation du travail de sous-traitance au bénéfice du capital des monopoles. En parallèle à ces évolutions tragiques concernant l’immense majorité des peuples concernés – de 60 à 80 % de leurs populations – le processus de la mondialisation libérale favorise l’essor rapide de nouvelles classes moyennes, constituées par la minorité intégrée dans le système de production. Cette minorité – le plus souvent négligeable il y a encore 50 ans – se situe aujourd’hui parfois autour du cinquième de la population des pays concernés. Seule bénéficiaire du système, elle en a une conscience claire. L’éloge inconsidéré que les instruments de propagande pro-impérialiste (Banque Mondiale et autres) prodiguent à ce propos ignore tout simplement que son prix n’est rien moins que la paupérisation de la majorité. Cette forme spécifique de prolétarisation/paupérisation construit une scène politique difficile à gérer. La dictature d’oligarchies locales soumises aux injonctions de la triade impérialiste est devenue de ce fait le seul moyen de gestion de cette crise permanente. Les personnels politiques qui avaient assuré la responsabilité de pouvoirs nationaux populaires à l’étape antérieure – celle de l’ère de Bandung et du Non Alignement, entre 1960 et 1980 – se sont eux-mêmes souvent aligné sur la nouvelle mondialisation, dans l’espoir de rester alors au pouvoir et d’être tolérés par les maîtres de la triade, comme en témoignent le revirement des successeurs de Nasser en Egypte, de Hafez el Assad en Syrie, de Boumediene en Algérie, ou les évolutions de l’ANC en Afrique du Sud, du PIT brésilien et d’autres. Mais le pouvoir des oligarchies locales, même lorsqu’elles sont soutenues par les classes moyennes bénéficiaires du système, demeure illégitime au regard des majorités paupérisées, comme en témoignent les explosions du monde arabe et d’ailleurs. Néanmoins ces mouvements ne sont pas parvenu jusqu’à ce jour à dépasser le stade de l’explosion de colère. Le caractère visqueux de la structure des classes produit par le modèle de lumpen-développement en cause explique certainement les faiblesses structurelles des révoltes. Elles ouvrent alors aisément la voie au triomphe à court terme de fausses alternatives passéistes, fondées sur la religion ou l’ethnicité.

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J’ai tenté de préciser dans les développements qui ont précédé ma lecture du double caractère de la crise systémique en cours, qui est d’une part celle du pouvoir de l’oligarchie amarré à un modèle économique non viable, mais aussi et d’autre part celle des victimes majoritaires incapables de formuler une alternative cohérente. Ce double caractère de la crise annihile pour l’avenir visible la possibilité d’avancées révolutionnaires qui ouvriraient la voie au dépassement du capitalisme sénile. J’ai fait quelques propositions concernant les premières étapes possibles pour un mouvement allant dans ce sens (ICC chap4).

J’avais été frappé par l’analogie entre la situation qui est la nôtre et celle qui caractérisait la chute de l’Empire romain d’Occident. J’avais donné à la conclusion de mon ouvrage Classe et Nation (1979) un titre évocateur à cet effet : « Révolution ou décadence ? » L’ouvrage remonte aux tous débuts de la longue crise systémique toujours en cours (CN). L’Empire romain avait mis en place un système de centralisation de la ponction et de l’emploi du surplus tributaire qu’il tirait de l’exploitation des peuples qui le composaient qui dépassait les exigences de la reproduction et du progrès des forces productives de l’époque : tout allait à Rome et aux provinces italiennes. Cette ponction sur-centralisée annihilait les possibilités de progrès dans les provinces de l’Empire (les « périphéries » de Rome). Il fallait donc, pour permettre ce progrès dénié, faire exploser l’Empire, c’est-à-dire pour les provinces « déconnecter ». Simultanément la redistribution partielle du surplus au bénéfice de la plèbe romaine corrompue par « le pain et les jeux » annihilait toute perspective révolutionnaire au centre du système. L’Empire romain s’est donc effondré dans le chaos. Et le système féodal, caractérisé précisément par la décentralisation de la ponction et de l’emploi du surplus, ne s’est frayé la voie que « par la force des choses », associant pendant des siècles invasions barbares et chaos politique. C’est pourquoi on ne parle pas de « révolution féodale », mais de décadence romaine. Il a donc fallu presque dix siècles pour voir le nouveau système décentralisé permettre la renaissance de la civilisation dans ses habits féodaux, assise sur le progrès disséminé à travers toute l’Europe.

L’analogie me paraît frappante. Le système contemporain souffre lui également d’une centralisation excessive du surplus, ponctionné désormais dans les formes du capitalisme mondialisé. Cette sur centralisation affaiblit les aspirations des peuples des centres impérialistes à une transformation radicale du système, et simultanément condamne ceux des périphéries à un lumpen-développement sans issue. La réponse au défi passe par la déconnexion des périphéries, et la substitution de projets nationaux souverains à leur ajustement sans fin à l’impasse des exigences de la mondialisation impérialiste.

L’analogie m’inspirait une réflexion sur les deux formes possibles de transition d’un système à une étape supérieure de la civilisation. La forme supérieure, qu’on peut alors qualifier de révolutionnaire, s’affirme lorsque, face à un mode de production ayant épuisé son potentiel historique, les sociétés concernées construisent avec lucidité l’imaginaire de l’alternative possible et efficace. A des degrés divers les révolutions bourgeoisies comme la première vague des révolutions socialistes s’inscrivent dans cette optique et méritent de ce fait leur qualification. Mais l’histoire nous oblige aussi à prendre en considération l’autre forme de transition qui se fraie la voie sans intervention active lucide des acteurs sociaux. Le passage à la féodalité européenne en donne un bel exemple. Et c’est précisément l’existence, dans l’histoire réelle, de ces deux formes de l’évolution des sociétés qui m’avait fait rejeter l’interprétation déterministe de certaines écoles du marxisme historique et placé l’accent sur la sous détermination des instances.

Certes ni la décentralisation féodale, ni celle que je propose aujourd’hui par la déconstruction de la mondialisation en place ne constituent la « fin de l’histoire ». La déconstruction féodale a été elle-même progressivement dépassée par la reconstruction de la centralisation du surplus. Celle-ci s’est faite en deux temps : dans un premier temps l’émergence des grandes monarchies absolues de l’Ancien Régime impose une nouvelle centralisation nationale, en rapport étroit avec le système mercantiliste de l’Europe, lui-même de la nature d’une transition au capitalisme historique achevé ; dans le second temps, aux XIXe et XXe siècles la construction de la mondialisation capitaliste/impérialiste parachève la centralisation opérant désormais à l’échelle de la planète entière. D’une manière analogue on pourrait imaginer la longue transition au communisme considérée comme étape supérieure de la civilisation se déployant en deux temps : à travers d’abord la déconstruction de la mondialisation impérialiste puis ensuite par la reconstruction d’une authentique autre mondialisation fondée sur le principe fondamental de la solidarité des individus et des peuples se substituant au principe de la compétition des capitaux et des nations. Je ne m’aventurerai pas plus loin, dans une tentative vaine de décrire l’avenir meilleur souhaité et de préciser ce qui y serait homogénéisé à l’échelle de la planète et ce qui ne devrait fort heureusement pas l’être. L’avenir est ouvert et sera ce que les peuples construiront. Je me suis contenté d’aborder les questions relatives aux réponses au défi immédiates, nécessaires et possibles, c’est-à-dire aux stratégies concernant les premières étapes d’une avancée possible dans la direction souhaitée.

Il n’y a malheureusement aucune raison d’exclure l’alternative du « suicide de la civilisation ». L’histoire est encombrée de cadavres de sociétés qui n’ont pas été capables de surmonter les contradictions qui leur sont devenues fatales. Marx en avait déjà fait l’observation, optant résolument pour une vision non déterministe de l’histoire. La non concordance des instances peut devenir fatale. Elle se manifeste alors par la permanence et le renouvellement d’aliénations qui se superposent. L’aliénation marchande propre au capitalisme, les aliénations du passé se renforcent mutuellement. La lucidité, c’est-à-dire la capacité de comprendre la nature des contradictions du système et des enjeux, et à partir de là de formuler l’alternative cohérente et des stratégies d’action efficaces, quitte la scène de l’histoire. L’acteur social lucide a disparu. C’est ce qui s’était passé dans l’Empire romain. Les peuples concernés l’ont payé par une plongée pour des siècles dans la barbarie. Mais si l’Europe de l’époque est parvenue à survivre au désastre, en serait-il de même à notre époque, alors que les pouvoirs en place disposent de moyens de destruction incomparables ?

Peut-être entre les deux situations extrêmes dessinées ici (la lucidité révolutionnaire la meilleure possible ou son absence totale) il y aurait d’autres possibilités « intermédiaires » : des consciences partielles émergent des luttes particulières, par exemple celles des paysanneries, des femmes, sur le front de la défense des biens communs de l’humanité, sur celui du respect de la souveraineté des peuples. La progression de la convergence de ces consciences particulières permettrait d’avancer vers la formulation de visions nouvelles des moyens de dépasser le capitalisme. Mais attention : il ne s’agit pas d’une dérobade d’optimisme de commande ; la progression de la conscience ne se fera pas au travers d’adaptations successives aux exigences de l’accumulation capitaliste, mais au contraire par l’intelligence de la nécessité de rupture avec celles-ci. Les segments du mouvement les plus clairvoyants ne doivent pas s’isoler en affichant leur mépris des autres, mais au contraire s’intégrer dans toutes les luttes pour les aider à avancer.

Références (ouvrages de Samir Amin dont les thèses sont reprises ici)

  • L’implosion du capitalisme contemporain ; Delga 2012 (ICC)
  • La loi de la valeur mondialisée ; ed augmentée Delga 2013 (LVM)
  • Classe et Nation dans l’histoire et la crise contemporaine ; Minuit 1979 (CN)
  • Critique de l’air du temps ; chap III, Surdétermination ou sous-détermination dans l’histoire des sociétés ; IV, Révolution sociale et révolution culturelle ; V, De la dominance de l’économie à celle de la culture, le dépérissement de la loi de la valeur et la transition au communisme ; Harmattan 1997. (CAT)
  • La crise, sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise ? ; Le temps des Cerises, 2009 ; présentation ; chap 5, Agriculture paysanne et agriculture familiale moderne. (LC)
  • Is transnational capitalism in the process of emerging ; Pambazuka 23/3/2011
  • Also: Contemporary Imperialism; Monthly Review, july aug 2015
  • En Français: L’impérialisme aujourd’hui; Nord Sud XXI, n°1, 2016.

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