Google et la NSA III

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Nafeez Ahmed
publié le 22 janvier 2015
mis à jour le : 2 Novembre, 2018

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Le magouilleur de la propagande du Pentagone

Au long de cette période, la guerre de l’information a joué un rôle central dans le racolage du soutien du public pour la guerre — et le Forum Highlands a ouvert la voie.

En décembre 2000, un peu moins d’un an avant le 11/9 et peu de temps après la victoire électorale de George W. Bush, les membres clés du forum ont participé à un événement à la Fondation Carnegie pour la paix internationale qui consistait à explorer « l’impact de la révolution de l’information, de la mondialisation et de la fin de la guerre froide sur le processus d’élaboration de la politique étrangère des États-Unis. » Plutôt que de proposer « des réformes supplémentaires, » la réunion a consisté pour les participants à « construire à partir de zéro un nouveau modèle qui soit optimisé pour les propriétés spécifiques du nouvel environnement mondial. »

Parmi les problèmes signalés dans la réunion était le « Contrôle de la révolution mondiale », c’est à dire que le côté « distributif » de la révolution de l’information a été modifié en « dynamique clé de la politique mondiale par la remise en cause de la primauté des États et des relations inter-États. » Cela « créait de nouveaux défis pour la sécurité nationale, réduisant la capacité des États de premier plan à contrôler les débats politiques mondiaux, éprouvant l’efficacité des politiques économiques nationales, etc. »

En d’autres termes, comment le Pentagone peut-il trouver un moyen d’exploiter la révolution de l’information pour « contrôler les débats politiques mondiaux, » en particulier les « politiques économiques nationales » ?

La réunion a été co-organisée par Jamie Metzl, qui à l’époque siégeait au Conseil de sécurité nationale de Bill Clinton, où il venait de conduire la rédaction de la directive 68, selon la décision présidentielle sur l’information publique internationale (IPI), un nouveau plan multi-agences destiné à coordonner la diffusion de l’information publique des États-Unis à l’étranger. Metzl a ensuite coordonné l’IPI au département d’État.

L’année précédente, un haut fonctionnaire sous Clinton a révélé au Washington Times que l’IPI de Metzl était vraiment destiné à « orienter le public américain, » et qu’il était « hors de question que le public américain refuse de soutenir la politique étrangère du président Clinton. » L’IPI diffuserait des reportages favorables aux intérêts américains via la télévision, la presse, la radio et les autres médias basés à l’étranger, dans l’espoir qu’ils soient repris dans les médias américains. Le prétexte était que « la couverture des évènements est déformée chez nous et qu’ils ont besoin d’utiliser tous les moyens possibles pour présenter les nouvelles dans le bon sens. » Metzl a travaillé à ces opérations de propagande à l’étranger pour l’IPI en Irak et au Kosovo.

D’autres participants à la réunion Carnegie en décembre 2000 incluaient deux membres fondateurs du Forum Highlands, Richard O’Neill et Jeff Cooper de la SAIC — ainsi que Paul Wolfowitz, un autre acolyte d’Andrew Marshall, qui était sur le point de rejoindre l’administration Bush en tant que secrétaire adjoint du secrétariat à la défense de Rumsfeld. Était également présent un personnage qui est vite devenu particulièrement notoire dans la propagande sur l’Afghanistan et la guerre d’Irak en 2003 : John W. Rendon Jr, président fondateur de The Rendon Group (TRG) et un autre membre de longue date du forum Highlands du Pentagone.

John Rendon (à droite) lors du Forum Highlands, accompagné de Nik Gowing, présentateur à la BBC (à gauche) et Jeff Jonas, ingénieur analytique en chef chez IBM (au centre)

TRG est une entreprise notoire de communication qui travaille pour le gouvernement des États-Unis depuis des décennies. Rendon a joué un rôle central dans la gestion des campagnes de propagande du département d’État en Irak et au Kosovo sous Clinton et Metzl. Ses services ont reçu entre autres une subvention du Pentagone pour créer un site web de nouvelles, le Balkans Information Exchange, et un contrat de l’agence américaine pour le développement international (USAID) pour promouvoir la « privatisation. »

Le rôle central de Rendon pour aider au battage médiatique de l’administration Bush sur la menace inexistante des armes de destruction massive (WMD) pour justifier l’invasion militaire des États-Unis est maintenant bien connu. Comme l’a exposé James Bamford dans son enquête pionnière pour Rolling Stone, Rendon a joué un rôle déterminant pour le compte de l’administration Bush dans le développement de la notion de « gestion de la perception » destinée à « créer les conditions de l’éviction d’Hussein du pouvoir » lors de contrats de plusieurs millions de dollars avec la CIA et le Pentagone.

Parmi les activités de Rendon on trouve la création du Congrès national irakien d’Ahmed Chalabi (INC) au nom de la CIA, un groupe d’exilés irakiens chargés de la propagande, y compris une grande partie des faux renseignements sur les armes de destruction massive. Ce processus a commencé en concertation avec l’administration de George H.W. Bush, puis a continué allègrement sous Clinton sans tambour ni trompette, avant l’escalade qui a suivi le 11/9 sous George W. Bush. Rendon a donc joué un rôle important dans la fabrication d’actualités fausses et de reportages trompeurs à propos de l’Irak, en échange de contrats lucratifs de la CIA et du Pentagone — et il l’a fait dans la période allant jusqu’à l’invasion de 2003 en tant que conseiller du Conseil de sécurité nationale de Bush. C’est ce même NSC, bien sûr, qui a planifié les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak, obtenues avec la participation des dirigeants d’Enron, lesquels étaient simultanément embauchés par le Forum Highlands du Pentagone.

Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Des documents déclassifiés montrent que le Forum Highlands était intimement impliqué dans les processus cachés par lesquels les principaux responsables ont manigancé ce qui a mené à la guerre en Irak, sur la base d’une guerre de l’information.

Un rapport expurgé de 2007 de l’inspecteur général du DoD révèle que l’un des entrepreneurs largement utilisés par le Forum Highlands du Pentagone pendant et après la guerre en Irak était nul autre que le groupe Rendon. TRG a été engagé par le Pentagone pour organiser des sessions du Forum, pour déterminer les sujets de discussion, ainsi que pour convoquer et coordonner les réunions du Forum. L’enquête de l’inspecteur général avait été déclenchée par des accusations soulevées au Congrès sur le rôle de Rendon dans la manipulation de l’information pour justifier l’invasion de 2003 et l’occupation de l’Irak. Selon le rapport de l’Inspecteur général :

« … le secrétaire adjoint à la Défense pour les réseaux et le responsable de l’information et de l’intégration ont employé TRG pour mener des forums qui feraient appel à un groupe interdisciplinaire de dirigeants considérés à l’échelle nationale. Les forums formaient des petits groupes discutant des informations, des technologies et de leurs effets sur les processus scientifiques, organisationnels et commerciaux, les relations internationales, l’économie et la sécurité nationale. TRG a également mené un programme de recherche et des entrevues pour formuler et développer des thèmes pour le groupe de discussion du Forum Highlands. Le bureau du secrétaire adjoint à la Défense pour l’intégration des réseaux et de l’information aurait approuvé les sujets, et TRG aurait facilité les réunions. »

Rendon, bras armé de la propagande privée du Pentagone, a ainsi joué un rôle central dans l’exécution à la lettre du processus du Forum Highlands du Pentagone qui a réuni des hauts fonctionnaires du gouvernement avec les dirigeants de l’industrie pour générer la stratégie de la guerre de l’information.

L’enquête interne du Pentagone a absous Rendon de tout acte répréhensible. Ce qui n’est pas surprenant, étant donné le conflit d’intérêts en jeu : l’inspecteur général à l’époque était Claude M. Kicklighter, désigné par Bush, et qui avait directement supervisé les opérations militaires clés de l’administration. En 2003, il a été directeur de l’équipe de transition du Pentagone en Irak, et, l’année suivante, il a été nommé au Département d’État à titre de conseiller spécial sur les opérations de stabilisation et de sécurité en Irak et en Afghanistan.

La connexion surveillance-propagande

Fait davantage éloquent, les documents du Pentagone obtenu par Bamford pour son article dans la revue Rolling Stone révèlent qu’on a donné à Rendon l’accès aux données de contrôle top-secrètes de la NSA afin qu’il mène à bien son travail pour le compte du Pentagone. Les documents du Département de la Défense ont affirmé qu’il est autorisé à “rechercher et à analyser les informations classées jusqu’au niveau Top Secret/SCI/SI/TK/G/HCS.”

“SCI” signifie “Information Compartimentée et Sensible”, ce sont des données classées plus haut que Top Secret, tandis que “SI” signifie “Renseignement Spécial”, c’est à dire des communications hautement confidentielles interceptées par la NSA. “TK” renvoie à Talent/Keyhole, un nom de code pour l’imagerie des avions de reconnaissance et des satellites espions, tandis que “G” signifie “Gamma”, des interceptions de communications environnantes à partir de sources extrêmement sensibles ; puis “HCS” renvoie à “Système de Contrôle du Renseignement Humain” dont les informations proviennent d’une source humaine très sensible. Selon les dires de Bamford :

“Pris ensemble, les acronymes indiquent que Rendon bénéficie de l’accès aux informations les plus confidentielles à partir de trois formes de collecte de données : l’écoute aux portes, l’imagerie des satellites et les espions humains.”

Donc, le Pentagone avait :

1. signé un contrat avec Rendon, une entreprise de propagande ;

2. donné à Rendon l’accès aux données les plus classifiées de la communauté du renseignement, notamment celles provenant de la surveillance de la NSA ;

3. chargé Rendon de faciliter la stratégie des opérations de développement des informations du Département de la Défense en gérant les modalités du Forum Highlands ;

4. et qui plus est, chargé Rendon de superviser l’exécution concrète de cette stratégie développée à travers les modalités du Forum Highlands, au cours des opérations d’information réelles dans le monde en Irak, Afghanistan et au-delà.

Le directeur général du Groupe Rendon, John Rendon, reste étroitement impliqué au sein du Forum Highlands du Pentagone et des opérations d’informations du DoD en cours dans le monde musulman. Sa biographie de novembre 2014 pour le cours des “Leaders Emergents” de la Harvard Kennedy School le décrit comme “un actif au sein des think-tanks d’avant-garde tel que le Forum Highlands,” “l’un des premiers leaders de pensée à exploiter le pouvoir des technologies émergentes dans le soutien des informations en temps réel,” et un expert sur “l’impact de l’émergence des technologies de l’information sur le comportement et la manière de penser des populations.” La biographie de Rendon à Harvard le crédite aussi de concevoir et d’exécuter “des initiatives de communications stratégiques et des programmes d’information reliées aux opérations tels que Odyssey Dawn (Libye), Unified Protector (Libye), Guerre Globale contre le Terrorisme (GWOT), Liberté Irakienne, Liberté Immuable (Afghanistan), Force Alliée et Entreprise Conjointe (Kosovo), Bouclier du Désert, Tempête du Désert (Koweït), Renard du Désert (Irak) et Juste Cause (Panama) entre autres.”

Le travail de Rendon sur le management de la perception et sur les opérations d’information a aussi “assisté un nombre d’interventions militaires américaines” en tout lieu, et aussi exécuté des opérations d’information en Argentine, en Colombie, à Haïti ou au Zimbabwe – en fait, un total de 99 pays. En tant qu’ancien directeur général et directeur politique national du Parti Démocrate, John Rendon demeure une figure puissante à Washington sous l’administration Obama.

Les enregistrements du Pentagone montrent que le Groupe Rendon a reçu plus de 100 millions de dollars du Département de la Défense depuis 2000. En 2009, le gouvernement américain a annulé un contrat de “communications stratégiques” avec le Groupe Rendon après que ce dernier ait révélé que cet argent était utilisé pour éliminer des journalistes qui pourraient écrire des articles contre l’intervention militaire américaine en Afghanistan, et pour promouvoir uniquement ceux qui soutenait cette politique américaine. Pourtant, en 2010, l’administration Obama a signé un nouveau contrat avec Rendon afin de fournir des services pour la “tromperie militaire” en Irak.

Depuis lors, le Groupe Rendon a fourni des conseils au US Army’s Training and Doctrine Command, au Special Operations Command, et il est toujours sous contrat avec l’Office of the Secretary of Defense, le US Army’s Communications Electronic Command, et il fournit aussi un “soutien de communications” au Pentagone et aux ambassades américaines sur des opérations de lutte contre le trafic de drogue.

L’entreprise se targue aussi sur son site internet qu’elle fournit un “soutien à la guerre irrégulière”, notamment un “soutien opérationnel et planificateur” qui “aide notre gouvernement et nos clients militaires à développer de nouvelles approches pour contrer et éroder la volonté, l’influence et le pouvoir d’un adversaire.” Une grande partie de ce soutien a été lui-même peaufiné pendant toute la dernière décennie ou plus au sein du Forum Highlands du Pentagone.

La guerre irrégulière et le pseudo-terrorisme

Le lien intime du Forum Highlands du Pentagone avec les opérations de propagande poursuivies sous les présidences de Bush et d’Obama, via Rendon, en soutien de la “Guerre Longue”, démontre le rôle essentiel de la surveillance de masse à la fois dans la guerre irrégulière et les “communications stratégiques”.

L’un des partisans majeurs de ces deux dernières est le Professeur John Arquilla de la Naval Postgraduate School, l’analyste de renommée de la défense américaine crédité d’avoir développé le concept de “netwar”, et qui aujourd’hui recommande ouvertement le besoin de surveillance de masse et l’extraction de données massives afin de soutenir des opérations préventives et de contrarier les complots terroristes. Il apparaît donc qu’Arquilla est un autre “membre fondateur” du Highlands Forum du Pentagone.

Une grande partie de son travail sur l’idée de “la guerre liée au réseau”, de “la dissuasion liée au réseau”, de “la guerre de l’information” puis de “l’essaimage”, largement écrite pour la RAND sous contrat avec le Pentagone, fut incubée par le Forum durant ses premières heures et elle devint ainsi primordiale à la stratégie du Pentagone. Par exemple, au cours de l’étude réalisée en 1999 pour la RAND intitulée “L’Emergence de la Noopolitik : Vers une Stratégie de l’Information Américaine”, Arquilla et David Ronfeldt, son co-auteur, expriment leur gratitude envers Richard O’Neill “pour son intérêt, son soutien et ses conseils,” et envers “les membres du Forum Highlands” pour leurs commentaires anticipés sur l’étude. La majorité de son travail pour la RAND crédite le Highlands Forum et O’Neill pour leur soutien.

Le professeur John Arquilla de la Naval Postgraduate School, et un membre fondateur du Forum Highlands du Pentagone

Le travail d’Arquilla fut cité dans une étude de 2006 de l’Académie Nationale des Sciences sur l’avenir de la science du réseau commissionnée par l’armée américaine, laquelle, basée sur les recherches d’Arquilla, trouva que : “Les avancées sur les nouvelles technologies de l’information et des communications permettent aux réseaux sociaux de faciliter les affiliations de groupe, notamment les réseaux terroristes.” L’étude associe les risques à la terreur et aux groupes activistes. “Les implications de ce fait pour des réseaux criminels, terroristes, de protestation et d’insurrection ont été explorées par Arquilla et Ronfeldt (2001) et sont un sujet commun de débat pour des groupes tels que le Forum Highlands, qui réalisent que les États-Unis sont hautement vulnérables à l’interruption des réseaux critiques.” Arquilla continua d’aider au développement des stratégies de guerre d’information “pour les campagnes militaires au Kosovo, en Afghanistan et en Irak,” selon l’historien militaire Benjamin Shearer dans son dictionnaire biographique Home Front Heroes (2007), qui une fois encore illustre le rôle direct joué par certains membres clés du Forum dans l’exécution des opérations d’information du Pentagone sur les théâtres de guerre.

Au cours de son enquête pour le New Yorker en 2005, le lauréat du Prix Pulitzer, Seymour Hersh, mentionna une série d’articles écrits par Arquilla élaborant une nouvelle stratégie “anti-terroriste” à l’aide d’un pseudo-terrorisme. Arquilla affirma qu'”il faut créer un réseau pour en combattre un autre”, utilisant la thèse qu’il avait promue au sein du Pentagone à travers le Forum Highlands depuis sa fondation :

“Lorsque les opérations militaires conventionnelles et les bombardements échouèrent à vaincre l’insurrection Mau Mau au Kenya durant les années 1950, les britanniques formèrent des équipes d’hommes provenant des tribus amicales Kikuyu qui se mettaient à faire semblant d’être terroristes. Ces “pseudo gangs”, comme ils étaient appelés, jetèrent rapidement les Mau Mau sur la défensive, soit en se liant d’amitié avec eux et en leur faisant des embuscades, soit en guidant les bombardiers vers les camps terroristes.”

Arquilla continua de prôner que les services de renseignement occidentaux devraient utiliser le cas britannique comme modèle pour créer de nouveaux groupes terroristes, identifiés comme “pseudo gangs”, comme un moyen de miner les “vrais” réseaux terroristes.

“Ce qui a fonctionné au Kenya il y a un demi-siècle a une chance formidable de miner la confiance et le recrutement parmi les réseaux terroristes d’aujourd’hui. Former de nouveaux pseudo gangs ne devraient pas être difficile.”

D’une manière essentielle, l’argument d’Arquilla était que seuls les réseaux peuvent combattre les réseaux et que la seule manière de vaincre les ennemis qui mènent une guerre irrégulière était d’utiliser ces mêmes techniques contre eux. Finalement, le facteur déterminant dans la victoire n’est pas en soi la défaite militaire conventionnelle, mais dans la mesure où la direction du conflit puisse être calibrée pour influencer la population et rassembler leur opposition contre l’adversaire. La stratégie d’Arquilla des “pseudo gangs” était déjà appliquée par le Pentagone, selon les dires de Hersh :

“On m’a raconté que sous la nouvelle approche de Rumsfeld, on permettrait aux opérations militaires américaines de s’installer à l’étranger en tant qu’hommes d’affaires étrangers et corrompus cherchant à acheter des articles de contrebande qui pourraient être utilisés dans des systèmes d’armements nucléaires. Dans certains cas, des citoyens locaux pourraient être recrutés pour rejoindre les guérillas ou les terroristes, selon les conseillers du Pentagone.

Les nouvelles règles permettront à la communauté des Forces Spéciales d’installer ce qui est appelé des “équipes d’action” au sein des pays cibles qui peuvent être employées pour trouver et éliminer des organisations terroristes. “Est-ce que vous vous souvenez des groupes d’exécution de droite qui ont sévit au Salvador ?” m’a demandé un ancien militaire haut gradé du renseignement, se référant aux gangs paramilitaires qui ont commis des atrocités au début des années 1980. “Nous les avons trouvés et nous les avons financés,” a-t-il dit. “L’objectif maintenant est de recruter des locaux dans n’importe quelle zone que nous voulons. Et nous ne l’avons pas raconté au Congrès.” Un ancien officier militaire, qui a connaissance des capacités de commando du Pentagone, a affirmé :” Nous allons chevaucher avec les racailles.”

La confirmation officielle qui affirme que cette stratégie est maintenant opérationnelle est venue avec la fuite d’un manuel de terrain des opérations spéciales de l’armée américaine de 2008. Le manuel montre que l’armée américaine peut mener une guerre irrégulière et non-conventionnelle en employant des groupes non-étatiques de remplacement tels que “des forces paramilitaires, des individus, des entreprises, des organisations politiques étrangères, des organisations rebelles, des expatriés, des adversaires au terrorisme transnational, des membres du terrorisme transnational désabusé, des acteurs du marché noir, et d’autres organisations politiques ou sociales “indésirables”. D’une manière choquante, le manuel reconnaît particulièrement que les opérations spéciales américaines peuvent impliquer à la fois le contre-terrorisme et le “Terrorisme”, ainsi que : “des activités criminelles transnationales dont le trafic de drogues, les ventes d’armes illicites, et les transactions financières illégales.” L’objectif de telles opérations de couverture est essentiellement le contrôle de la population. Elles “se concentrent particulièrement sur l’exploitation d’une partie de la population indigène afin qu’elle accepte le statuquo,” ou bien qu’elle accepte “un quelconque résultat politique” imposé ou négocié.

Par cette logique tordue, le terrorisme peut être défini dans certains cas comme un outil légitime de l’appareil d’État américain par lequel il influence les populations en leur faisant accepter un “résultat politique” particulier, le tout au nom du combat contre le terrorisme.

N’est-ce pas ce que le Pentagone faisait en organisant le financement, à partir des monarchies du Golfe, de presque un milliard de dollars des rebelles anti-Assad, dont la plupart a terminé dans les coffres des extrémistes islamistes liés à al-Qaïda, et qui ont engendré l'”État Islamique” ?

La raison de cette nouvelle stratégie fut officiellement présentée pour la première fois au cours d’un briefing d’août 2002 pour le Conseil d’Administration Scientifique de Défense du Pentagone, qui préconise la création d’un “Groupe d’Opérations Préemptives et Proactives” (P2OG) au sein du Conseil de Sécurité Nationale. Ce groupe, proposé par le Conseil d’Administration, doit mener des opérations clandestines afin d’infiltrer et d'”encourager des réactions” parmi les réseaux terroristes, de les faire réagir pour faciliter ainsi leur ciblage.

Le Conseil d’Administration Scientifique de la Défense, comme toute autre agence du Pentagone, est intimement lié au Forum Highlands, dont le travail alimente la recherche du Conseil, qui en retour est régulièrement présenté au Forum.

Selon des sources du renseignement américain qui se sont entretenues avec Hersh, Rumsfeld s’était assuré que la nouvelle marque des opérations occultes serait entièrement dirigée sous la juridiction du Pentagone, isolée des commandants militaires régionaux américains et de la CIA, et exécutée par son propre commandement des opérations spéciales secrètes. Cette chaine de commandement inclurait, excepté le secrétaire à la Défense lui-même, deux de ses adjoints et notamment le sous-secrétaire à la Défense pour le renseignement qui supervise le Forum Highlands.

Communications stratégiques : la propagande de guerre chez soi et à l’étranger

Au sein du Forum Highlands, les techniques des opérations spéciales explorées par Arquilla ont été utilisées par quelques autres personnes dont la détermination s’est de plus en plus concentrée sur la propagande et, parmi eux, nous trouvons le Docteur Lochard, comme nous l’avons vu précédemment, ainsi que la doctoresse Amy Zalman, qui se consacre particulièrement à l’idée que l’armée américaine utilise “des récits stratégiques” afin d’influencer l’opinion publique et gagner des guerres.

Tel son collègue, Jeff Cooper, qui est membre fondateur du Forum Highlands, Zalman a été éduquée dans les entrailles de Leidos (ex-SAIC). De 2007 à 2012, elle fut une stratégiste supérieure de la SAIC, avant de devenir Présidente de l’Intégration de l’Information du Département de la Défense à l’Ecole de Guerre Nationale de l’armée américaine, où elle a réfléchi à comment affiner la propagande afin de susciter des réponses désirées à partir de groupes ciblés et basé sur une complète compréhension de ceux-ci. Elle devint, l’été dernier, la PDG de la World Futures Society.

La Docteur Amy Zalman, une ancienne stratégiste de la SAIC, est la PDG de la World Futures Society, ainsi qu’une conseillère déléguée de longue date du Forum Highlands du Pentagone pour le gouvernement américain, spécialiste des communications stratégiques au sein de la guerre irrégulière

En 2005, la même année qu’Hersh rapporta que la stratégie du Pentagone consistant à “engranger des réactions” parmi les terroristes en les provoquant avait déjà commencé, Zalman délivra des instructions au Forum Highlands du Pentagone intitulées “En Soutien d’une Approche Théorique et Narrative de la Communication Stratégique Américaine”. Depuis lors, Zalman a été une déléguée de longue date du Forum Highlands, et a présenté son travail sur les communications stratégiques à une série d’agences gouvernementales américaines, aux forums de l’OTAN, ainsi qu’à des soldats lors de cours sur la guerre irrégulière à l’Université des Opérations Spéciales Américaines.

Ses directives de 2005 ne sont pas disponibles au public, mais la poussée participative de Zalman au sein de la composante de l’information pour les stratégies des opérations spéciales du Pentagone peut être glanée à partir de quelques-unes de ses publications. En 2010, alors qu’elle était encore liée à la SAIC, son article publié sur le site de l’OTAN constata qu’une composante clé de la guerre irrégulière est de “gagner un certain degré du soutien émotionnel de la population en influençant leurs perceptions subjectives.” Elle recommanda que le meilleur moyen de réussir une telle influence va au-delà que la propagande traditionnelle et des techniques de communication. Sans aucun doute, les analystes doivent “se mettre dans la peau des gens sous observation.”

Zalman sortit un autre article la même année via le journal de l’Institut des Opérations d’Information, publié par le même organisme, qui se décrit comme un “groupe d’intérêt particulier” de l’Association Old Crows. Cette dernière est une association professionnelle pour des théoriciens et des professionnels de la guerre électronique et des opérations d’information, présidé par Kenneth Israël, lui-même vice-président de Lockheed Martin, et vice-présidé par David Himes, qui démissionna l’année dernière de sa position de conseiller supérieur en guerre électronique au Laboratoire de Recherche de l’Armée de l’Air américaine.

Dans cet article intitulé “Le Récit en tant que Facteur d’Influence dans les Opérations d’Information”, Zalman déplore que l’armée américaine ait “trouvé compliqué d’élaborer des récits convaincants ou des histoires, soit pour exprimer ses visées stratégiques, soit pour communiquer dans des situations distinctes, telles que des morts civils.” A la fin, elle conclut que “la question complexe des morts civils” devrait être approchée non seulement par “des excuses et de la compensation” – ce qui n’arrive que rarement, de toute façon – mais aussi par propagation de récits qui dépeignent des personnages en qui l’audience se reconnaît (dans ce cas, “l’audience” est “la population dans les zones de guerre”). Cela est fait afin de faciliter le fait que la population résolve ses luttes de “manière positive”, définies par les intérêts militaires américains bien entendu. Capter émotionnellement de cette manière avec “ces survivants parmi les morts” de l’action militaire américaine pourrait “prouver que ce soit une forme empathique d’influence.” A travers cet article, Zalman est incapable de remettre en cause la légitimité des visées stratégiques américaines, ou de reconnaître que l’impact de ces visées dans une accumulation de morts civils est précisément le problème qui doit être résolu, indépendamment de la manière dont elles sont idéologiquement encadrées pour des populations sujettes à l’action militaire.

L'”Empathie” ici est simplement un instrument par lequel s’effectue la manipulation.

En 2012, Zalman écrivit un article pour The Globalist en cherchant à démontrer comment la définition de “hard power” et “soft power” devait être surmontée, et aussi à reconnaître que l’utilisation de la force requiert le bon effet symbolique et culturel pour garantir le succès :

“Tant que notre diplomatie économique et de défense restera dans une boîte labélisée “hard power”, nous échouerons à voir comment leurs succès dépendent de leurs effets symboliques ainsi que de leurs effets matériels. Tant que nos efforts culturels et diplomatiques seront rangés dans une boîte étiqueté “soft power”, nous échouerons à voir la manière dans laquelle elles peuvent être employées de manière coercitive ou produire des effets qui seront les mêmes que ceux fabriqués par la violence.”

Etant donné l’implication profonde de la SAIC au sein du Forum Highlands du Pentagone et le développement des stratégies de l’information sur la surveillance, la guerre irrégulière et la propagande à travers celle-ci, il est à peine étonnant que la SAIC fut l’autre entreprise clé de défense privée sous-traitante, en coopération avec le groupe Rendon, pour générer la propagande dans le contexte de la guerre en Irak en 2003.

“Les dirigeants de la SAIC ont été impliqués à tous les niveaux… de la guerre d’Irak,” rapporte Vanity Fair, ironiquement, sur la propagation de fausses affirmations à propos des armes de destruction massive, puis sur l’enquête de “l’échec des services de renseignement” au sujet de ces fausses affirmations. David Kay, par exemple, qui a été recruté par la CIA en 2003 pour traquer les armes de destruction massive de Saddam en tant que chef du Groupe d’Investigation en Irak, était, jusqu’en octobre 2002, vice-président du SAIC et fustigea “la menace iraquienne” en accord avec le Pentagone. Quand aucune arme de destruction massive ne fut trouvée, la commission du président Bush qui enquêta sur cet “échec des services de renseignement” incluait trois dirigeants du SAIC, dont Jeffrey Cooper, membre fondateur du Forum Highlands. L’année même de la nomination de Kay au Groupe d’investigation sur l’Irak, le secrétaire à la défense sous le mandat de Clinton, William Perry (qui a par ailleurs organisé la création du Forum Highlands), rejoignit la direction du SAIC. L’enquête menée par Cooper et les autres membres a permis d’innocenter l’administration Bush de la mise en place d’une propagande afin de légitimer la guerre, ce qui est peu surprenant, étant donné le rôle prépondérant de Cooper au sein même du réseau du Pentagone ayant fabriqué cette propagande.

Le SAIC faisait aussi partie des nombreux bénéficiaires qui ont profité abondamment de contrats pour la reconstruction de l’Irak, et a été à nouveau sollicité après la guerre pour promouvoir des idées pro-américaines à l’étranger. Dans la même veine que les travaux de Rendon, l’idée était de créer des témoignages à l’étranger que les média pourraient ensuite reprendre pour le lecteur américain.

Représentants du Pentagone au 46ème Forum Highlands en décembre 2011, de droite à gauche : John Seely Brown, responsable scientifique et directeur au Xerox PARC de 1990 à 2002 et un des premiers dirigeants de In-Q-Tel ; Ann Pendleton-Jullian, co-auteur avec Brown d’un manuscrit, Design Unbound ; Antonio et Hanna Damasio, neurologue et neurobiologiste faisant partie d’un projet de propagande financé par le DARPA

Mais la promotion des techniques avancées de propagande du Forum Highlands n’est pas destinée seulement à des représentants de longue date comme Rendon et Zalman. En 2011, le Forum a reçu deux scientifiques dont les projets ont été financés par le DARPA, Antonio et Hanna Damasio, tous deux principaux chercheurs pour le projet “Neurobiology of Narrative Framing” (Neurobiologie du Cadrage Narratif) à l’Université de Californie du Sud. Evoquant les besoins du Pentagone, mis en avant par Zalman, pour des opérations visant à déployer une “influence empathique”, le nouveau projet du DARPA vise à montrer comment des récits peuvent “faire appel à des valeurs fortes et sacrées afin de produire une réponse émotionnelle,” mais de différentes façons en fonction des cultures. L’élément le plus troublant de la recherche est l’accent mis sur la compréhension des nouveaux moyens que la recherche pourrait apporter pour mettre en place des récits qui influenceraient les auditeurs, ceci en contournant les réflexions classiques dans le contexte d’actions moralement discutables.

La description du projet explique que la réaction psychologique à des évènements racontés est “influencée par la façon dont le narrateur reformule les évènements, en fonction des valeurs, connaissances et expériences de l’auditeur.” Le cadrage narratif, ciblé par “les valeurs sacrées de l’auditeur, qui comprennent l’identité personnelle ainsi que les valeurs nationalistes et/ou religieuses, est particulièrement efficace pour influencer l’interprétation des évènements par les auditeurs,” parce que ces “valeurs sacrées” sont fortement liées à la “psychologie d’identité, de l’émotion, de la prise de décisions morales et de la cognition sociale.” En appliquant ce cadrage sacré à des problèmes mêmes sans intérêt, ces problèmes peuvent “accéder à ces valeurs sacrées et produire une forte aversion à utiliser une réflexion classique afin de les interpréter.” Les deux Damasios, [Damasios propose une théorie expliquant en termes biologiques le sentiment de soi, NdT] et leur équipe explorent le rôle joué par “les mécanismes linguistiques et neuropsychologiques” afin d’établir “l’efficacité du cadrage narratif grâce aux valeurs sacrées en vue d’influencer l’interprétation des évènements par un auditeur.”

La recherche vise à extraire des millions de textes de blogs américains, iraniens et chinois, et analyser de manière automatique leur sémantique afin de les comparer quantitativement à travers trois langues différentes. Les chercheurs poursuivent ensuite avec des expériences comportementales avec des lecteurs et auditeurs de cultures différentes afin de mesurer leur réaction aux différents textes où “chaque texte fait appel à une des valeurs sacrées afin d’expliquer ou de justifier un comportement moralement discutable décrit par l’auteur.” Enfin, les scientifiques effectuent une IRM du cerveau afin de trouver une corrélation entre les réactions des individus, leur profil et la réaction du cerveau.

Pourquoi les fonds de recherche du Pentagone sont-ils destinés à comprendre comment exploiter les “valeurs sacrées” des gens en vue de contourner leur raisonnement logique et développer leur ouverture émotionnelle à des “comportements moralement discutables ?”

L’accent mis sur l’anglais, le persan et le chinois pourrait aussi révéler que les sujets intéressant le Pentagone aient incontestablement le but de développer des opérations de renseignement contre deux partenaires clés, l’Iran et la Chine. Cela rejoindrait donc effectivement les grands projets de stratégie d’influence au Moyen Orient, en Asie Centrale et en Asie du Sud-Est. De même, l’accent mis sur l’anglais, et en particulier sur les blogs américains, laisse entendre que le Pentagone est impliqué dans des projets de propagandes pour influencer l’opinion publique sur son propre territoire.

Rosemary Wenchel (à gauche) du Ministère de l’Intérieur avec Jeff “Skunk” Baxter, un ancien musicien et maintenant consultant au ministère de la Défense ayant travaillé pour des groupes comme le SAIC et le Northrup Grumman. Jeff Cooper, dirigeant de SAIC/Leidos se trouve derrière eux

Au cas où quelqu’un évoquerait que l’envie du DARPA de fouiller dans des millions de blogs américains pour ses recherche en “neurobiologie du cadrage narratif” ne soit qu’un des projets parmi tant d’autres, une des co-dirigeantes du Forum Highlands de ces dernières années est Rosemary Wenchel, ancienne directrice du cabinet des capacités numériques et des opérations de soutien au ministère de la Défense. Depuis 2012, Wenchel est secrétaire adjointe pour la stratégie et la politique du ministère de l’Intérieur.

Tout comme l’important financement du Pentagone pour la propagande en Irak et en Afghanistan le montre, l’influence de la population et la propagande sont critiques non seulement dans des théâtres éloignés à l’étranger, mais aussi aux états-Unis, afin d’atténuer les risques que l’opinion publique vienne remettre en cause la légitimité de la politique du Pentagone. Sur la photo ci-dessus, Wenchel discute avec Jeff Baxter, un consultant de longue date pour le renseignement et l’armée américaine. En septembre 2005, Baxter faisait partie d’un groupe d’étude soi-disant “indépendant” (dirigé par Booz Allen Hamilton, partenaire de la NSA) commissionné par le ministère de l’Intérieur, qui recommanda de donner plus d’importance aux satellites espions pour la surveillance de la population des états-Unis.

Pendant ce temps, Zalman et Rendon, qui s’impliquaient grandement dans le Forum Highlands, continuaient à être courtisés par l’armée américaine pour leur expertise sur les opérations d’information. En octobre 2014, tous deux ont participé à une conférence majeure pour une étude stratégique multi-niveaux financée par le ministère de la Défense et le chef d’état-major, intitulée “Un nouveau paradigme de l’information ? Des gènes au Big data et d’Instagram à la surveillance continue… Implications pour la sécurité nationale.” D’autres représentants étaient présents comme des hauts responsables de l’armée américaine, des dirigeants des industries de défense, la communauté des services de renseignement, des think-tanks de Washington et des universitaires.

John Rendon, PDG du groupe Rendon, au Forum Highlands de 2010

Rendon et le SAIC/Leidos, deux entreprises qui ont été indispensables dans l’évolution de la stratégie des opérations d’information du Pentagone à travers leurs engagements essentiels dans le Forum Highlands, continuent d’être contactés pour des opérations clés sous l’administration Obama. Un document du Service Général de l’Administration Américaine, par exemple, montre que Rendon a remporté un important contrat de 2010 à 2015 pour fournir des services de communications et de média pour plusieurs agences fédérales. De même, le SAIC/Leidos a obtenu un contrat de 400 millions de dollars de 2010 à 2015 avec le Laboratoire de recherche militaire américain pour des “guerres expéditionnaires ; guerres irrégulières ; opérations spéciales ; opérations de stabilisation et de reconstruction” — un contrat qui est “sur le point d’être reconduit.”

L’empire contre-attaque

Sous Obama, le noyau d’entreprises, d’industries et de puissances financières représentées par les intérêts qui participent au Forum Highlands du Pentagone s’est consolidé à un degré jamais égalé.

Pure coïncidence, le même jour où Obama annonça la démission de Hagel, le DoD a publié un communiqué de presse montrant comment Robert O. Work, l’adjoint à la Défense de Hagel nommé par Obama en 2013, compte prendre les rênes de l’Initiative pour l’Innovation de la Défense que Hagel avait annoncée une semaine auparavant. La nouvelle initiative mettait l’accent sur la transformation à long terme du Pentagone pour faire face aux nombreuses technologies disruptives dans le domaine des opérations d’information.

Quelles que soient les véritables raisons de l’éviction de Hagel, il s’agit d’une victoire symbolique et concrète pour la vision de Marshall et du Forum Highlands. Le co-directeur du Forum Highlands et chef de l’Office of Net Assessment [office fédéral américain au sein du département de la Défense, il s’agit d’un laboratoire d’idées interne planifiant des stratégies à long terme, NdT], Andrew Marshall, a peut-être pris sa retraite, mais le Pentagone post-Hagel est maintenant dirigé par ses partisans.

Robert Work, qui est maintenant à la tête du processus de transformation du ministère de la Défense, est un loyal acolyte de Marshall qui a auparavant dirigé et analysé des jeux de guerre pour l’Office of Net Assessment. Tout comme Marshall, Wells, O’Neill et les autres membres du Forum Highlands, Work est aussi un fou de la robotique et a co-écrit l’étude, “Se préparer pour la guerre à l’ère de la robotique” (Preparing for War in the Robotic Age), publié l’année dernière par le Centre pour une Nouvelle Securité Américaine (CNAS).

Work cherche aussi à déterminer le futur de l’Office of Net Assessment (ONA), assisté par son stratège Tom Ehrhard et le sous-secrétaire à la Défense pour le renseignement Michal G Vickers, sous l’autorité duquel le Forum Highlands se tient actuellement. Ehrard, partisant pour “intégrer des technologies disruptives au ministère de la Défense,” a travaillé auparavant à l’ONA en tant qu’assistant pour l’armée auprès de Marshall, alors que Mike Vickers – qui supervise les agences de surveillance comme la NSA — a aussi été recruté par Marshall pour travailler avec le Pentagone.

Vickers est aussi un grand partisan de la guerre irrégulière. En tant qu’assistant secrétaire à la Défense pour les opérations spéciales et les conflits de faible intensité sous les ordres de l’ancien secrétaire à la Défense Robert Gates (sous les administrations de Bush et d’Obama), la vision de la guerre irrégulière de Vickers promeut les “opérations réparties dans le monde entier,” y compris “dans les pays avec lesquels les états-Unis ne sont pas en guerre,” dans un programme de “contre-réseau de guerre” en utilisant “un réseau pour combattre un réseau” — une stratégie qui a bien entendu été étudiée intégralement par le Forum Highlands. Au cours d’un de ses précédents postes sous Gates, Vickers a augmenté le budget des opérations spéciales en incluant les opérations psychologiques, les transports furtifs, le déploiement du drone Predator et “l’utilisation de nouvelles technologies de surveillance et de reconnaissance pour traquer et cibler des terroristes et insurgés.”

Pour remplacer Hagel, Obama nomma Ashton Carter, ancien adjoint au secrétaire à la Défense de 2009 à 2013, dont l’expertise des budgets et des achats, selon le Wall Street Journal, “devrait stimuler certaines initiatives soutenues par l’adjoint au Pentagone, Robert Work, grâce à une volonté de développer de nouvelles stratégies et technologies pour préserver les avantages des américains sur le champ de bataille.

En 1999, après trois ans en tant qu’assistant pour le secrétaire à la Défense de Clinton, Carter a co-écrit une étude avec l’ancien secrétaire à la Défense William J. Perry promouvant une nouvelle forme de “guerre par contrôle à distance” facilitée par la “technologie numérique et le flux constant d’information.” Un des collègues de Carter au Pentagone au cours de son mandat était Linton Wells, co-directeur du Forum Highlands ; et c’est bien sûr Perry, en tant que secrétaire à la Défense, qui demanda à Richard O’Neill de créer le Forum Highlands en tant que think tank du Pentagone en 1994.

Perry, éminence grise du Forum Highlands, rejoignit la direction du SAIC avant de finalement devenir directeur d’un autre géant de la défense, Global Technology Partners (GTP). Et Ashton Carton était au comité de direction de GTP sous Perry, avant qu’il ne soit nommé secrétaire à la Défense par Obama. Au cours de sa précédente mission au Pentagone sous Obama, Carter a travaillé en étroite collaboration avec Work ainsi que l’actuel sous-secrétaire à la Défense Frank Kendall. Plusieurs sources dans l’industrie se réjouissent de voir que la nouvelle équipe du Pentagone compte “augmenter de manière spectaculaire” les chances de mettre en chantier de “grands projets de réformes” au Pentagone, « et de les faire aboutir. »

En effet, la priorité de Carter comme candidat au poste de chef de la défense est l’identification et l’acquisition de nouvelles « technologies perturbatrices » commerciales permettant aux états-Unis d’améliorer leur stratégie militaire — en d’autres termes, l’exécution du plan Skynet du DoD.

Les origines de la nouvelle initiative d’innovation du Pentagone peuvent ainsi remonter à des idées qui ont été largement diffusés à l’intérieur du Pentagone il y a des décennies, mais qui n’ont pas réussi à s’implanter complètement jusqu’à maintenant. Entre 2006 et 2010, la même période pendant laquelle ces idées ont été mises au point par des experts du Forum Highlands comme Lochard, Zalman et Rendon, parmi beaucoup d’autres, le bureau d’évaluation du réseau a fourni un mécanisme pour transformer directement ces idées en stratégie concrète et en politique de développement par le biais des examens quadriennaux de défense (Quadrennial Defense Reviews), où l’apport de Marshall était principalement responsable de l’expansion du monde « noir », c’est à dire : « d’opérations spéciales, » « de guerre électronique » et « d’opérations d’information. »

Andrew Marshall, maintenant retraité de la direction du bureau de surveillance des réseaux du DoD et vice-président du Forum Highlands, lors d’une session du Forum en 2008

La vision antérieure au 11/9 de Marshall d’un système militaire entièrement en réseau et automatisé a trouvé sa réalisation dans l’étude Skynet du Pentagone publié par la National Defense University en septembre 2014, qui a été co-écrite par un collègue de Marshall du Forum Highlands, Linton Wells. Bon nombre des recommandations de Wells sont maintenant exécutées via la nouvelle Initiative Innovation Défense par les anciens combattants et les membres de l’ONA et du Forum Highlands.

étant donné que le livre blanc de Wells a souligné le vif intérêt du Pentagone à monopoliser la recherche en IA afin d’avoir l’exclusivité de la guerre de robots en réseau autonome, il n’est pas tout à fait surprenant que les partenaires du parrainage du Forum à la SAIC/Leidos affichent une sensibilité bizarre à propos de l’usage public du mot « Skynet. »

Sur une entrée (fictive) de Wikipedia intitulée « Skynet », les gens qui utilisent des ordinateurs de la SAIC ont supprimé plusieurs paragraphes de la section « Trivia » qui indiquaient des exemples réels de « Skynets, » tel le système de satellites militaires britanniques, et divers projets des technologies de l’information.

Le départ de Hagel a ouvert la voie à des responsables du Pentagone liés au Forum Highlands pour consolider l’influence du gouvernement. Ces fonctionnaires sont intégrés dans un réseau de l’ombre de longue date de politiques, d’industriels, de médias et de dirigeants d’entreprise qui sont présents de manière invisible derrière chaque siège du gouvernement, et qui écrivent littéralement les politiques de sécurité nationale et étrangères, que l’administration soit démocrate ou républicaine, en déterminant les « idées » et en forgeant des relations gouvernement-industrie.

C’est ce genre de réseau à huis clos qui a rendu inutile le vote américain. Loin de protéger l’intérêt public ou d’aider à lutter contre le terrorisme, la surveillance globale des communications électroniques a été systématiquement détournée au profit de l’intérêt des industries de l’énergie, de la défense et des technologies de l’information.

L’état de guerre globale permanente qui a résulté des alliances du Pentagone avec des entrepreneurs privés, et l’exploitation inexplicable des savoir-faire de l’information, non seulement n’améliore la sécurité de personne, mais a donné naissance à une nouvelle génération de terroristes sous la forme d’un soi-disant « état islamique » lui-même un Frankenstein, sous-produit de la combinaison putride de la brutalité d’Assad et des opérations secrètes américaines de longue date dans la région. L’existence de ce Frankenstein est maintenant cyniquement exploitée par des entrepreneurs privés qui cherchent à tirer profit de la croissance exponentielle de l’appareil de sécurité nationale, à un moment où l’instabilité économique fait pression sur les gouvernements pour réduire les dépenses de défense.

Selon la Securities and Exchange Commission, de 2008 à 2013, les cinq plus grands entrepreneurs de défense des états-Unis ont perdu 14 pour cent de leurs employés, avec la réduction progressive des guerres américaines en Irak et en Afghanistan, et conduit à une baisse d’activité et comprimé les revenus. La poursuite de la « longue guerre » déclenchée par l’EI a, pour l’instant, provoqué des revers de fortunes. Les entreprises qui profitent de la nouvelle guerre comprennent de nombreux connectés au Forum Highlands, comme Leidos, Lockheed Martin, Northrup Grumman et Boeing. La guerre est, en effet, une activité criminelle.

Assez de zones d’ombre

Pourtant, sur le long terme, les impérialistes de l’information ont déjà échoué. Cette enquête repose entièrement sur les techniques open source, une solution durable qui rappelle en grande partie la révolution de l’information qui a permis à Google d’exister. L’enquête a été financée entièrement par des fonds publics, à l’aide de financement participatif. Et l’enquête a été publiée et diffusée en dehors des circuits de médias traditionnels, précisément pour souligner que, dans cette nouvelle ère numérique, la concentration descendante et centralisée du pouvoir ne peut pas triompher du pouvoir du peuple, de son amour de la vérité et de la justice, et de son désir de partage.

Quelle leçon peut-on tirer de ce paradoxe ? Elle est vraiment simple : La révolution de l’information est intrinsèquement décentralisée et décentralisatrice. Elle ne peut être contrôlée et récupérée par Big Brother. Les efforts visant à le faire finiront toujours par échouer, parce que cette méthode est par nature vouée à l’échec.

La dernière tentative totalement folle du Pentagone de dominer le monde par le contrôle de l’information et des technologies de l’information n’est pas un signe de toute-puissance du réseau souterrain, et la tentative de freiner le déclin de son hégémonie est plutôt le symptôme de son désespoir bercé d’illusions.

Mais il est bien sur le chemin du déclin. Cette histoire, comme tant d’autres qui l’ont précédée, est un petit signal montrant que les possibilités de mobiliser la révolution de l’information pour le bénéfice de tous, malgré les efforts occultes du pouvoir, sont plus fortes que jamais.

Source : Insurge Intelligence, le 22/01/2015 via les-crises.fr

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