Gafanatum 3 : Une nouvelle chance pour le capitalisme ?

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Pierre Lenormand Cet article est le troisième volet d'une série consacrée aux géants du numérique Google, Apple, Face Book et Amazon. Nous vous encourageons vivement à donner votre avis en le commentant.
publié le 5 novembre 2018

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En nous mettant en contact direct avec le marché, la 'révolution numérique' ferait de chacun le maître du jeu économique, et inaugurerait une ère nouvelle d'émancipation, dont l’individu serait le centre. On a pu y trouver la promesse d'« une autre fin de l’histoire, heureuse et connectée » voire le rêve d’une « fin du capitalisme ». Ne doit-on pas d'abord y reconnaître un nouveau cycle, inédit, de l'histoire de cette formation économique et sociale, prolongeant et parachevant le demi-siècle d'un néolibéralisme de plus en plus contesté ?

Le tout numérique, nouvel impératif du capitalisme mondialisé

Les multinationales du numérique ne remplacent ni ne contestent les firmes géantes au coeur du complexe militaro-industriel, de l’énergie, de la chimie, et de la grande distribution. Elles se sont en quelques années imposées parmi les plus grandes capitalisations boursières, comme le nouveau super-géant du numérique 'Alphabet,' réunissant depuis 2015 toutes les activités et filiales de Google [1]. Dans cette dernière étape de la privatisation du monde poursuivie par les néo libéraux, les géants du net ont aussi l'ambition d'asseoir un nouveau mode de domination du capital sur l’économie mondialisée : la production y apparaît seconde, derrière les échanges et le commerce, dominés par la publicité, le marketing et le management.

Le développement du commerce en ligne, dont Amazon est avec le chinois Alibaba (1999, 485 milliards de $ de capitalisation boursière) la plus célèbre et la plus puissante expression, poursuit la logique mondiale de distribution tendant, via une concurrence intégrale reposant désormais sur une foule de comparateurs, à l'abaissement maximum des coûts de production et de distribution, au cœur de l'actuelle guerre économique : on a pu parler d'une hyper-concurrence, s'appuyant sur la financiarisation et la déréglementation néo-libérales, auxquelles s'est ajoutée la dématérialisation digitale [2] nouvel instrument d'une mobilité planétaire immédiate et sans limite. C'est, dans le quotidien de milliards d'individus, l'offre permanente d'innombrables sites et « plateformes » pour des produits et des services de toute sorte, ajustés désormais à tout instant et à chacun. Ainsi, parmi les dernières nées de la pieuvre numérique, les sociétés Uber et AirBnB font miroiter la possibilité pour les détenteurs de biens aussi modestes qu'une voiture ou un simple logement d'en tirer des revenus, compensant souvent de trop faibles salaires et pensions. Par les commissions qu'elles prélèvent, ces plateformes accumulent des fortunes colossales, en même temps qu'elles s'attaquent frontalement aux commerces dits 'physiques' et aux services 'traditionnels' comme les taxis et l'hôtellerie. Cette « économie de plate-forme » abusivement dénommée 'économie collaborative', voire 'économie de partage' [3] connaît, grâce au net, un développement exponentiel, et repose sur le modèle de la « startup » [4], comme l'ont été à l'origine tous les géants du numérique.

De nouvelles formes d'entreprises, mais reposant sur de vieux logiciels

Reposant sur une innovation, ou plus souvent sur la simple 'application' d'un progrès scientifique existant, ces entreprises nées à l'origine dans la Silicon Valley se présentent comme innovatrices, jeunes, voire contestataires, mais aspirent tôt ou tard, pourvu qu'elles résistent à la forte mortalité des premières années de vie, à devenir des « licornes » milliardaires. Loin de rompre avec la logique capitaliste, elles multiplient les atteintes aux droits conquis par les travailleurs. A côté d'une poignée de cadres dirigeants fort bien payés, leur main d'oeuvre, très hiérarchisée, compte de nombreux ingénieurs et techniciens et une proportion variable de travailleurs – directs ou induits - peu qualifiés surexploités. Ces nouvelles entreprises, parfaitement informées des diverses techniques d'évasion fiscale, ne paient pas ou peu d'impôt. Elles font cependant, et de plus en plus, l'objet de contestations et de tentatives - tardives et minimales - de réglementations, voire de redressements fiscaux, généralement fort modestes il est vrai. Leurs rapides fortunes reposent en outre sur leur capacité à échapper à tout droit du travail, voire à toute cotisation sociale (santé, chômage, retraite). Elles participent notamment au vaste mouvement de désalarisation au profit de l'auto-entreprise, dont les petits coursiers à vélo sont devenus l'archétype : ils sont de plus en plus nombreux à demander un statut de salarié.

L'espèce de contre-révolution que représente le développement des startups est en France à prendre au sérieux, ne serait-ce qu'avec l'élection hautement symbolique de Geoffroy de Baizieux au MEDEF, créateur d'un fonds d'investissement, administrateur de l'auto-stop marchand Blablacar, et fondateur... de startup. Ardent propagandiste du tout numérique, on peut penser qu'il l'utilisera pour continuer, dans le même esprit que ses prédécesseurs, l'oeuvre de destruction de ce qui reste des conquis sociaux. Il trouvera pour ce faire le soutien d' Emmanuel Macron, qui se propose de faire de la France une « startup nation », y compris en ayant recours à des « startups d'état », dans les services publics notamment, où s'expérimentent les nouvelles « méthodes agiles » au sein des multiples « incubateurs » installés dans les administrations... .

Le technolibertarisme, nouvelle donne et nouvelle chance pour un capitalisme en crise ?

Les critiques classiques des géants du net démontent patiemment les diverses étapes de la montée en puissance de ces nouveaux 'maîtres du monde', et soulignent à juste titre les connivences réciproques, la véritable symbiose qui les unit aux gouvernements des grands états du monde. Mais tout y serait pure technique, relevant des innovations introduites par quelques jeunes génies de l'informatique, les rapports idéologiques et économiques étroits avec le capitalisme contemporain étant peu évoqués et encore moins analysés. Pourtant, la dimension idéologique était bien présente, dès la période libérale-libertaire des années 80 et 90 quand la Silicon Valley proposait sa vision d'un monde futur réduit à un village global d'interconnaissance, où grâce au net triompherait l'individu, et disparaîtrait l'état... Mais la recherche de financeurs et la promesse de profits gigantesques ont eu rapidement raison de ces utopies soixante-huitardes. la 'révolution numérique' rendait l'espoir aux puissants, en leur offrant la capacité de maîtriser toutes les sphères de l'existence : un horizon économique et de profits virtuellement infini, contrastant avec l'idée de la finitude du monde que la surexploitation de la planète [5] avait, non sans motif, imposée dans les dernières décennies du siècle.

Ce technoptimisme a donné une vigueur nouvelle à une conception du monde et de la société qui est celle des libertariens - anarcho-capitalistes ou minarchistes - qui fleurit notamment aux états Unis depuis Reagan, mais désormais dans tout le monde développé : cette doctrine ultra-libérale affirme le primat absolu de la liberté individuelle et économique, suprématie fondée sur les droits de propriété, seuls considérés comme légitimes et déterminant la liberté de chacun. Derrière les milliardaires David et Charles Koch, on ne sera pas surpris de trouver parmi les adeptes de ce nouveau credo, outre des personnalités connues du spectacle comme Clint Eastwood ou John Malkovitch, les fils et petit fils de Milton Friedman, le patron de presse Robert Murdoch et plusieurs grandes figures du net : Jeff Bezos, PDG d'Amazon, Peter Thiel, fondateur de Paypal, Jimmy Wales, cofondateur de Wikipedia, et Eric Steven Raymond, hacker et théoricien du mouvement 'Open source'... Ils ont leurs entrées à la Banque Mondiale, et de grands auteurs, comme la romancière états-unienne Ayn Rand. Des partis libertariens, modestes mais influents, existent dans la plupart des pays capitalistes. Disposant de financements considérables, ils sont à l'origine de grandioses utopies, dont le projet d'îles artificielles 'Seasteading' de Patri Friedman, où pourraient trouver refuge les libertariens fortunés.

Les libertariens ne sont pas les inventeurs du tout numérique, et la 'révolution numérique' a pu se développer sans eux, mais on ne peut que constater l’étroite conjonction entre les deux, qu'a résumée Eric Sadin dans l’expression « techno-libertarisme ». Ils se rejoignent dans le refus et/ou le dépassement des états, des corps intermédiaires (et tout particulièrement des syndicats, associations, ONG). Ils sont hostiles au principe même de la fonction publique et à toute réglementation de la concurrence [6]. Portée par l'injonction permanente à l'hyper-connexion et au tout digital, (e-éducation, e-commerce, e-transport, e-santé) la marchandisation numérique du monde est en voie d'achèvement, ce qui signerait la victoire du techno-libertarisme, point ultime du 'capitalisme de la séduction' conduisant du contrôle social (Big Brother) à une nouvelle fabrique du consentement (Big Mother ?). Mais ce triomphe est en définitive paradoxal : entre tyrannie des algorithmes et organisation automatisée du monde, c'est le principe fondateur des libertariens, celui de la plus totale liberté individuelle, qui est mis en cause, l'individu comme totalité étant dans l'univers des big data systématiquement découpé en éléments distincts, réduit à l'état de «dividuel» [7]. Il pourrait en être de même pour la liberté économique. Aussi bien l'étape suivante ressemble à une fuite en avant.

L'intelligence artificielle (IA), nouvelle étape et saut dans l'inconnu ?

La digitalisation a pénétré depuis des années le monde de la production industrielle : machines à commande numérique, robots de montage et les si bizarrement nommées 'imprimantes 3D'. Mais désormais, suite au rapport (titré comme il se doit en anglais 'AI for humanity') du mathématicien et député macroniste Cédric Villani, les médias nous décrivent l'avenir exaltant et l'incontournable progrès offert par l'intelligence artificielle, expression que certains discutent pourtant [8]. Au commencement de l'IA est le postulat de la défectuosité de la nature humaine, à laquelle la machine devrait pouvoir remédier : l'IA est désormais la nouvelle rationalité du siècle. Dans son actuelle première phase - celle de 'l'IA faible' - la multiplication de robots de toute sorte affectera l'emploi de millions de travailleurs, dans l'industrie comme dans l'agriculture et les services, y compris publics. L'enseignement et la médecine seront en premier affectés. Dans la mesure où des robots se substituent à des travaux pénibles et répétitifs, on devrait pouvoir s'en réjouir ; mais dans les conditions d'une concurrence exacerbée et d'une domination croissante des capitaux privés avides de profit, on peut redouter, comme le pronostiquent de très sérieuses banques et instituts, un véritable 'cataclysme de l'emploi'. Reposant sur les capacités de calculs inouïes et sur les données stockées accumulées dans les gigantesques « data centers » publics et surtout privés, l'apprentissage approfondi [9] ouvre la voie aux machines susceptibles d'apprendre par elles-mêmes, et donc susceptibles de dépasser prochainement les capacités du cerveau humain. C'est ce qu'il est convenu d'appeler 'IA forte', qui alimente un nouveau scientisme. Mais des perspectives inquiétantes y sont associées, qui relèvent d'une idéologie proche du religieux : ainsi les projets qui pouvaient apparaître délirants du transhumanisme font l'objet de recherches très sérieuses, fondées notamment sur 'la convergence NBIC' (associant nanotechnologies, biologie, informatique et sciences cognitives) au cœur dès 2002 d'un programme fédéral aux USA. Une cartographie des neurones du cerveau, déjà réalisée, pourrait servir de base permettant à chacun de s'améliorer, voire de se transformer, de 'l'homme augmenté' au 'post-humain', voire au cyborg, fusion de l'être organique et de la machine [10].  On peut penser que le transhumanisme, né lui aussi en Californie, donc bien loin de nous, a quelque chose d'infantile. Mais sait-on que le 'pape' du transhumanisme Ray Kurzweil a été embauché par Google pour diriger son centre de recherche en IA ? Peut-on ignorer les risques de manipulation des cerveaux et la banalisation de la neuro-amélioration [11] ? Sans une intervention forte des peuples et des états, l'avenir pourrait ressembler à un saut dans l'inconnu. Car d'ores et déjà des investissements énormes sont consacrés à l'IA : François Hollande a posé la première pierre, et Emmanuel Macron inauguré la « Station F » installée dans la halle Freyssinet, qui abritait les entrepôts de la SERNAM près de la gare d'Austerlitz. Financé par Xavier Niel (fondateur de Free et copropriétaire du Monde) 'le plus grand incubateur de startups du monde' y accueille sur plus de 3 hectares un millier de 'jeunes pousses' dédiées à l'IA. Les recherches en IA sont au centre de la guerre géopolitique que se livrent les USA et la Chine pour contrôler « l'économie de la connaissance » mondiale. L'idée serait d'y impliquer davantage l'Union Européenne, en particulier la France, qui dispose de chercheurs de très haut niveau, que les investisseurs privés s'arrachent, au détriment du CNRS notamment [12]. Les géants du numérique investissent dans la recherche trois fois plus que les états.

Notes

  • [1] Alphabet, c'est Gmail, YouTube, et une foule de filiales dont Calico (biotechnologies) Google Car (voiture autonome) et Sidewalk Labs, qui pilote des projets de « smart city » dont une « ville numérique » à Toronto.
  • [2] Dématérialisation qui se généralise, des billets de chemin de fer aux monnaies virtuelles. On observera, tout près de nous, que la création de Mediapart, journal en ligne « sans papier ni frontière » lancé en 2008, et s'affirmant « totalement indépendant des pouvoirs », s'inscrit dans la même logique.
  • [3] Ainsi l'indécente publicité d'Uber et de sa filiale Uber Eats dans le métro parisien.
  • [4] Le néologisme français 'jeune pousse', bucolique à souhait, n'a pas réussi à supplanter le terme anglo-saxon : la novlangue du numérique n'a fait qu'accroître notre dépendance linguistique de l'anglais, vecteur omniprésent de l'hégémonisme culturel et idéologique américain.
  • [5] Il est remarquable que dans la nouvelle économie du net la question de la nature dans ses rapports avec les sociétés apparaît comme hors sujet, contribuant ainsi au déni des crises environnementales, cher à Donald Trump.
  • [6] Tous ces principes ont imprégné et imprègnent le 'trumpisme ». Parce qu'elle s'éloigne d'une vision mondialiste globalisée, c'est l'orientation nationaliste de son projet « make america great again » qui a entraîné la rupture récente des libertariens historiques avec Donald Trump.
  • [7] « Le dividuel, c’est l’individuel divisé, l’individu fragmenté en plusieurs morceaux, mis en pièce. Ou plus exactement : le dividuel, c’est le produit de cette fragmentation, c’est-à-dire, si vous voulez, le morceau, la pièce » (Alain Damasio)
  • [8] Suite à la parution de son dernier livre « L'intelligence artificielle, ou l'enjeu du siècle. Anatomie d'un antihumanisme radical » (L'échappée, 304 pages) Eric Sadin a donné un entretien en ouverture du dossier que la revue « Politis », dans son dernier numéro d'octobre, a consacré à « l'intelligence artificielle, le cheval de Troie du techno-libéralisme ». Il y déclare : « Il ne s'agit aucunement d'intelligence artificielle. Nous avons plus exactement affaire à un mode de rationalité extrêmement restreint, fondé sur la volonté d'optimiser toute situation, de satisfaire des intérêts économiques et d'instaurer un utilitarisme généralisé ».
  • [9] En anglais 'deep learning', déjà mis en œuvre dans les programmes de reconnaissance faciale et vocale, et le traitement du langage.
  • [10] Voir à ce sujet le livre de Laurent Alexandre : « la guerre des intelligences. Intelligence artificielle versus intelligence humaine » (J.C.Lattès, 2017)
  • [11] Sait-on que l'Estonie travaille à un projet de statut juridique pour les robots et l'intelligence artificielle ? Sait-on qu'un tiers des Chinois seraient déjà convaincus du bienfait de l'augmentation du QI en agissant sur le fœtus 'in utero' ? (Voir la chronique de Cynthia Fleury, l'Humanité du 20 octobre 2017)
  • [12] Voir dans le même dossier de Politis l'article d'Erwann Manac'h qui montre comment « l'industrie » - incluant les géants du numérique - « préempte le progrès ».
  • [13] Certains le trouveront sans doute trop négatif, et comme relevant d'un incurable passéisme, voire d'un refus du progrès, critique que je réfute d'avance, me refusant à assimiler au progrès n'importe quelle innovation technique ou n'importe quelle application de telle ou telle avancée des savoirs et des connaissances.
  • [14] On n'abordera pas ici le nécessaire combat contre le nouvel illettrisme qui sous le nom  « d'illectronisme » frappe les exclus du net et aussi, sans aucun doute, nombre d'utilisateurs de smartphones. A la veille de la numérisation totale des administrations prévue en 2022, le problème est apparu suffisamment important pour que le Défenseur des Droits Jacques Toubon dénonce dans une récente décision une « atteinte au principe constitutionnel d'égalité ».
  • [15] De nombreuses « fondations  sans but lucratif », d'origine américaine souvent, diffusent les nouveaux produits 'libres » licences et systèmes d'exploitations ouverts, voire souvent gratuits. Le plus célèbre et le plus mondialement utilisé est Wikipedia,  « projet d'encyclopédie librement distribuable que chacun peut améliorer», piloté par la Fondation « Wikipedia inc. » (2003, Floride). Ses articles, généralement bien documentés, restent cependant très marqués, au nom d'un consensus bien pensant, par l'idéologie dominante. Les besoins de financement induisent la plupart du temps des partenariats, que l'on n'aura pas l'ingénuité de considérer comme désintéressés. Ainsi la fondation sans but lucratif Linux fait également appel à de nombreux partenaires, dont de grands noms du numérique, des medias et de l'industrie électronique. Le moteur de recherche 'made in France' Qwant est le produit d'un partenariat public-privé associant la Caisse des Dépôts et le groupe de presse allemand Axel Springer. De son côté, le 'métamoteur ' national Lilo a fait au départ appel au financement participatif et tire de la publicité les revenus qu'il consacre à des projets de développement.

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