Iran • Pétrole, religion et uranium

Les tensions autour de l'Iran ne cessent de croître. Si le pays fait la une de nos médias, c'est en raison de son régime islamique et de ses possibles intentions de fabriquer des armes nucléaires. Mais pour beaucoup, l'Iran demeure une grande inconnue. Solidaire vous propose des éléments pour découvir les forces cachées de l'Iran.

Pol De Vos, Mohammed Hassan et Marc Botenga
01-03-2006 dans Solidaire n° 9 www.solidaire.org

Le pétrole iranien très convoité

Le sous-sol iranien abrite au moins 125 milliards de barils de pétrole, soit 10% des réserves mondiales connues. En outre, après la Russie, l'Iran détient également la deuxième réserve mondiale de gaz naturel.

Le secrétaire d'état américain à l'énergie, Spencer Abraham, déclare à ce propos: «La sécurité énergétique est une composante essentielle de la sécurité nationale des états-Unis. C'est pourquoi la puissance militaire est une nécessité de plus en plus importante si on veut protéger l'afflux de pétrole de l'étranger.»1

Mais, aujourd'hui, plus d'un tiers des exportations en pétrole iranien vont vers l'Europe et pas une goutte vers les états-Unis. Pourtant, les principales multinationales américaines aimeraient collaborer avec l'Iran pour exploiter ces grandes réserves de pétrole. Ce n'est pas possible, parce que le président Clinton, en 1995 déjà, l'avait interdit, bien avant qu'il soit question du «problème nucléaire» de l'Iran. Cette interdiction a été prolongée en 2004 par le président Bush. Les états-Unis ont également menacé de sanctions les entreprises étrangères qui font des affaires avec l'Iran, mais peu de multinationales non américaines sont effrayées par ce chantage.

Les besoins croissants en pétrole et en gaz de la Chine, de l'Inde et du Japon confèrent à l'Iran une position importante dans l'économie et la politique mondiales. La Chine a un besoin sans cesse croissant de pétrole pour son économie à croissance rapide. D'où son très grand intérêt pour l'Iran. En 2003, l'Iran assurait déjà 13% des importations chinoises en pétrole. Et les importations de pétrole et de gaz ne cesseront de s'accroître considérablement durant les prochaines années. En octobre 2004, l'Iran et la Chine signaient un premier «contrat du siècle» pour la livraison de 250 millions de tonnes de gaz et 150.000 barils de pétrole par jour durant 25 ans. Valeur totale: 100 milliards de dollars. Un contrat de même ampleur est actuellement négocié. En outre, la Chine construit une raffinerie de gaz en Iran, laquelle doit être opérationnelle d'ici deux ans. Cela fait de l'Iran le principal allié stratégique de la Chine au Moyen-Orient.

Le commerce du pétrole en euros?

Par ailleurs, l'Iran entend mettre sur pied à Téhéran une Bourse de l'énergie où le pétrole et le gaz ne seront plus négociés en dollars, mais en euros. économiquement parlant, il est logique que l'Iran traite son import-export en euros plutôt qu'en dollars: 45% du commerce iranien se fait avec des pays de la zone euro.

à première vue, cela semble une initiative innocente, mais elle peut saper l'hégémonie du dollar dans le monde et, partant, la stabilité de l'économie américaine. Tant que le dollar sera la seule monnaie pour négocier le pétrole, cela renforcera l'hégémonie économique des états-Unis. Car tous les pays de la planète doivent avoir d'importantes réserves en dollars pour pouvoir acheter du pétrole, ce qui fait grimper la valeur du dollar.

Si la Bourse iranienne du pétrole en euros connaît le succès, on pourra désormais négocier le pétrole en se passant du dollar américain. Et l'Europe, la Russie, le Japon, la Chine et le reste du monde n'auront plus besoin du billet vert. Avec une demande en baisse, la valeur et l'influence de ce dernier pourrait décliner très rapidement. Pour un pays comme les états-Unis qui, annuellement, couvre par des emprunts à l'étranger un déficit de paiement de quelque 500 milliards de dollars, une telle évolution serait dangereuse.2

1 Energy Bringing China and Iran Closer Together. (FrontPageMagazine.com; 7 septembre 2005) · 2 The Proposed Iranian Oil Bourse. t «_new» Energy Bulletin, 18 janvier 2006. www.energybulletin.net/12125.html

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Le problème nucléaire: qu'en est-il?

Aujourd'hui, l'Occident proteste contre la décision de l'Iran de relancer un réacteur nucléaire produisant de l'électricité. En effet, le pays pourrait également utiliser cette technologie à la mise au point de bombes nucléaires.

L'idée que l'Iran puisse disposer d'une bombe atomique est effrayante. Mais, tout comme n'importe quel autre pays, l'Iran a le droit d'utiliser l'énergie nucléaire à des fins pacifiques. Jusqu'à présent, l'Iran n'a encore commis aucune infraction contre le traité international de non-prolifération des armes nucléaires. Mais quelles que soient les intentions du pays, les spécialistes sont d'accord pour dire que ce pays aurait encore besoin de cinq à dix ans pour pouvoir fabriquer ce genre de bombe.

En face, on trouve des pays dont les intentions ne laissent plus le moindre doute. Israël possède deux cents missiles nucléaires et refuse de signer le traité de non-prolifération. Tout comme l'Inde et le Pakistan. Bush n'y voit aucun problème. Les Etats-Unis et les autres puissances nucléaires ne respectent pas non plus leurs obligations vis-à-vis de ce traité qui stipule qu'ils doivent démanteler progressivement leur arsenal nucléaire. Au contraire, ils continuent à le moderniser.

Ces dernières années, les états-Unis ont même affirmé à plusieurs reprises qu'ils étaient prêts à engager leurs armes nucléaires, même contre des pays qui en étaient dénués: l'Iran et l'Irak ont été cités nommément. Le mois dernier, le président français Chirac a également tenu des propos musclés: il veut assurer à tout prix l'accès aux matières premières stratégiques via les armes nucléaires, au besoin.

Qui menace qui?

Quatorze organisations pour la paix ont écrit récemment un texte commun qui dit ceci: «Ces dernières années, les troupes américaines ont solidement pris pied sur le territoire des quatre voisins directs de l'Iran: en Afghanistan, en Irak, au Pakistan et en Turquie, les états-Unis ont installé des dizaines de bases militaires. En Turquie, à la base aérienne de l'Otan d'Inçirlik, ils ont même des armes nucléaires prêtes à servir. En outre, la marine de guerre américaine s'est assuré le contrôle du golfe Persique, au sud de l'Iran, avec des forces maritimes impressionnantes et très onéreuses, dont des porte-avions et des sous-marins nucléaires. Qui menace qui? Le fait qu'Israël et son programme nucléaire secret demeurent hors de portée de la diplomatie occidentale ne contribue pas non plus à faire avancer l'affaire, au contraire.»1

Qu'est-ce qui pourrait ôter à l'Iran l'idée qu'il a besoin de sa propre bombe atomique? Il n'y a qu'une solution: un Moyen-Orient sans armes nucléaires et sans domination américaine. Cela signifie aussi qu'Israël et les autres puissances nucléaires de la région doivent démanteler leur arsenal. Ce serait sans aucun doute un pas important en direction d'un monde dénucléarisé. Israël, mais également le Pakistan et l'Inde, doivent signer le traité de non-prolifération. Et tous les pays qui l'ont signé doivent également le respecter.

En même temps, chaque pays a le droit à un développement technologique propre, et cela vaut pour l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire.

1 Texte publié dans De Standaard, 27-1-05.

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Peut-on éviter une guerre contre l'Iran?

La droite radicale américaine prône une approche musclée de la question iranienne. Bush, lui, semble opter de plus en plus pour le travail de sape

Les faucons de Washington envisagent de bombarder les installations nucléaires iraniennes. Certains parlent d'une occupation de la partie sud de l'Iran, limitrophe de l'Irak. Comme par hasard, c'est dans cette région que se trouvent 90% des réserves pétrolières de l'Iran.

Mais un tel plan est une illusion. L'Iran a une capacité militaire bien plus forte que l'Irak. En outre, sur l'île d'Abou Moussa, le pays dispose de missiles ant-navires très sophistiqués lui permettant de bloquer le golfe Persique. Au moins 40 % du pétrole mondial doit emprunter cet itinéraire. Cela sèmerait inévitablement la panique sur les marchés pétroliers, d'où d'hallucinantes hausses des prix et une crise telle que l'économie mondiale n'en a jamais connu. Et, dans ce cas, que fera le reste du monde, comme la Chine et la Russie, par exemple?

En 2004, la CIA et l'armée américaine ont examiné les conséquences d'une attaque préventive contre l'industrie nucléaire iranienne. L'hebdo Newsweek en avait résumé les conclusions: «Aucun scénario n'est parvenu à éviter une escalade du conflit.»1

D'autres défendent une approche bien plus prudente de négociations et d'infiltrations. Le gouvernement Bush, désormais, semble également pencher pour cette option. La semaine dernière, la secrétaire d'état Condoleezza Rice a fait savoir que Washington entendait libérer 85 millions de dollars pour l'infiltration et le travail de sape au sein même du régime. L'an dernier, le budget n'avait prévu que 3,5 millions de dollars.

Les états-Unis se trouvent dans une situation difficile. Ils risquent de plus en plus de perdre de leur influence sur la région. Certains dirigeants américains purs et durs veulent courir le risque d'une crise ouverte... Ils voient dans une attaque frontale contre l'Iran la seule possibilité d'assurer l'hégémonie mondiale totale de Etats-Unis. Cela rend l'avenir encore plus imprévisible et dangereux. Même ici, en Belgique. Ce qui rend le développement du mouvement de la paix plus que jamais nécessaire pour mettre fin à la guerre contre l'Irak et écarter le danger de guerre future contre l'Iran.

1 «War-Gaming the Mullahs: The U.S. weighs the price of a pre-emptive strike», Newsweek, 27 septembre, 2004.

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Le régime iranien... dévoilé

Quelles sont les forces politiques qui détiennent le pouvoir en Iran? Quelle est la politique économique et sociale du pays sous régime islamique?

après la révolution de 1979, un état islamique fort est instauré sous la direction de Khomeyni. L'idéologie de l'état repose sur une interprétation spécifique de l'islam chiite. Un groupe de sept ayatollahs sont au-dessus de l'Etat. Ils contrôlent si tout se passe conformément à leur interprétation de l'islam. Ils ont un droit de veto sur les décisions gouvernementales.

Il ne s'agit pas de soutenir un tel régime. La mise en place d'une société sur base étroitement religieuse n'offre aucune solution aux aspirations démocratiques et progressistes de la population. Derrière cette construction religieuse, les richesses économiques disparaissent du côté de la classe politique dirigeante de l'Iran.

L'énorme enrichissement d'un groupe restreint s'est traduit ces dernières années par un accroissement de la pauvreté d'une grande partie de la population. Lors des élections présidentielles de l'an dernier, l'actuel président Ahmedinejad a pu jouer là-dessus. Avec un programme populiste contre la corruption et truffé de promesses sociales, il a pu rassembler la population derrière lui. Il veut un régime autoritaire dans lequel la religion joue un rôle plus important encore. En même temps, Ahmedinejad défend une politique néo-libérale avec privatisations et influence croissante des groupes capitalistes étrangers. Il combine le tout avec une politique sociale reposant sur la charité. Mais qui ne pourra en aucun cas résoudre les problèmes croissants du chômage et de la pauvreté.

Beaucoup de choses bougent en Iran. Pour soutenir les aspirations démocratiques et sociales des Iraniens, la meilleure aide est d'empêcher les préparatifs de guerre et d'agression contre l'Iran et faire cesser l'ingérence étrangère. Car un renversement du gouvernement par les états-Unis n'améliorera pas la situation. Au contraire, l'expérience en Irak l'a largement prouvé. C'est aux Iraniens eux-même de choisir leur voie de développement et leur gouvernement.

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Cinquante ans d'histoire mouvementée

L'Iran en chiffres

  • Superficie: 1,65 million de km2 (54 fois la Belgique, 3 fois la France)
  • De par sa situation - entre l'Asie et le Moyen-Orient, entre les anciennes républiques soviétiques et les mers chaudes - l'Iran présente un intérêt stratégique énorme. Ses voisins sont l'Afghanistan, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, l'Irak, le Pakistan, la Turquie et le Turkménistan.
  • Côtes: golfe Persique (2.440 km) et mer Caspienne (740 km).
  • Matières premières: 10% des réserves mondiales de pétrole et 15% du gaz naturel. En outre, importantes réserves de charbon et de divers métaux.
  • Population: presque 70 millions d'habitants. Grande richesse ethnique: la moitié de la population est perse, mais le pays compte également près de 20 millions d'Azéris (contre 3millions seulement en Azerbaïdjan même). On y rencontre également des Kurdes, des Turkmènes, des Arabes. Importante minorité également dans la région du Baloutchistan.
  • Langues: 58% parle le persan, 26% le turc, 9% le kurde.
  • Religion: 89% de musulmans chiites et 9% de musulmans sunnites. Il existe aussi de petites communautés religieuses: chrétiens araméens, juifs et bahaïs.

Cela fait un siècle que la Russie, la Grande-Bretagne ou les états-Unis tentent de resserrer leur emprise sur l'Iran, ses richesses, sa position stratégique. Pourtant, le pays n'a jamais été colonisé.

1951
Le Parlement iranien approuve la nationalisation de l'industrie pétrolière iranienne. Quelques mois plus tard, le Premier ministre progressiste Mossadegh nationalise effectivement l'Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), jusqu'alors aux mains des Britanniques. Ces derniers ripostent en bloquant le Golfe Persique, ne laissant plus passer une goutte de pétrole iranien. Cela amène une radicalisation de la politique de Mossadegh et à des mobilisations massives de la population.

1953
Un coup d'état mijoté par la CIA renverse le gouvernement de Mossadegh. Le pouvoir passe aux mains du shah Pahlavi, qui met en place un régime très répressif. A l'instar d'Israël ­ avec lequel le shah entretient d'excellentes relations ­ l'Iran restera pendant 25 ans l'allié le plus fidèle des états-Unis. Dans les années 70, une centrale nucléaire iranienne est construite avec l'aide américaine.

1979
Une révolution populaire chasse le shah du pouvoir. Elle est dirigée contre l'ingérence étrangère, contre la répression du shah et contre une petite élite qui, en compagnie de groupes financiers étrangers, s'enrichit hors mesure sur le dos de la population. Cette révolution présente une forte identité islamiste. après douze années d'exil, l'ayatollah Khomeyni rentre en Iran et conduit le pays vers un régime fortement islamiste qui va réprimer les mouvements progressistes. L'actuel président Ahmedinejad est à l'époque l'un des jeunes dirigeants de la garde révolutionnaire.

1980
Le déclenchement de la guerre Iran-Irak met un terme à la lutte interne entre les diverses forces au sein du régime. La guerre stabilise le pouvoir de Khomeyni. Dans un cadre islamiste, le régime se libère de l'ingérence de l'Occident et surtout des états-Unis. En même temps, des relations économiques se nouent avec l'Allemagne et d'autres pays européens.

1988
après plus d'un million de morts, la guerre entre l'Irak et l'Iran se termine enfin. Khomeyni décède peu après.

Les années 90
après la chute de l'Union soviétique, l'idéologie néo-libérale étend également son influence en Iran. On assiste à un début d'ouverture en direction des états-Unis et de l'Europe, même si cela n'entraîne nullement un affaiblissemnt du caractère islamiste de l'état iranien.

2001 - 2005
Le président américain Bush qualifie l'Iran d'état voyou et l'accuse d'appartenir à «l'axéè du mal». Cela entraîne une nouvelle recrudescence du courant nationaliste en Iran. Le pays cherche un rapprochement avec la Chine et la Russie au sein de ce qu'on a appelé le «groupe de Shanghai». En 2005, Ahmedinejad prend les rênes du pays.

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