Déclaré «Mort pour la France», ce gendarme relance la polémique des bombardements de l’Otan à l’uranium appauvri

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Fabien Buzzanca
publié le 8 juin 2020

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Le capitaine de gendarmerie Henri Friconneau, décédé des suites d’une exposition à l’uranium appauvri au Kosovo en 2000, vient d’être déclaré «Mort pour la France». Auparavant, la justice française avait donné raison à sa veuve contre l’Armée. L’occasion de remettre en lumière ce scandale qui a probablement coûté la vie à de nombreuses personnes.

Nous sommes en 1999. Alors que la guerre du Kosovo fait rage et oppose l’armée yougoslave et l’armée de libération du Kosovo (UCK), l’Otan décide de lancer l’opération Force alliée. Durant 78 jours, du 24 mars au 10 juin 1999, les membres de l’alliance font pleuvoir le feu et bombardent sans relâche la République fédérale de Yougoslavie, avec des milliers des sorties aériennes. Les militaires français y ont largement participé, en compagnie de leurs alliés américains et d’autres nations de l’Alliance.

«Ce sont les jours les plus tragiques de notre histoire», lançait en mars 2019 le patriarche de l’Église orthodoxe serbe Irinej lors d’une cérémonie commémorant les 20 ans des bombardements.

Le but affiché de la force otanesque était de frapper de plein fouet le complexe militaro-industriel serbe et forcer son dirigeant, Slobodan Milosevic, à céder. La mission sera un succès, puisque Belgrade retirera ses troupes du Kosovo. L’ancienne province serbe, peuplée en majorité d’Albanais, restera sous administration de l’Onu durant plusieurs années avant de proclamer son indépendance en 2008, indépendance que la Serbie, ainsi que d’autres pays, ne lui reconnaît pas.

Le bilan civil des frappes de l’Otan fait toujours l’objet de vives discussions. En plus des cibles militaires et autres infrastructures, les bombes de l’alliance ont touché de nombreux innocents. L’ONG Human Rights Watch avance le chiffre de 500 civils tués. Lors de la commémoration des 20 ans de la tragédie, le Président serbe Aleksandar Vucic évoquait quant à lui «la mort de 2.500 civils, dont 79 enfants, et un pays dévasté». Il a rappelé que son pays considérerait toujours cela comme «un crime».

Hausse des cancers dans les zones touchées

La légalité de cette opération fait également l’objet de nombreux débats depuis 20 ans. En 2014, année marquant les 15 ans des bombardements, Jean-Christophe Buisson, aujourd’hui directeur adjoint du Figaro Magazine, écrivait ceci dans le Figaro Vox:

«Des centaines d’articles et d’ouvrages ont été publiés pour dire en quoi cette opération humanitaro-militaire violait plusieurs lois et conventions internationales (par exemple l’article 2 de la Charte des Nations unies, qui interdit l’usage de la force “contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État” ou la propre charte de l’Otan, qui n’autorise un recours à la force que si l’un de ses membres est attaqué).»

Une image télévisée montrant un pont sur le Danube à Novi Sad, dans le nord de la Serbie, après sa destruction par les avions de combat de l'OTAN

Au-delà des dégâts matériels colossaux et d’un nombre important de civils tués, l’opération Force alliée continue d’avoir des conséquences dramatiques. Le coupable? Les munitions à uranium appauvri, largement utilisées par la coalition, États-Unis en tête, pour bombarder la Serbie. Des tonnes de ce dangereux matériau ont ainsi été déversées sur la Serbie et sa province du Kosovo.

En avril 2019, le ministre serbe de l’Environnement, Goran Trivan, expliquait à Sputnik la nécessité d’établir un lien entre l’utilisation d’uranium appauvri lors des bombardements de 1999 et la hausse des cancers constatés dans les zones bombardées:

«Nous comprenons que cette étude [des conséquences de l’usage de munitions radioactives, ndlr] sera le seul argument de poids pour tous ceux qui voudraient demander justice à la cour. […] La tâche est de prouver scientifiquement que l’uranium appauvri contribue au développement des cancers et entraîne d’autres graves problèmes de santé.»

«C’est pourquoi une structure de coordination a été créée […] qui ne manquera pas de soutien financier», avait ajouté le ministre.

En 2000, l’expression «syndrome des Balkans», en référence au «syndrome de la Guerre du Golfe», était déjà employée. Les problèmes de santé vécus par de nombreux militaires ayant participé aux conflits de la région depuis le début des années 90 ont fait l’objet de bien des débats. Des controverses où l’uranium appauvri tenait une place de choix.

Pourtant, les Américains, qui ont largué des dizaines de milliers de munitions à uranium appauvri durant la guerre du Kosovo, étaient loin de reconnaître le danger de telles armes. Madeleine Albright, qui officiait à l’époque en tant que secrétaire d’État américain, a minimisé à plusieurs reprises les risques de l’uranium appauvri. De quoi énerver le général Anatoli Kornoukov, qui commandait les forces aériennes russes en 2000. Il avait ainsi dénoncé les déclarations des responsables américains qui démentaient connaître l’existence d’un «lien direct» des munitions à uranium appauvri avec le «syndrome des Balkans»:

«Toutes les déclarations à ce sujet des représentants de l’administration américaine, y compris celles du secrétaire d’État Madeleine Albright, sont destinées à des amateurs.»

Quelques mois plus tard, en 2001, L’Obs mentionnait que le ministre grec de la Défense de l’époque, Akis Tsohatzopoulos, avait confié au quotidien athénien Ta Nea que Madeleine Albright «lui avait demandé de contribuer à étouffer l’affaire des munitions “UA” (à uranium appauvri)»:

«Récemment, Albright a insisté sur le fait que l’utilisation de l’uranium appauvri n’était pas dangereuse pour la santé humaine et elle a demandé notre aide pour empêcher l’exploitation politique de cette question.»

L’uranium appauvri est utilisé dans l’armement pour son efficacité diabolique. Sa nature de métal lourd en fait une arme redoutable, qui peut transpercer facilement de nombreuses cibles. «Au contact de sa cible, l’uranium s’enflamme, relâchant en grande quantité de minuscules particules radioactives. Transportées par le vent, ces particules peuvent se retrouver dans l’eau, le sol, les nappes phréatiques… contaminant tout l’environnement», explique le site Sortirdunucléaire. org.

D’où le probable lien avec l’augmentation des cancers dans les régions touchées. En France, le cas d’Henri Friconneau, capitaine de gendarmerie décédé en 2015 d’un angiosarcome (cancer rarissime), est révélateur. Il vient d’être reconnu «Mort pour la France» selon les informations de La Voix du gendarme. En 2019, sa veuve, Laurette Friconneau, avait réussi, au terme d’un combat judiciaire long de plusieurs années, à faire reconnaître que le cancer de son mari avait été provoqué par son exposition à l’uranium appauvri lorsqu’il était en Opex (opération extérieure) au Kosovo en 2000. Il avait été envoyé à Mitrovica afin d’enquêter sur les crimes de guerre commis par les Serbes à la fin des années 90.

«C’est donc dans ce contexte qu’Henri Friconneau effectue sa mission durant six mois, en 2000. Avec ses collègues, il est logé dans d’anciennes casernes de l’armée yougoslave, qui portent encore les traces des bombardements. En mai 2014, l’enquêteur, devenu entre-temps officier et un des piliers de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP), est hospitalisé en raison de douleurs persistantes à la fesse gauche, contre lesquelles les anti-inflammatoires restent inefficaces. Les analyses permettront de découvrir qu’il est rongé par un “angiosarcome métastatique osseux, touchant le foie, les poumons et le cœur”», explique le journaliste Jean-Claude Jaillette dans Marianne.

Le combat de Laurette Friconneau

«Étant à la fois chimiotoxique et radiotoxique, l’uranium appauvri atteint les reins, les poumons, le squelette, les organes reproducteurs, la thyroïde, les muscles, les ganglions lymphatiques, ainsi que le système neurologique. Les types de pathologies observées sont principalement les cancers (dont leucémies) et les malformations congénitales. Les effets ne sont pas les mêmes selon l’intensité et la durée d’exposition, mais aussi selon la nature physique et chimique de l’uranium appauvri, qui peut varier d’un obus à l’autre. En outre, les enfants sont beaucoup plus vulnérables aux effets de l’uranium appauvri. Même une faible dose peut avoir des effets. La Commission internationale de Protection radiologique a été obligée d’admettre officiellement que, si le risque augmente en fonction de la dose reçue, il n’existait pas de seuil d’innocuité», détaille le site Sortirdunucleaire.org.

La maladie emportera Henri Friconneau en quelques mois. Le départ d’un combat judiciaire de longue haleine pour Laurette afin d’obtenir une pension de veuve de victime de guerre. L’armée la lui refuse une première fois après la mort de son mari, détenteur de la croix de chevalier de l’ordre national du Mérite. Selon Marianne, l’armée lui écrit un bref courrier afin de lui signifier que «la preuve au service du décès des suites d’un angiosarcome n’a pas été apportée». Il faudra attendre le 21 juin 2019 pour que la cour d’appel de Rennes donne raison à la veuve, après que cette dernière a tout mis en œuvre pour constituer un solide dossier, regroupant notamment le calendrier des bombardements, des études épidémiologiques montrant l’augmentation des cancers dans la région de Mitrovica et le témoignage d’un expert scientifique.

«La cour a repris nos arguments en reconnaissant un lien de causalité entre ce type d’exposition et un théâtre de guerre», expliquait Me Rachet-Darfeuille, conseil de Laurette Friconneau, citée par Marianne.

Dusan Gujanicic, chercheur à l’Institut des études politiques de Belgrade, souligne que l’affaire Friconneau représente le premier cas du genre qui obtient une certaine médiatisation en France. De quoi donner des idées aux familles d’autres militaires français décédés de cancer dont l’exposition à l’uranium appauvri au Kosovo pourrait être la cause?

«En ce qui concerne les citoyens français, il nous reste à suivre l’évolution de la situation. Je ne saurais préciser le nombre de ceux qui pourraient tenter de porter plainte, mais je n’exclus pas quelque chose de ce genre dans un avenir prévisible», explique l’expert au micro de Sputnik.

Reste que d’après Dusan Gujanicic, il est peu probable que le nombre de plaintes qui pourraient être déposées en France dépasse celui de l’Italie. En mars 2017, le quotidien italien Corriere della Serra rappelait que de nombreuses familles italiennes se battaient contre l’État. À l’instar de Laurette Friconneau, elles souhaitent faire reconnaître que la mort de nombreux soldats était liée à leur exposition à l’uranium appauvri sur les théâtres de conflit, notamment au Kosovo.

Une décision de justice qui va remettre lumière l’affaire de l’UA?

Le quotidien le plus diffusé de la Botte soulignait notamment la mort le 22 décembre 2015 de Gianluca Danise, membre de l’armée de l’air italienne, des suites d’un cancer que lui et sa famille imputent à son exposition à l’uranium appauvri. Gianluca Danise a notamment servi au Kosovo. Avant sa mort, le vétéran de l’armée de l’air tenait un journal en ligne qui avait ému une partie de l’Italie et mis en lumière la problématique des soldats exposés à ce matériau de la mort.

«J’ai peur de mourir et de ne pas pouvoir donner un avenir à ma femme et ma fille […] J’ai peur de mourir avant d’avoir eu gain de cause face à la maudite bureaucratie militaire et civile…», y écrivait-il.

Gianluca Danise faisait également part du manque d’information et de protection des soldats italiens déployés au Kosovo:

«Nous avons vu les Américains et nous nous sommes demandé pourquoi ils marchaient équipés comme ça. Ils ressemblaient à des martiens. Ils ressemblaient à des personnages de ces films de type “Virus”», racontait Gianluca Danise.

«Ils avaient de l’équipement pour manipuler des matériaux que nous n’avions pas. Nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi ils étaient si équipés, nous avons pensé qu’ils exagéraient. Après le Kosovo, à mon retour de la deuxième mission que j’ai effectuée en Érythrée, j’ai commencé à lire les journaux et mon sang a gelé. C’était le moment où nous avons commencé à parler d’uranium appauvri. J’espérais ne pas être parmi les malheureux. Au lieu de cela, en 2010, cela m’a aussi touché. Tout a commencé par un mal d’oreille et ma vie a été bouleversée», détaillait le soldat transalpin.

Dusan Gujanicic explique que les soldats italiens ont davantage été touchés que leurs homologues français, car ces derniers servaient dans le nord de Mitrovica, alors que les Italiens étaient stationnés à Metohija, à la frontière avec l’Albanie, la région la plus intensément bombardée à l’uranium appauvri.

Le chercheur de l’Institut des études politiques de Belgrade espère que la victoire juridique de Laurette Friconneau fera bouger les choses:

«Vu que le procès est gagné, la balle est maintenant dans le camp de notre État et de notre diplomatie. Il leur faut s’y consacrer pour expliquer au monde entier que ce qui s’était produit en Yougoslavie était une authentique catastrophe humanitaire. Toutes les organisations serbes susceptibles d’influer sur l’évolution de la situation devraient participer à cette campagne.»

L’expert souhaite que son pays «promeuve» la vérité dans les milieux publics français et en appelle au rôle des médias. Belgrade doit selon lui encourager les familles de militaires français touchés à saisir la justice afin que la France accorde une attention de plus en plus sérieuse à la cette catastrophe humanitaire.

Si Dusan Gujanicic est persuadé que le verdict de la cour d’appel de Rennes peut poser un fondement légitime dans la lutte pour la reconnaissance des dégâts causés par l’uranium appauvri, il sait que le combat est loin d’être gagné:

«C’est une lutte prolongée, exténuante, ne promettant pas de résultats immédiats. Il ne faut pas sous-estimer l’opposition de certaines structures étatiques et paraétatiques, à laquelle se sont heurtées les familles des militaires italiens: plusieurs d’entre elles ont raconté avoir subi des pressions et avoir été intimidées par les autorités.»

Malgré les dangers représentés par son utilisation, les munitions à l’uranium appauvri ne sont toujours pas formellement interdites au niveau international et continuent d’être utilisées sur les théâtres de conflit à travers le globe.

Source :sputniknews

Une image télévisée montrant un pont sur le Danube à Novi Sad, dans le nord de la Serbie, après sa destruction par les avions de combat de l'OTAN

 

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