Des gouvernements du Moyen Orient craignent des pénuries d’aliments, d’eau et d’énergie

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Nafeez Ahmed Source en anglais: Insurge Intelligence, 12-10-2017 https://medium.com/insurge-intelligence/
publié le 12 OCTOBRE 2017
mis à jour le : 10 Juin, 2020

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Des documents officiels obtenus en exclusivité par INSURGE confirment que des gouvernements du monde musulman reconnaissent en privé que le changement climatique est une menace de « proportions inimaginables », suscitant déjà des problèmes de pénurie en terres, alimentation, eau et énergie.

Cependant, les mesures proposées pour relever ce défi demeurent peu réfléchies et manquent de rigueur scientifique. Des évolutions plus ambitieuses sont nécessaires si des pays au Moyen-Orient et en Afrique du Nord veulent éviter des crises majeures en matière écologique, énergétique et économique.

Des documents officiels provenant de l’Organisation pour la coopération islamique (OIC), l’organisme intergouvernemental le plus important après les Nations-Unies, révèlent que des pays à travers le monde musulman sont, en privé, inquiets des risques dans les années à venir de crises majeures en termes d’énergie, nourriture et eau.

L’OIC comprend 57 membres répartis sur quatre continents, se définissant elle-même comme la voix collective du monde musulman.

Les documents, produits par le Comité Permanent de l’OIC sur la Coopération scientifique et technologique (COMSTECH), sont composés d’ordres du jour des discussions entre les ministres du gouvernement lors du Sommet inaugural de l’OIC sur la science et la Technologie qui s’est tenu début septembre à Astana, au Kazakhstan.

Le sommet a conduit les états membres de l’OIC à adopter officiellement une série de recommandations politiques.

Les nouvelles mesures politiques s’inscrivent dans le cadre d’un effort de l’OIC visant à faire face à la stagnation du monde musulman en matière de développement scientifique et technologique.

Une version publique de l’ordre du jour est disponible sur le site web de l’OIC. Toutefois, INSURGE a obtenu en exclusivité une version préliminaire antérieure du document, qui diffère sur des aspects essentiels de la version finale publiée.

Bien que les deux versions de l’ordre du jour reconnaissent les préoccupations concernant les grands défis alimentaires, hydrologiques et énergétiques, la version préliminaire précédente contient un certain nombre de déclarations fortes – supprimées par la suite – indiquant à quel point certaines de ces questions sont considérées comme graves en interne par les gouvernements de l’OIC.

Une pénurie de ressources

Notant que les états membres de l’OIC sont actuellement confrontés à des problèmes urgents de « sécurité et de sûreté alimentaires », le projet de document déclare franchement :
« La plupart des états membres de l’OIC sont à court de terres et d’eau utilisables. L’urgence de la question exige que toutes les mesures soient prises pour maximiser les résultats obtenus à partir de la plus faible quantité d’eau possible, ainsi que pour assurer un accès universel et équitable à l’eau potable. »

Ce paragraphe a été retiré en entier de la version finale de l’ordre du jour et rendu public sur le site web de l’OIC.

AXIOME : [D’après Euclide, un axiome est une évidence qui se passe de preuve, NdT] Le monde musulman est confronté à une crise imminente des terres et de l’eau.

Le document note que cette pénurie croissante de terres et d’eau, en particulier pour la production alimentaire, est exacerbée du fait que : « […] la révolution verte est essentiellement terminée et les taux de croissance élevés de l’agriculture ne seront pas maintenus uniquement par la technologie, les pratiques et les attitudes actuelles. » Le changement climatique, en particulier, a « accru la vulnérabilité des communautés agricoles », affirme le document.

Une consommation non durable

Le document poursuit en observant que la consommation d’énergie – ainsi que la consommation d’eau et de terre – se situe à des niveaux « non durables » dans tous les pays de l’OIC. « La qualité de la vie humaine moderne a été et sera toujours totalement tributaire de la disponibilité d’une énergie abordable. On craint toutefois que la consommation d’eau, de terres et de combustibles ne devienne non durable au rythme actuel. » Selon le document, la demande mondiale d’énergie devrait doubler d’ici à 2040, en soulignant que « les économies émergentes seront responsables de 90 % de la croissance de la demande d’énergie causée par l’augmentation de la population et la croissance rapide de la classe moyenne ». Le document avertit en outre que les efforts de diversification des « ressources primaires » seront affectés non seulement par les politiques nationales, mais aussi par les fluctuations des prix mondiaux et la « géopolitique ou la concurrence pour les ressources ».
AXIOME : Les taux actuels de consommation d’eau, de terre et d’énergie dans une grande partie du monde musulman sont insoutenables.

Supprimer la sensibilisation au climat

Bien que le document contienne une reconnaissance bienvenue des changements climatiques, les différences entre le projet et la version finale suggèrent que la gravité des préoccupations est minimisée.
Le document fait observer que : « Le changement climatique est particulièrement préoccupant pour les Etats membres de l’OIC qui se trouvent dans des régions sensibles au climat et qui sont déjà aggravées par la désertification, la sécheresse, la dégradation des terres et de l’eau, en particulier le milieu marin et les pêcheries qui s’y trouvent. »
Toutefois, le paragraphe suivant du projet de document, reconnaissant la responsabilité première de l’homme dans les changements climatiques actuels, a été supprimé de la version finale :
« Le changement climatique et le réchauffement de la planète sont anthropiques et peuvent avoir été sous-estimés. Nous n’avons qu’une seule planète comme habitat pour l’avenir prévisible et elle est confrontée à une crise aux proportions inimaginables. »
L’élimination de cette reconnaissance, petite mais cruciale, de la dimension « inimaginable » de la crise climatique est cohérente avec les efforts précédents de certains gouvernements de l’OIC – en particulier l’Arabie Saoudite, le principal bailleur de fonds de l’organisme – pour minimiser le réchauffement climatique. Comme je l’ai déjà indiqué dans le Guardian, l’Arabie saoudite avait dirigé une coalition de pays qui avaient fait pression sur le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de l’ONU pour qu’il « dilue » certaines parties de son rapport phare afin de réduire au minimum l’action climatique.

Le nouveau document de l’OIC révèle cependant pour la première fois que les gouvernements du monde musulman reconnaissent en privé la gravité de la pénurie d’eau, de nourriture et de ressources. Pourtant, ils dissimulent délibérément leurs évaluations privées à leur propre public.

APERçU : Les gouvernements du monde musulman ne sont pas prêts à avouer à leurs populations la gravité de leurs problèmes environnementaux et de ressources.

Des solutions médiocres

Pire encore, les solutions proposées par le document final, signé par les états membres à l’issue du sommet de l’OCI en septembre, laissent beaucoup à désirer. Le document indique que d’ici 2040, les combustibles fossiles conserveront une part de 60-65% dans le secteur de l’énergie primaire de la plupart des pays de l’OIC, et il critique les énergies renouvelables de ne pas avoir été en mesure d «’offrir un approvisionnement de base, qui n’est disponible que par les combustibles fossiles ou nucléaires ». L’objectif d’énergie renouvelable proposé par le document est de 10 % d’ici 2025, ce qui est loin d’être suffisant pour réduire les émissions des combustibles fossiles des plus gros pollueurs de l’OIC. Au lieu de cela, le document fait l’hypothèse de l’énergie nucléaire, notant que de nombreux pays de l’OIC « envisagent de commencer à construire des centrales nucléaires ».

APERçU : La plupart des gouvernements musulmans du monde restent attachés au maintien du statu quo, paradoxalement, malgré les signes d’une crise imminente.

Un mouvement positif

Le document contient toutefois quelques points positifs.
Il évoque l’idée de créer des « micro-réseaux » pour faciliter la mise en place de « systèmes autonomes [d’énergie] pour les petites collectivités », et préconise de redoubler d’efforts pour mettre au point des accumulateurs à batteries, des cellules solaires et des réservoirs de stockage à sel fondu efficaces pour concentrer l’énergie solaire, ainsi que des investissements plus importants dans la géothermie.

Elle appelle également à une planification nationale plus efficace en matière d’atténuation du changement climatique, comprenant une recommandation visant à intégrer les objectifs de développement durable des Nations Unies dans les politiques nationales. Ce qui est un grand pas en avant, même si les SDG sont profondément imparfaits.
Le document exhorte également les états membres de l’OIC à « viser le recyclage maximal des eaux usées urbaines » et à accroître l’efficacité de l’utilisation de l’eau par « les nouvelles technologies et les méthodes agricoles ».
Malheureusement, le document est plutôt mince sur la manière exacte dont ces politiques positives pourraient être mises en œuvre.

Que peut-on faire concrètement ?

La caractéristique la plus frappante du document est peut-être l’absence apparente de tout engagement, par rapport à la littérature scientifique naissante qui met l’accent sur le progrès des sciences et de la technologie. Une série d’études réalisées cette année fournit un instantané convaincant des pistes viables qui pourraient éviter ou atténuer les crises croissantes liées à la nourriture, à l’eau et à l’énergie.

Des démarches conjointes

L’élaboration des politiques en général, mais surtout dans ces régions, considère l’eau, l’alimentation et l’énergie comme des domaines distincts, plutôt que comme fondamentalement interdépendants. Le professeur Atef Hamdy, qui siège au conseil d’administration du Conseil arabe de l’eau, explique, https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-319-48408-2_6 dans une contribution à la sécurité de l’eau, de l’énergie et de l’alimentation dans la région arabe, qu’une « attention urgente » est nécessaire pour établir « des relations et des liens entre les institutions politiques des trois secteurs ».
En d’autres termes, la première étape consiste à adopter une approche concertée qui considère que les questions relatives à l’eau, à l’alimentation et à l’énergie sont systématiquement interconnectées.

ACTION : Les décideurs politiques, les scientifiques et la société civile qui s’occupent de ces questions devraient adopter des approches globales qui reconnaissent leur interdépendance fondamentale.

Réduire le gaspillage alimentaire

Selon le géologue Abdirashid A. Elmi, du Département de gestion des technologies environnementales de l’Université du Koweït, dans un article scientifique https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-319-58679-3_3 paru dans Sustainable Agriculture Reviews, les politiques actuelles en matière d’alimentation, d’énergie et d’eau sont « marquées par des pratiques de gaspillage, de sorte que le gaspillage alimentaire au niveau des ménages est plus important que les céréales produites localement ». En plus d’investir davantage dans l’agriculture nationale, une solution plus immédiate, souligne M. Elmi, consisterait à promouvoir des pratiques de conservation qui permettraient d’économiser une quantité importante de ressources alimentaires. ACTION : Les gouvernements devraient, au moins investir dans des moyens d’éliminer les pratiques habituelles qui entraînent des gaspillages alimentaires colossaux.

Renforcer les énergies renouvelables

Actuellement, l’énergie solaire représente en moyenne moins de 0,2 % de la capacité totale d’électricité installée de la région.

C’est ce qu’a déclaré https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-319-48920-9_9 Nassir El Bassam, du Centre international de recherche sur les énergies renouvelables en Allemagne, dans une étude publiée en avril.

La quantité de rayonnement solaire dans la région arabe « équivaut de 1 à 2 barils de pétrole par mètre carré et par an. Ces taux sont parmi les meilleurs au monde, ce qui rend la région appropriée pour le chauffage et le refroidissement solaires,ACTION l’énergie solaire concentrée (CSP) et les applications photovoltaïques concentrées (CPV) ». La région a donc « le plus haut niveau d’apport solaire du monde terrestre », qui peut être utilisé non seulement pour l’électricité, mais aussi pour le dessalement de l’eau.

ACTION : Une stratégie ambitieuse de transition vers les énergies renouvelables pour le Moyen-Orient devrait viser à fournir une source d’électricité durable et être conçue pour faciliter la mise en place de systèmes durables de production d’eau et de production alimentaire.

Une telle transition est techniquement faisable. Une étude menée plus tôt cette année par des chercheurs de l’Université de technologie de Lappeenranta (LUT) a conclu que les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pourraient passer à des systèmes d’énergie 100 % renouvelable entre 2040 et 2050, produisant de l’électricité à un prix plus bas que les combustibles fossiles.

Bien que les efforts de l’OIC pour relancer la science et la technologie dans le monde musulman soient assez appréciés, la littérature scientifique offre déjà des solutions beaucoup plus ambitieuses. Bien que l’ampleur des risques ait été reconnue par le secteur privé, il semble que, pour la plupart de ces gouvernements, le statu quo est toujours d’actualité.

Le Docteur Nafeez Ahmed est un journaliste d’investigation primé depuis 16 ans et créateur d’INSURGE intelligence, un projet de journalisme d’enquêtes d’intérêt public financé par la population. Il est chroniqueur « Changement de système » à VICE’s Motherboard.

Source :les-crises.fr

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