Intervention de Georges Gastaud,

(philosophe, militant du Pôle de Renaissance Communiste en France, gastaudcrovisier2@wanadoo.fr , 10 rue Grignard, 62300 Lens)

aux Rencontres de Serpa, Octobre 2005, « Civilizaçao ou barbarie »


Cassandre et Prométhée


N'en déplaise aux positivistes, qui ont dévalué l'idée de sens, ainsi qu'à certains marxistes, qui l'ont abandonnée aux religions et à la métaphysique, le rôle d'un analyste politique est de saisir le sens objectif de son époque, d'en dégager les contradictions motrices pour dessiner à partir d'elles les tendances susceptibles d'orienter l'action humaine ; ainsi peut-il préciser les contours objectifs des camps qui s'affrontent et les buts stratégiques que ces camps peuvent raisonnablement s'assigner ; ainsi peut-on aider les hommes à se mouvoir librement et rationnellement, non dans des fantasmes, mais dans la problématique réelle qu'il leur faut nécessairement traiter pour améliorer leur existence car, comme le dit Marx, « l'humanité ne se pose jamais que les problèmes qu'elle peut résoudre ». C'est à cette recherche de sens que se livrait naguère le Mouvement communiste international quand il déclarait, avec justesse pendant toute une période, que l'époque historique initiée par Octobre 17 était celle du « passage du capitalisme au socialisme ». Ainsi les peuples étaient-ils dotés d'une boussole leur permettant de s'orienter dans le présent et d'indiquer clairement dans quelle direction marcher pour faire converger les luttes.


Mais dira-t-on, l'histoire a balayé cette illusion de sens : la re-mondialisation du capitalisme a détruit l'illusion d'une bonne « fin de l'histoire » annonçant des « lendemains qui chantent ». S'il y a une « fin de l'histoire », c'est, -nous dit-on-, parce que la prétendue « mort du communisme » a périmé les « grands récits mythiques » dont ferait partie le marxisme, c'est parce que le capitalisme occupe tout l'horizon, c'est parce qu'il faut se faire à l'idée que le réel n'a aucun sens, c'est parce qu'il n'y a rien d'autre à faire, pour ceux qui se veulent réalistes, qu'à attendre la mort dans une sorte d'hédonisme désespéré, et pour ceux qui se disent utopistes, qu'à rêver d'un monde meilleur mais… impossible. Si bien que cette destruction du sens aboutit à nourrir conjointe-ment, comme nous l'observons au quotidien, le pragmatisme capitaliste et son supplément d'âme religieux.


Or cette désillusion est la plus grave des illusions. Les nihilistes qui déclarent que la vie et l'histoire n'ont plus de sens, ou même qu'elles n'en ont jamais eu, ne perçoivent-ils pas d'ailleurs à quel point leur propos est comiquement contra-dictoire, puisqu'ils déclarent en fait, que pour orienter raisonnablement sa vie, il faut prendre acte de son absurdité… Et voilà ces étranges militants du non-sens qui rompent des lances contre ceux qui pensent qu'il existe un sens objectif, qui n'a certes rien à voir avec le projet d'un Dieu, mais sur lequel les hommes peuvent prendre appui pour rater ou pour réussir leur vie et leur histoire. Mais la re-mondialisation du capitalisme prouve-t-elle que l'histoire n'a pas de sens… ou bien signifie-t-elle au contraire qu'elle comporte aussi des sens négatifs, des inversions de circuit qui la font parfois « tourner à l'envers » ? L'angoisse dans laquelle la re-mondialisation du capitalisme a plongé les peuples suite à la victoire du renversement des régimes socialistes, témoigne-t-elle qu'il n'y a jamais eu de sens ou fait-elle au contraire ressortir par contraste cette inversion terrifiante du sens objectif qu'est la contre-révolution, et son produit, la restauration planétaire de l'exploitation capitaliste la plus brutale sous le drapeau du néo-libéralisme ?


Sur le plan théorique, le brouillage du sens qu'a produit la contre-révolution a permis à certains intellectuels de gauche qui ne demandaient que cela, de déclarer « obsolètes » les outils théoriques et pratiques forgés par Marx et Lénine. Mais à y regarder de près, ces déclarations de rupture avec le marxisme-léninisme n'ont pas suivi la contre-révolution : le révisionnisme actuel n'a dressé passivement un constat d'échec, il a activement préparé et nourri la défaite, soit en n'analysant pas à temps des phénomènes nouveaux (dans ce cas il a été nourri par son complémentaire, le dogmatisme) soit en détruisant les outils théoriques marxistes-léninistes au nom d'une modernité non conceptualisée et superficielle-ment décrite.


Car peut-on penser qu'ils étaient de grands marxistes ceux qui n'ont rien vu venir, ceux qui n'ont pas su écouter les « Cassandre rouges »1 plus authentiquement troyennes que les optimistes de service du socialisme réel (« pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté », disait Gramsci), qui n'ont pas saisi que la lutte des classes faisait rage au sein même du camp progressiste, sous la forme d'un affrontement de plus en plus rude au fil des années entre des révolutionnaires,- hélas insoucieux des fissures apparues dans la 1ère expérience socialiste de l'histoire, et des opportunistes de plus en plus hardis, qui ont patiemment construit leurs chevaux de Troie idéologiques au sein des Citadelles du mouvement ouvrier et du mouvement national anti-impérialiste ?


Le propos de cette intervention, qui coïncide à la fois avec le 40ème anniversaire de la mort du Che et avec le 90ème anniversaire d'Octobre 17, est de montrer que l'anticommunisme, l'anti-marxisme et l'anti-léninisme constituent le grand contresens de notre époque. Non seulement le marxisme et le léninisme ne sont pas invalidés par la contre-révolution, mais ils étaient seuls capables de l'anticiper et de la prévenir, et ils restent les seuls capables, à condition de les frotter aux phénomènes qualitativement nouveaux de notre temps, de pointer les contradictions motrices, soit de la contre-révolution, soit du passage au communisme, de manière à permettre aux peuples de rompre à temps avec un processus dé-civilisateur que je qualifie d'exterministe voire de contre-révolution permanente.


Ce processus, dont les faces mortifères sont la barbare restauration capitaliste à l'Est, la contre-réforme néo-libérale à l'Ouest, la re-colonisation du Sud, la course vers d'ultimes guerres de repartage impérialiste du monde, la fascisation des « démocraties occidentales », la criminalisation du 1917 bolchevique et du 1793 jacobin, le pillage illimité des ressources terrestres, la perversion technico-économiste du projet scientifique, l'assèchement de la création et la mise à mort des diversités culturelles, la déchéance des nations souveraines, la bestialisation des individus livrés au « tous contre tous », oui, tout cela place l'humanité devant une alternative qui constitue la problématique objective de notre temps : avant que l'humanité de l'homme ne s'assèche, avant peut-être que l'humanité tout court n'en crève, il faudra bien choisir entre un communisme de seconde génération, ce que Marx appelait « l'humanité sociale », et la barbarie d'un mode de production capitaliste devenu « réactionnaire sur toute la ligne », d'un impérialisme parvenu à son stade ultime, l'exterminisme des Reagan et des Bush ; ce qui signifie que, si l'humanité ne trouve pas la voie d'un socialisme du 21ème siècle, si elle ne se dresse pas contre la force des choses capitaliste en s'aidant d'un marxisme-léninisme de nouvelle génération, alors la « fin de l'histoire » prendra une toute autre signification que celle qu'envisagèrent successivement le grand Hegel et le microscopique Fukuyama : ni la « bonne fin » d'une cité enfin réconciliée, ni la « fin » grise du Marché à perpétuité, mais la mauvaise fin de l'histoire par extermination de l'espèce humaine ou par exténuation de l'humanité en l'homme.


Si bien qu'il faut donner toute sa dimension vitale, anti-exterministe, et pas seulement sacrificielle, au mot d'ordre lucide que Cuba socialiste lance à tous les progressistes du monde : « socialismo o muerte » !

Il est impossible d'argumenter exhaustivement dans un bref exposé. Je me contenterai pour l'heure de


-brosser à grands traits l'unité de l'exterminisme et de l'opportunisme en revenant sur l'un des facteurs les plus ignorés de la contre-révolution à l'est ; ce retour sur la contre-révolution est indispensable puisque sans sa juste compréhension, on ne peut comprendre la nature profonde de la contre-révolution, ni même comprendre que ;


-montrer la signification anti-exterministe, profondément humaniste et universaliste, du combat pour le communisme ;


-pointer la nécessité pour mener ce combat de regrouper les forces communistes et révolutionnaires internationales, et autour d'elles, les forces anti-impérialistes, tout cela sans crainte d'affronter le « cheval de Troie » omniprésent de l'oppor-tunisme dont le carburant le plus puissant est la criminalisation du communisme ; tout au long de l'exposé, nous confronterons la « nouvelle pensée » anti-léniniste de Gorbatchov, à la conception marxiste-léniniste de la lutte des classes pour la société sans classes sous la conduite du prolétariat qui définit à nos yeux le communisme. 


1°) Exterminisme, opportunisme et contre-révolution


L'interprétation la plus courante de la contre-révolution à l'est, pardon de la « révolution anti-totalitaire », repose sur cette idée plate, énoncée par Berlinguer dès les années 70, que la Révolution d'Octobre, pardon, -le « modèle soviétique », avait « perdu toute force propulsive ». J'ai tenté par ailleurs de montrer qu'il n'est pas pertinent, comme le font certains marxistes, de privilégier, soit les « facteurs » internes de la contre-révolution, soit les facteurs « internes » ; une analyse dialectique de la contre-révolution doit au contraire montrer l'intrication de ces facteurs : dans une large mesure, les déviations « internes » du socialisme furent le produit, non nécessaire d'ailleurs, de l'énorme pression externe, car Lénine avait indiqué dans ses derniers textes, les moyens pour s'en prémunir ; quant aux forces anticommunistes de l'extérieur, elles ont agi en URSS en empruntant le canal « interne » des forces opportunistes, lesquelles ont en quelque sorte « conduit », au sens thermique du mot, la contre-révolution ; si bien que l'apparente « autodestruction » des pays socialistes par les forces opportunistes issues du PCUS fut en réalité le produit d'une lutte des classes mondiale intériorisée qui prit la forme peu lisible d'un affrontement d'apparence purement « interne » entre forces socialistes et forces révisionnistes.


C'est à partir de cette conception surdéterminante des phénomènes historiques que nous pouvons comprendre comment se sont articulés et « potentialisés » l'exterminisme impérialiste, l'opportunisme liquidateur de Gorbatchev et la contre-révolution. Avant de perdre la raison, la sinistre Thatcher a expliqué dans un ultime livre autobiographique comment elle avait fomenté avec Reagan une méga-relance de la course aux armements et une préparation de la guerre nucléaire dans le dessein avoué de faire craquer politiquement la direction soviétique. De son côté, Nixon écrivait dans son livre « Le mythe de la paix », écrit au début des années 80 : « les dirigeants russes doivent savoir qu'ils ont le choix entre avoir la guerre et abandonner leur système communiste ». N'oublions pas les conditions d'avant 84, date de l'implantation en Allemagne des missiles Pershing qui mettaient Leningrad à 6 minutes de tir du QG de l'OTAN basé en RFA, pendant que Reagan lançait contre l'URSS sa « guerre des étoiles », ancêtre du « bouclier anti-missiles » que Bush II veut actuellement installer en Pologne pour menacer la Russie.

Il s'agissait clairement alors

a) de menacer Moscou d'une « guerre préemptive », accompagnée d'un « first use » (utilisation en premier de l'arme nucléaire par les USA), voire d'un « first strike » (frappe nucléaire massive, « désarmante » ou « désarçonnante », utilisée pour commencer la guerre par la destruction des moyens de riposte soviétique) ;


b) de neutraliser la dissuasion soviétique en installant un bouclier d'intercepteurs sophistiqués, dont la finalité était nettement offensive ;


c) de contraindre l'URSS, soit à se ruiner en surenchérissant sur les Etats-Unis alors que son économie était moins forte, soit à « caler » politiquement en mettant les pouces devant les Etats-Unis.


Or, peu de commentateurs relèvent la coïncidence des dates : sur le plan militaire, 1984 c'est l'implantation des euro-missiles malgré l'opposition majoritaire du peuple allemand ; sur le plan politique, c'est la danse macabre du cimetière militaire de Bitburg, où Reagan, Thatcher, Kohl et Mitterrand se donnèrent la main à proximité de tombes de Waffen SS pour défier ensemble « l'Empire du mal » soviétique ; or, après la mort de Brejnev, après l'intermède Tchernenko-Andropov, la direction soviétique bascula dans le social-pacifisme : Gorbatchev éliminea alors l'« orthodoxe » Romanov en proposant un programme revendiquant le désarmement unilatéral de l'URSS et une « nouvelle pensée » dont le caractère « non bolchevik » sera d'abord opportunément travesti en « retour à Lénine ».


Mais pour que ce revirement anti-léniniste ait lieu, il faudra qu'entrent en jeu plusieurs données structurantes :


-d'abord, bien sûr, un état bien réel de pré-crise politique, idéologique, économique et culturelle (marquée notamment par le délitement de la Pologne socialiste) qui créera les conditions propices à l'arrivée au pouvoir d'un prestidigitateur promettant de régler tous les problèmes en s'entendant avec l'Occident ; je ne puis ici analyser les raisons de ce qu'on a appelé la « stagnation » du socialisme réel ;


-ensuite, une profonde dérive idéologique et théorique, déjà très perceptible chez A. Gromyko, le ministre des Affaires étrangères de Brejnev, dont j'avais eu pour ma part l'occasion de critiquer certaines conceptions théoriques dès le début de la décennie 80 ; en effet, Gromyko proclamait que, puisque la guerre nucléaire menace de mort toute l'humanité, une guerre atomique est-ouest n'aurait donc plus de « sens politique » ; partant de cette idée fausse, Gromyko, puis Tchernenko et Andropov prônaient la notion équivoque d'un « front de la raison » contre la guerre nucléaire ; cette notion eût pu avoir une dimension anti-impérialiste s'il eût été clair que le danger d'extermination était porté par l'impérialisme US et que, conséquemment, la défense de la paix était inséparable de celle du socialisme. Mais l'interprétation dominante idéaliste qui se dégagea très vite de ce « front de la raison » était plutôt dépolitisante et elle a profondément nourri le pacifisme « au-dessus des classes » qui triomphait à l'Ouest, y compris sous l'égide de certains partis communistes. Car dans le même temps, l'euro-communisme de plusieurs PC occidentaux nourrissait l'antisoviétisme et renvoyait dos à dos les Pershing et les SS 20, c'est-à-dire le belliqueux camp capitaliste et le camp socialiste ami de la paix. On appelait au fond les gens « raisonnables » du capitalisme et de l'impérialisme à se dissocier des « va-t-en-guerre », la « raison » devant l'emporter sur la « déraison ». Chez Gromyko, cela se marquait déjà par une révision en profondeur de la doctrine militaire du marxisme-léninisme. On sait en effet qu'Engels, puis Lénine, ont montré, en prolongeant les enseignements de Clausewitz, que non seulement « la guerre est la continuation de la guerre par d'autres moyens », mais qu'elle « prolonge la lutte des classes par d'autres moyens ». Or Gromyko expliquait déjà, ouvrant ainsi une brèche au liquidateur Gorby, que la guerre d'extermination nucléaire étant incapable de départager vainqueurs et vaincus, -puisqu'elle aboutirait nécessairement à la destruction de l'humanité-, c'est donc qu'elle échappe à toute rationalité politique, ce qui s'avèrera profondément faux.


-dans cette conception dépolitisée de l'exterminisme, il y avait là une profonde méconnaissance de l'asymétrie entre socialisme et capitalisme quant à la question de la guerre nucléaire. Si l'on veut bien ne pas confondre grossièrement l'intérêt de classe avec le seul intérêt comptable, si l'on veut bien concevoir comme Gramsci, que pour agir politiquement les intérêts de classe économiques doivent prendre une forme universelle en « s'idéologisant » sous la forme de valeurs morales, d' « hégémonie culturelle » et de blocs historiques, on peut saisir ceci : ultime régime possible d'exploitation de l'homme par l'homme, le capitalisme n'a pas le même rapport à la mort, y compris à ce que le pseudo-philosophe français anticommuniste A. Glucksmann nomme la « seconde mort de l'humanité », c'est-à-dire la disparition exhaustive de notre espèce au-delà de notre mort individuelle. Glucksmann écrivaitt par exemple en 84, dans un ouvrage massivement vendu : « je préfère succomber avec mon enfant que j'aime dans une guerre nucléaire plutôt que l'imaginer entraîné vers quelque Sibérie planétaire ». Et ce fanatique va clairement jusqu'à théoriser dans la foulée le « droit » de l'Occident de défendre ses valeurs contre l'URSS « totalitaire » y compris en prenant le risque, je cite, d'une « disparition de l'humanité dans son exhaustivité », ce que même Hitler n'avait pas osé théoriser. Ces délires à grand tirage, qui en disent long sur le caractère ultra-réactionnaire de l'impérialis-me actuel, étaient résumés d'un mot par la réaction allemande : « lieber tot, als rot », plutôt morts que rouges, ce qui dit bien et en peu de mots la signification de classe politique et contre-révolutionnaire de la guerre d'extermination, dont le rôle politique était de prendre le risque de l'extermination de notre espèce pour prix d'une défaite décisive du socialisme. Dans sa fameuse dialectique du Maître et de l'Esclave, Hegel avait déjà d'ailleurs montré que toute maîtrise, toute domination, est fondée sur une fascination pour la mort puisque le Maître est prêt à payer deux vies, la sienne et celle de l'esclave, le privilège de ne pas travailler et d'exploiter autrui en se donnant l'illusion, fondatrice de l'idéalisme et des conceptions religieuses, que « l'homme noble » est « au-dessus » de son corps et de sa vie terrestre !


A l'inverse, le socialisme, qui réalise concrètement le projet inconscient de tous les Spartacus de l'histoire, a profondément besoin de la vie, du corps, du travail, de l'enfance, de la paix, de ce que les philosophes appellent « l'imma-nence ». Contrairement aux « maîtres », dont la référence à l'âme, à l'au-delà, à la « transcendance », aux « valeurs » supérieures à la vie, est constitutive de leur conscience de classe2 aliénée (et l'on conçoit pourquoi le retour du religieux accompagne la montée en puissance de l'exterminisme capitaliste), l'Esclave aime la paix et c'est exclusivement sur terre qu'il veut réaliser son salut. Structurellement, l'idéologie des exploiteurs, comme l'avait vu le poète Paul Eluard, flirte avec la mort, dont l'universel abstrait de l'argent est déjà une forme fétichisée, et concrètement chacun de nous mesure aujourd'hui à quel point la soumis-sion de toute valeur d'usage à la valeur d'échange, à la marchandise, au cannibalisme abstrait du capital, est objectivement mortifère ; au contraire, l'idéologie des exploités, -même si elle admet par nécessité qu'il soit parfois nécessaire de risquer sa vie pour affirmer la Vie… des autres-, est tournée vers l'être, donc vers la paix ; celle-ci était une véritable obsession pour les Soviétiques qui avaient subi la plus épouvantable saignée de la seconde Guerre mondiale. Cela se traduisait par le fait que la course aux armements qui épuisait économiquement le socialisme, alimentait au contraire les colossaux profits de la General Electric, dont le « public relations » avait nom R. Reagan.


Non, la guerre d'extermination n'était politiquement pas aussi redoutable aux yeux des fanatiques antisoviétiques du capital militaro-financier imprégnés d'idéologie messianique, qu'aux yeux des Soviétiques, qui n'avaient pas à espérer un « arrière-monde », celui promis par les religions et leurs Apocalypses, où se réfugier en cas de destruction de la vie terrestre. Pour le matérialiste, pour le marxiste, pour tout homme sensé, les « valeurs » dépendent de la vie puisque, comme le disait déjà le matérialiste grec Epicure, « tout bien et tout mal résident dans la sensation, alors que la mort est la privation de cette dernière ». Bref, le socialisme est constitutivement pacifique (et non pacifiste), alors que l'impérialisme est essentiellement nihiliste, soit qu'il préfère le néant à l'être quand il prend la forme nazi-fasciste (souvenons du slogan de la Phalange « à bas l'intelligence, vive la mort » !), soit qu'il dénie tout sens à l'être en criminalisant l'utopie, soit qu'il place la valeur au-dessus de l'être, dans des idéaux religieux et dans un au-delà de pacotille, ce qui revient encore à dire que ne pas être vaut mieux qu'être.


Dans ces conditions, le chantage exterministe de l'impérialisme US pouvait pleinement s'activer et prendre toute son effectivité politique : au « plutôt morts que rouges » de la réaction, fit bientôt écho le social-pacifisme de Gorbatchev qui inversait l'exterminisme occidental dans la « nouvelle pensée ». En effet, la nouvelle pensée se résumait par les mots « préférer aux intérêts de classe du prolétariat les valeurs universelles de l'humanité », en clair : « plutôt vivants et pas rouges que rouges et pas vivants ». L'universalisme pacifiste était pensé contre la lutte des classes du prolétariat. De la sorte, l'exterminisme occidental n'a certes pas pu donner lieu, pour le moment, à une guerre nucléaire, mais il a grandement favorisé, à la faveur des conceptions révisionnistes de la guerre qui dominaient déjà sous Brejnev, la reconversion social-pacifiste, anti-léniniste, de la direction soviétique, dont la nouvelle pensée a totalement désorienté le mouvement ouvrier international. En inversant la formule de Clausewitz qui définit la guerre comme continuation de la politique par d'autres moyens, la politique contre-révolutionnaire fut la continuation remarquablement efficace de la menace de guerre d'extermination si bien que, de l'exterminisme à l'opportu-nisme gorbatchévien, et de celui-ci à la contre-révolution, la conséquence vaut !


Au même moment, dans son discours de Camagüey de 89, F. Castro jetait à la face de Gorbatchev et de son universalisme abstrait cette évidence concrète : « il y a la démocratie des riches et la démocratie des pauvres, la paix des riches et la paix des pauvres », montrant par là que face à l'impérialisme, il faut promouvoir une conception de classe de la démocratie et de la paix. Tenant bon sur de ces bases, la petite Cuba est toujours là alors que la puissante direction soviétique qui avait renié Lénine, a disparu de la scène historique (le dérisoire Gorbatchev fait aujourd'hui de la pub pour les sacs Louis Vuitton !).


On vient de voir en tout cas qu'il est aberrant de renoncer à l'analyse de classe pour comprendre la destruction de l'URSS ; c'est à l'inverse faute d'une analyse de classe de l'exterminisme, et inversement, d'une analyse de classe dénuée d'étroitesse et embrassant les enjeux universels des affrontements politiques contemporains, que l'URSS brejnevienne s'est avérée incapable (ce n'est pas le seul facteur, faut-il le répéter ?) de tenir le choc de la seconde guerre froide.


Cela fixe la signification de classe de la période ouverte par la chute de la RDA : si la contre-révolution s'est nourrie de l'exterminisme occidental, à son tour l'exterminisme actuel se nourrit de la contre-révolution.


II) exterminisme et anti-exterminisme à l'époque contemporaine


Dans cette seconde partie, nous avançons l'idée que loin d'avoir disparu avec la défaite de la 1ère expérience socialiste de l'histoire, l'exterminisme impérialiste s'est enfoui et disséminé ; il imprègne aujourd'hui, au-delà des flonflons de la « modernité », la grimaçante re-mondialisation néo-libérale du capitalisme qui a pris le relais de la confrontation est-ouest sous l'égide de Bush. A contrario, apparaît la signification profondément anti-exterministe du communisme moderne et de ses alliés potentiels, les forces démocratiques, nationales et anti-impérialistes. Si bien qu'aujourd'hui les « prolétaires de tous les pays » et les « peuples opprimés du monde » n'ont plus seulement pour tâche objective de vivre mieux et de « changer la vie », mais de sauver la vie pour la changer, de la changer pour la sauver.


  1. la mondialisation capitaliste.

Il ne sera pas nécessaire ici, étant donné la claire alternative qui sert de thème au colloque, de développer l'idée que la mondialisation capitaliste épuise « la terre et le travailleur », comme l'avait vu Marx, accumulant les impasses économiques, écologiques, militaires, sociétales de toutes sortes. Non seulement ces problèmes n'obtiennent jamais de solution de fond, mais ils s'aggravent au rythme des pseudo-« solutions » qui leur sont apportées pour maintenir à flot l'exploitation capitaliste. On assiste ainsi à une incessante fuite en avant qui se heurte à la finitude des ressources terrestres et au fait que les délais pour résoudre les questions posées ne sont pas extensibles à l'infini, du moins si l'on entend par infini ce « mauvais infini » quantitatif que fustige en permanence Hegel. Constatons seulement à titre d'exemple que la disparition de l'URSS a à peine ralenti la course aux armements, de nouveau tournée contre la Russie capitaliste de Poutine, avec le soi-disant « bouclier anti-missiles » que Bush veut installer dans les ex-pays socialistes annexés par l'UE.


Observons que le régime de Bush a revendiqué cent ans de guerres et de croisades américaines. Observons le réarmement du Japon et les ambitions géopolitiques de l'Allemagne.

Observons la rapide fascisation, à divers degrés, des démocraties bourgeoises d'Occident et du Japon.

Observons le caractère de plus en plus parasitaire d'un régime qui saborde de nombreuses activités productives au profit d'un parasitisme financer exacerbé. Observons le développement rapide des productions génétiquement modifiées et insuffisamment maîtrisées. Observons l'insouciance du premier pays capitaliste du monde envers les pollutions et le réchauffement climatique, observons son indifférence envers l'épuisement prévisible des nappes d'hydrocarbures qu'il s'agit moins de ménager que d'accaparer selon le principe «  après moi le déluge ».

Observons la manière dont la science est corsetée, rétrécie, étroitement contrôlée, philosophiquement confinée au risque de buter à l'infini sur des obstacles épistémologiques récurrents et d'être incapable, faute de liberté spéculative, de résoudre des problèmes théoriques fondamentaux dont dépendent à terme d'immenses questions pratiques. Observons l'énorme déséquilibre nord-sud. Observons l'aggravation explosive des inégalités entre pays et à l'intérieur de chaque pays. Quand on prend en compte ce tableau des plus sombres, et que Fidel décrivait encore bien plus sombrement que moi à l'époque où il présidait le Mouvement des non-alignés, on peut bien se demander si le capitalisme survivra au 21ème siècle ou si le 21ème siècle survivra au capitalisme !


Si l'on voulait dépasser le constat, il faudrait relire « l'Impérialisme » de Lénine, rappeler que pour lui l'impérialisme est le « capitalisme agonisant et pourrissant » et étudier, non pas comme un jugement de valeur mais comme un concept historique, l'idée de pourrissement et ses corrélats, notamment l'idée de parasitisme économique. Cela signifie que parvenu à un certain stade, le capitalisme devient un frein relatif, voire absolu, au développement des forces productives et que loin d'engendre lui-même ses propres fossoyeurs en la personne des ouvriers prolétarisés, il détruit lui-même lesdits fossoyeurs. Cette question, que nous ne pouvons traiter ici mais que nous avons abordée ailleurs, est celle du devenir du travail productif au sens marxiste : d'un côté la classe ouvrière industrielle au sens habituel du mot, diminue, peut-être moins qu'on ne le dit, dans les métropoles capitaliste ; d'un autre côté, elle s'étend dans les pays dits « du Sud », notamment en Asie. Et surtout, nous ne devons pas être dupes de la prétendue « tertiarisation » de la société, de la prétendue extension des « services » au détriment de l'emploi industriel. D'abord parce que nombre de ces emplois « de service », relèvent de la production, voire de l'industrie au sens marxiste du mot, par exemple les transports, la logistique, les télécommunications… Ensuite parce que nombre d'activités auparavant extérieures à l'extraction de plus-value, tendent à se marchandiser, voire à se prolétariser, de la Santé à l'enseigne-ment en passant par les études et la recherche. Si l'on prend les choses au niveau mondial et en partant, non de la conception vulgaire de la production, mais de la conception marxiste, centrée sur la vente de la force de travail et la production de plus-value, il n'y a sans doute jamais eu au monde tant de prolétaires et même, tant d'ouvriers. Encore faut-il ne pas se rassurer trop vite avec de telles analyses, car nombre de salariés, y compris de salariés d'exécution, travaillent dans des secteurs d'activités ultra-financiarisés, militarisés, etc. qui selon Lénine, relève du parasitisme économique : ce n'est pas la même chose pour la révolution prolétarienne et la construction du socialisme, qu'un salarié travaille dans l'industrie agro-alimentaire ou qu'il soit groom dans un casino ou conseiller financier dans une banque d'affaires ! Cette question doit donc être étudiée de près par les économistes marxistes pour tout à la fois, écarter le pessimisme naïf, consistant à réduire le prolétariat mondial aux ouvriers d'industrie des métropoles, et éviter l'optimisme facile, consistant à prétendre que l'avenir est à nous sans problème puisqu'il y a de plus en plus de salariés, sans se demander quels salariés !


Il faudrait également relire les grands textes méconnus de Marx et d'Engels sur les sociétés pré-capitalistes : dans ces textes, les fondateurs du marxisme, qui ont une conception dialectique des rapports entre nécessité et contingence, détermi-nisme et liberté, n'annoncent nullement l'avènement fatal du communisme à la suite d'une promenade historique à travers cinq modes de production de plus en plus « évolués ». Ils montrent au contraire que les contradictions socio-économiques ouvrent des alternatives de plus en plus contraignantes qui, non seulement n'éludent pas l'intervention et le choix humain, mais rendent le choix (ou le non-choix, le choix de ne pas choisir) de plus en plus inévitable : la grande question des multiples sociétés de classe passées ou présentes est de savoir si leur histoire est capable de produire une classe révolutionnaire capable d'abolir le régime avant qu'il ne pourrisse, d'en résoudre les contradictions et de relancer le progrès humain, ou bien si la société concer-née pourrira sur pied avant de sombrer dans la mort et dans l'oubli, parfois sans laisser de véritable héritage. L'histoire offre hélas un grand nombre d'exemples de brillantes civilisations qui ont sombré corps et biens, des anciens Mayas au Cambodge médiéval en passant par l'Ile de Pâques ou par l'antique Babylonie, faute d'avoir résolu leurs immenses contradictions sociales et écologiques. La grande différence, à la fois quantitative et qualitative avec notre époque, c'est que le pourrissant capitalisme domine la planète, qu'il se soumet nombre de systèmes pré-capitalistes ou post-capitalistes, même s'il est réconfortant d'observer la résistance que lui oppose une partie de l'Amérique latine sous l'impulsion de Cuba et du Venezuela : il n'y a plus d'ailleurs, ni d' «  après » indéfiniment lointain où continuer l'histoire, c'est ici et maintenant qu'il faut lutter, mourir ou vaincre.


Là encore il n'y a pas lieu de cultiver le pessimisme historique : le communisme marxiste est en un sens moins utopiste que jamais puisqu'au fond, à l'encontre de ce que n'ont pas su voir les prophètes myopes de la « fin de l'histoire » , il n'y a pas à « abandonner » l'illusoire conception « messianique » d'une bonne fin révolutionnaire de l'histoire au profit d'une fin prosaïque, grisement réaliste, celle du Marché régnant sur le monde : il y a une dialectique des deux fins : si l'humanité ne se pose que des problèmes qu'elle peut, et qu'elle doit résoudre sous peine de « seconde mort », alors le communisme n'est plus seulement l'espérance des hommes les plus avancés, épris de justice et de salut commun : la « bonne fin du communisme » est le seul réalisme, puisque sans cela, triomphera la mauvaise fin capitaliste de l'histoire, que Marx décrivait d'une formule saisissante en ouvrant au capitalisme la rude perspective d'« une fin pleine d'effroi ou d'un effroi sans fin ». Car sans le futur communisme mondial, -qui suppose la mise en commun et la planification rationnelle et démocratique des travaux humains et des ressources terrestres-, comment résoudre la contradiction qui s'aggrave entre, d'une part, la privatisation croissante des moyens de production par une poignée d'actionnaires protégés par les Empires à leur solde, et d'autre part, la socialisation, la mondia-lisation croissante des échanges et de la production ?


Mais bien entendu, il ne suffit pas que le communisme soit la seule issue réaliste aux maux collectifs de l'humanité pour qu'il l'emporte sur le cruel système capitaliste. La grande question qui se pose à nous reste de savoir si une classe révolutionnaire moderne, et sur cette base, un large mouvement politique, culturel et social organisé à l'échelle du monde et de chaque pays, peut aujourd'hui résoudre la contradiction mondialisée et universalisée entre le capital et le travail.


  1. Le communisme comme universalisme concret et anti-exterminisme conséquent


Nous supposerons ici sans l'argumenter à fond que cette classe révolutionnaire existe, au moins en puissance, et qu'elle n'est autre que le prolétariat moderne, dans toute sa diversité, manuelle et intellectuelle, nationale et internationale. En effet, nous posons sans nous justifier plus avant que le déficit principal que rencontre aujourd'hui le mouvement progressiste mondial n'est pas d'origine purement « objective » (les moyens de la révolution existent) mais d'origine « subjective » (même si ce déficit subjectif a lui-même des bases objectives…). Inspirée des enseignements de Marx, notre thèse est que l'humanité ne pourra pas vaincre spontanément la barbarie capitaliste si sa lutte n'est pas dirigée par la classe des travailleurs salariés.


Non moins inspirée du léninisme, notre seconde hypothèse est que cette classe, aujourd'hui déboussolée par la défaite de la 1ère expérience historique de socialisme et par le morcellement du Mouvement communiste inter-national, a plus que jamais besoin de reconstituer son avant-garde, détruite par l'opportunisme international des Berlinguer, Gorbatchev, Carrillo, Iliescu, Hue et Cie. Il existe en effet aujourd'hui un décalage béant entre les besoins politiques des masses populaires, sourdement en lutte contre les effets de la re-mondialisation du capitalisme, et l'offre politico-idéologique portée par les mouvements communistes et anti-impérialistes, au point que ce déficit d'avant-garde est aujourd'hui comblé par toutes sortes de mouvements réactionnaires, xénophobes, intégristes, etc., qui dévoient l'opposition spontanée des masses aux effets du capitalisme. L'une des tâches pour laquelle nous devrions nous organiser et nous coordonner de manière permanente, est donc la recherche et le débat théorique international à la lumière du marxisme, et, même, de mon point de vue, du marxisme-léninisme ; la seconde est la lutte idéologique sur toute une série de questions que je ne puis ici que survoler, renvoyant à ma brochure « Essai sur la renaissance communiste ».



On se souvient que l'essence de la nouvelle mentalité gorbatchévienne, sous l'égide de laquelle fut désarmée la conscience civique des Soviétiques, consiste à préférer « les valeurs universelles de l'humanité aux intérêts de classe du prolétariat ». Cette formule de Gorbatchev, qui est le fil rose du livre « Perestroïka » (et qui a abouti à préférer les intérêts de classe du capital aux valeurs universelles de l'humanité !), oppose de manière anti-dialectique l'universel au particulier, la paix à la révolution, l'humanité à la classe ouvrière, l'idéalisme moral au combat de classe, la convergence capital-travail à la lutte historique entre capitalisme et socialisme. C'est l'exact contre-pied du marxisme, dont le fil rouge est de montrer que le commu-nisme est le « mouvement réel qui abolit l'état existant », autrement dit, le combat de classe du prolétariat orienté vers la société sans classes qui est son sens objectif, puisqu'il constitue sa « fin » à tous les sens de ce mot. L'expérience a d'ailleurs tragiquement vérifié le marxisme puisque Gorbatchev a prétendu acheter la paix en échange du socialisme et qu'il a perdu sur les deux tableaux : aujourd'hui la Russie capitaliste est militairement encerclée comme jamais par l'OTAN, qui campe de Vilnius à Kaboul en passant par Tbilissi et Tachkent.


Théoriquement, la faute de Gorbatchev et de son acolyte Chevarnadzé, mais aussi de certains de leurs prédécesseurs communistes, fut de méconnaître la nature de classe impérialiste de l'exterminisme. Si le capitalisme ne craint pas, pour éradiquer le communisme et perpétuer son pouvoir, de prendre en otage toute l'humanité, cela signifie au contraire que face à l'universel mortel de l'extermination, l'universel concret du communisme est de plus en plus actuel. C'est pourquoi le communisme est un anti-exterminisme conséquent, comme l'exprime objectivement la formule castriste « socialismo o morir ». Le communisme doit donc porter, en libérant leur dimension anticapitaliste objective, la signification de classe anticapitaliste du combat pour la paix, pour l'écologie, pour le droit le plus fondamental de l'être humain : celui de vivre.


Cela ne signifie pas seulement qu'il faudrait stérilement sans cesse répéter qu'on ne résoudra aucun problème tant qu'on ne sera pas passé au communisme mondial, en ignorant toutes les médiations que cela suppose. Cela signifie que la lutte pour le communisme assume concrètement, contre l'impérialisme, ennemi principal de l'humain et de sa survie, le combat contre la course aux armements, le combat pour défendre l'environnement contre les prédateurs du profit maxéimal, etc. Et que déjà, les révolutionnaires soient bien conscients eux-mêmes que leur combat n'a pas « l'éternité devant lui », qu'il ne s'agit pas seulement de rendre un « autre monde » possible, mais bien de sauver et de changer celui-là, en danger de ne pas franchir le 21ème siècle sans d'énormes catastrophes historiques, peut-être irréversible. Il faut donc rompre avec un certain « optimisme béat », avec une conception providentialiste du Sens de l'histoire héritée de Hegel à travers le déterminisme attentiste de Kautsky, et méditer la formule pessimisme de l'intelligence, optimisme de la volonté. Le « sens de l'histoire » n'existe qu'en puissance, qu'en filigranes : il n'existera pleinement et « en acte », que si les révolutionnaires le font exister dans une pratique révolutionnaire. Bref dans les conditions de notre époque, il ne faut plus opposer l'activisme de Prométhée à l'impuissance de Cassandre, Prométhée a besoin de Cassandre pour faire renaître Troie !

Munir le communisme d'une véritable conscience universaliste n'implique pas seulement de lier l'humanisme à la cause prolétarienne, elle implique surtout l'inverse, comme l'enseignait Lénine quand il appelait le prolétariat à orienter chacune de ses actions, non vers le particularisme et l'ouvriérisme, mais vers la défense universelle de toute la société, de la démocratie. A être prise au sérieux, cette conception anti-exterministe du communisme serait un énorme avantage politique pour le prolétariat, puisqu'on pourrait montrer, dans les années qui viennent que dans le « jugement de Salomon » historique qui oppose le capitalisme au socialisme au sujet de la survie de l'humanité, le capitalisme est prêt à sacrifier « l'enfant » humanité pour sauver son pouvoir sur elle, alors que le communisme veut émanciper cet « enfant » pour lui permettre de se sauver. Il n'est que de voir concrètement comment agit Cuba, humainement mais aussi tactiquement, quand elle propose à Bush d'envoyer des médecins à la Nouvelle-Orléans ravagée par « Kathrina », alors que les USA et l'UE ont pour pratique systématique l'embargo, c'est-à-dire la prise massive d'otages civils à l'encontre de Cuba, de l'Irak d'avant 2003, de l'Iran, de la Corée, de la Biélorussie et de tous les pays qui leur déplaisent…


b) encore cet universalisme concret du prolétariat est-il aux antipodes de l'universalisme abstrait de l'« huma-nisme » bourgeois en phase dégénérative. Parce que cet humanisme faisandé, véritable face cachée du fascisme, repose en fait sur l'universel concrètement abstrait de l'argent et du capital (il s'agit, montre Marx, d'une « abstraction matérielle », car l'abstraction existe matériellement avant d'exister conceptuellement), le capitalisme est concrètement prêt à sacrifier la vie concrète des individus, voire de tous les individus, au nom des « droits de l'homme » abstrait, ce qui situe bien le tête à tête de l'argent et de la mort au-dessus des gens en chair et en os ! Souvenons-nous que l'atrocité philosophique proférée par Glucksmann et conseillant de risquer la vie des hommes et des enfants, y compris les nôtres, au nom des valeurs « humanis-tes » de l'Occident, n'a pas été écrite dans « Mein Kampf » mais dans un livre se réclamant des « valeurs démocratiques ».


Comprenons aussi que l'universalisme concret du communisme n'a rien à voir avec l'uniformisation et la standar-disation du monde et des individus qu'impose le capitalisme mondialisé avec sa « pensée unique » totalitaire, sa langue unique anglo-américaine, sa négation des nations au profit d'Etats supranationaux et continentaux, et même, sa négation de fait des individus, de plus en plus transformés en perroquets des médias, en « variables d'ajustement structurel » et en consommateurs standardisés de gadgets normalisés.


Pour bien comprendre cela, il est stratégique de saisir la manière dont le marxisme-léninisme conçoit de manière dialectico-matérialiste les rapports entre classe, nation et humanité : au sujet de la nation, la social-démocratie et le trotskisme ne retiennent le plus souvent de Marx que la phrase du « Manifeste » qui déclare que « les prolétaires n'ont pas de patrie », tout en oubliant que dans le même texte, Marx et Engels appellent le prolétariat à se « transformer en classe domi-nante », c'est-à-dire à « devenir la nation ». Les mêmes trotskistes, alter-mondialistes et autres sociaux-démocrates mécon-naissent totalement l'apport au marxisme de Lénine, de Dimitrov, de Ho Chi Minh, du philosophe communiste français Georges Politzer, de Fidel, de Mao, mais aussi de D. Ibaruri, de Cunhal, Thorez, etc. ; pour le marxisme, il n'y a pas lieu d'opposer l'humanité à la nation, l'universel au particulier, l'internationalisme au patriotisme. Aussi bizarre que cela soit, le matérialiste marxiste commence par scinder en deux l'universel, en l'attachant à des déterminations de classe : à la mondialisation capitaliste, au cosmopolitisme bourgeois, à l'UE supranationale, le marxisme oppose l'internationalisme prolétarien, l'Europe des luttes sociales, la solidarité de classe des ouvriers natifs et étrangers au sein d'un pays donné. Ensuite, le marxisme montre qu'en réalité, concrètement, l'universalisme « mondialiste » ou « européiste » de la grande bourgeoisie est totalement lié à son complément naturel, le nationalisme fasciste, raciste, comme nous le voyons en France avec le dangereux Sarkozy, qui maire le racisme d'Etat sous les applaudissements de Le Pen et la relance de la constitution européenne supranationale (rebaptisée « traité simplifié ») en violation du Non massif émis par le peuple français le 29 mai 2005.


Symétriquement, le marxisme scinde aussi sur des bases de classe le « particulier » : au nationalisme raciste ou intégriste, il oppose le patriotisme populaire, démocratique, laïque et républicain. G. Politzer montre ainsi dans « Race, peuple et nation », un écrit clandestin de 1939, que le recours hitlérien à la « race », à l' « ethnie », au « sang », ne conforte pas la nation mais tend au contraire à la faire exploser ; on a vu la justesse de cette analyse encore très récemment, en Yougoslavie, et on risque fort de le voir sous peu en Belgique où le supranationalisme européen et le nationalisme patronal flamand veulent casser l'Etat belge historiquement constitué pour diviser les travailleurs selon la langue, en faisant de Bruxelles la capitale de l'Etat fédéral européen et en ouvrant une dangereuse balkanisation des nations voisines. « La nation, c'est le peuple » disait Georges Politzer. Ce patriotisme progressiste-là intègre les travailleurs immigrés, et c'est à l'honneur du PC français que d'avoir su, pendant la Résistance, organiser les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d'œuvre Immigrée (FTP-MOI) qui furent le fer de lance de la résistance patriotique armée en France. Déjà sous la Commune de Paris, l'insurrection prolétarienne visait à la fois à instituer la « République sociale » des travailleurs, et à empêcher la capitulation de Thiers devant l'invasion prussienne. Généralisant cette expérience historique, le marxisme n'est pas seulement un matérialisme, qui scinde les abstraction sur la base concrète des réalités de classes : c'est une démarche dialectique, qui associe le patriotisme populaire à l'internationalisme prolétarien, l'euro-cosmopolitisme capitaliste au nationalisme bourgeois.

En réalité, aucune révolution populaire depuis Stalingrad ans n'a pu ignorer ce rapport classe/nation/humanité : que ce soit la Révolution chinoise, la Révolution cubaine, l'émancipation du Vietnam, ou même votre Révolution des Œillets, qui eut pour tremplin la lutte nationale des peuples colonisés par le Portugal, toujours la révolution socialiste, ou les grandes révolutions antifascistes et démocratiques ont été aussi des grands moments d'affirmation patriotique.


Il suffit pour s'en convaincre de regarder le processus de la révolution bolivarienne : Chavez, comme Fidel au début, est avant tout un démocrate et un patriote conséquent qui veut rendre à son pays sa souveraineté politique et pétrolière. Et c'est sous le drapeau de la révolution nationale anti-impérialiste qu'il est devenu, par fidélité à son programme patriotique, le tribun du « socialisme du 21ème siècle ». Aujourd'hui le traité de l'ALBA, « l'Alternative bolivarienne des Amériques », montre concrète-ment l'issue dialectique aux peuples d'Europe qui veulent échapper au carcan de l'U.E. du capital. En effet, les membres de l'Alba n'ont pas tenté de « réorienter » du dedans, de manière parfaitement illusoire, les Traités supranationaux et néo-libéraux imposés par l'Oncle Sam aux peuples américains, comme s'y emploient hypocritement la social-eurocratie, la plupart des groupes trotskistes et les héritiers de l'eurocommunisme. Les Etats signataires de l'ALBA ont de fait brisé ces traités inégaux, et ils ont du même geste, récupéré leur indépendance nationale ET construit des traités équitables permettant d'échanger de manière mutuellement profitable au lieu de se livrer une concurrence destructrice, comme c'est le cas dans la sinistre Europe de Maastricht, qui a détruit en France la sidérurgie, les industries minières et l'essentiel de l'agriculture familiale, et qui s'attaque maintenant, avec le Thatcher français Sarkozy, à ce qui subsiste de nos services publics et de notre Education nationale !


Concernant la question de l'individualisme et du collectivisme,- qui est un prolongement direct des rapports entre universalisme et particularisme-, je n'ai pas le temps de développer : je dirai seulement que pour Marx, non seulement le communisme ne s'oppose pas à l'individu, mais il se définit par et pour lui comme la société où « le développement de chacun sera la clé du développement de tous », à l'inverse de ces sociétés capitalistes où de fait, les individus sont répartis en classes sociales, « classés », où l'idéologie de masse de l'individualisme standardise dans le détail les comportements soi-disant « originaux » des gens en les privant de toute maîtrise réelle sur l'histoire et en les privant de leur qualité de sujets de l'histoire ; à l'inverse, dans une société communiste, c'est le développement multilatéral et personnalisant des individus, à la fois solidaires et différents, qui est le principal ressort économique comme on le voit à Cuba, où la recherche scientifique, la Santé et l'Education ne sont pas des coûts à réduire mais quasiment des produits d'exportation !


c) pour saisir dans sa globalité la portée anti-exterministe et universaliste du communisme, encore faut-il situer clairement ce mouvement; cela implique, non seulement de le concevoir dans le temps court des conjectures, dans ce que le stratège Lénine nommait « l'analyse concrète des situations concrètes », mais dans le temps multi-séculaire de l'histoire qui permet seul de saisir le sens objectif profond, le « mouvement d'ensemble » (J.-P. Jouary) d'un processus historique. C'est sur le plan de la défense de la planète contre les prédations exterministes du profit maxéimal que l'on peut le mieux saisir le sens de la grande aventure de l'humanité ; ou bien celle-ci se ponctue et se relance par la révolution communiste, ou bien elle se noie dans « les eaux glacées du calcul égoïste » du capital ultra-financiarisé. Et pour cela, nonobstant ceux qui par ignorance ou préjugé trouvent ce concept engelsien ringard, il faut renouer avec le concept de dialectique de la nature et plus encore, prolonger la dialectique de la nature par une dialectique de la nature et de l'histoire dont le communisme est le moyen terme.


Qu'est-ce qui fonde en effet le matérialisme historique de Marx, base théorique du communisme ? C'est cette constatation, énoncée dès l'Idéologie allemande de 1845, que « les hommes se distinguent des animaux dès qu'ils commencent à produire leurs moyens d'existence, pas en avant qui est le résultat de leur organisation corporelle elle-même ». C'est en effet le travail, la technique, la production d'outils, qui permet aux ancêtres de l'homme (en raison de l'organisation corporelle dont les nantis l'évolution naturelle : cerveau, main, organes de phonation…) qui permet aux hommes premiers, d'abord purement « ani-maux », d'édifier un monde d'objets artificiels et de techniques apprises qu'ils peuvent se transmettre de génération en génération en les améliorant, bref un héritage culturel. Si le matérialisme historique n'est pas un choix arbitraire de Marx, mais une posture scientifique fondatrice des sciences humaines, c'est parce que l'homme peut, grâce à la production (d'abord matériel-le, puis spirituelle) « stocker » hors de lui l'expérience de chaque génération pour la dépasser, bref ce qu'on appelle une culture.


On observe ainsi que le matérialisme historique dépend bien du matérialisme dialectique et plus spécialement d'une « dialectique de la nature ». Celle-ci n'a rien à voir avec un ajout gratuit et tardif d'Engels ; conceptuellement, elle se forme « en amont » du matérialisme historique qu'elle fonde, non pas par une généralisation après coup du concept de lutte des classes aux données de la nature, mais de manière parfaitement logique et nécessaire ; en effet, c'est bien une contradiction de la nature, celle qui permet à l' « animal humain » de quitter naturellement la nature (partiellement bien sûr, car la contradiction se répète à chaque génération : nous naissons tous « enfants naturels » si bien qu'il nous faut péniblement entrer dans une culture, un ordre symbo-lique et un langage déjà faits, ce qui fait le miel de la psychanalyse ce devenir-sujet étant problématique et « non-naturel »…) pour produire la culture, qui donne naissance à ce socle de l'histoire humaine qu'est la production et plus spécialement, le mode de production, puisque les hommes ne produisent pas seuls.


Une fois la culture et la production « lancées », - et cela n'a pas dû se faire en une fois…-, s'impose d'abord la domina-tion de la nature dans la culture, sous la forme des religions de la nature et autres mythologies. Mais ensuite, lorsque le mode de production est assez fort pour modeler le paysage, lorsque l'historique commence à l'emporter sur le géographique dans la détermination de la production, c'est à Prométhée de triompher : comme le proclamait Descartes, l'homme devient alors « comme maître et possesseur de la nature », avec à la clé l'écrasante domination de la technique sur l'environnement naturel qui caractérise d'abord la production capitaliste et sa grandiose, mais dévastatrice, « révolution industrielle ».


Mais cette vue des choses est partielle : car si la production, si la culture dominent alors la nature, la nature continue en sous-mains de dominer dans la production et la culture, puisque le régime capitaliste est par excellence celui de la « guerre de tous contre tous » (Hobbes), celui de la concurrence, celui de la jungle des villes. Bref, la nature se venge en dominant l'homme qui le domine, parce que c'est un homme foncièrement resté barbare, un homme littéralement préhistorique, qui « civilise » la nature alors que lui-même avance à l'aveugle, sans connaître les fins de son développement, sans maîtriser les moyens de production qui appartiennent à une minorité capitaliste qui se croit maîtresse du capital, alors qu'elle n'en est elle-même que le jouet, dominée qu'elle est par l'aveugle marché et par la « guerre économique ».


Le résultat est que ce mode de développement aboutit à la dégradation de la nature ET de l'homme, dans une course au suicide de l'homme bourgeois qui « tue » sa Terre Mère sans entendre les cris de ce que les Indiens de Bolivie appellent, dans un langage religieux mais pas si faux que ça, la « Pacha Mama », c'est-à-dire la Terre.

L'unité anti-exterministe de la révolution communiste et de l'écologie progressiste est donnée alors par ce renverse-ment du rapport EN l'homme, qui est une tâche vitale de notre époque : pour que les hommes se sauvent, il faut qu'ils sauvent la planète des prédations de la culture capitaliste qui pille les ressources sans souci de l'avenir. Mais cela est rigoureusement impossible sous le règne de la concurrence « sauvage » ; pour sauver la nature hors de l'homme, il faut donc battre la nature dans l'homme, civiliser l'homme, mettre en place « l'humanité sociale » du communisme. En clair, il faut sous peine de mort que les hommes apprennent, au cours du 21ème siècle, à planifier ensemble leur co-développement, ce qui restera impossible tant qu'ils ne se soucieront pas de socialiser les grands moyens de production, la gestion des ressources naturelles.


Cela n'implique aucun retour en arrière, au contraire : il s'agit d'une gigantesque « négation de la négation » par laquelle la nature s'étant affirmée dans l'évolution biologique puis niée dans la production historique, se retrouve elle-même à un niveau plus élevé comme nature humanisée : concrètement, cela suppose un grand progrès des techniques puisque l'une des tâches futures de la science et des techniques sera de reproduire consciemment, humainement, l'environnement naturel en tant qu'il est nécessaire à l'élargissement de l'humain (ce serait un contresens de croire que cela implique que l'homme ne doit sauver dans la nature que ce qui lui est utile : l'humain inclut le rapport poétique à la nature, le sentiment esthétique de la beauté, c'est-à-dire le respect de la chose, arbre, fleuve ou satellite de Jupiter, en son « être » indépendamment de son « ustensilité », comme dirait Heidegger, etc.).


Et sans doute, mais je ne puis développer cela ici, faudra-t-il pour cela une nouvelle révolution scientifique qui permette à la science, aujourd'hui dominée par la recherche du profit et par les conceptions positivistes- technicistes qu'il lui prescrit, de renouer avec les intentions théoriques, explicatives, philosophiques en un mot, qui furent celles des fondateurs de la science à l'époque de Thalès, d'Anaxéimène et de Démocrite, où le mot grec « sophia » signifiait à la fois science et « sagesse » : nouvelle raison de s'intéresser à la Dialectique de la nature d'Engels, qui permet, sur des bases strictement matérialistes, de situer globalement, logiquement et historiquement le rapport de la nature et de la culture en faisant émerger la construction matérielle du sens, dessiné par les contradictions et le jeu de leur aléatoire et toujours réversible résolution.


Cela permet également d'écarter l'idée que le communisme serait par essence un productivisme. Bien entendu, le marxisme ne rêve pas du paradis perdu ni d'un quelconque « en-deçà » de la production. Bien entendu, la satisfaction des besoins humains impliquera à l'avenir un large développement des activités productives utiles aux individus, car des milliards de gens n'accèdent pas au minimum vital en fait de logement, d'école, de soins, de nourriture, d'électricité, d'eau courante… Mais est-il exagéré de dire qu'un des moteurs de la production de demain consistera à mettre le paquet sur la sauvegarde de l'air, de l'eau, de la terre et de l'énergie propre, et que cela ne sera nullement un « à côté », comme aujourd'hui, de la production de portables, de consoles Nintendo, de 4x4, qui sont le cœur de la production-destruction du capitalisme parasitaire ?


Je n'ai ici parlé que de la nature extérieure, de l'environnement : j'aurais dû parler aussi de la nature intérieure, du corps humain, car dans la millénaire dialectique de la nature et de l'histoire, nous en sommes arrivés à un point nodal du développe-ment humain où la « complexion naturelle de l'homme », qui a jadis engendré un être capable de culture, est elle-même en passe d'être dominée par la culture puisque la génétique a dressé la carte du génome humain ; avancée qui peut donner le pire sous le néo-libéralisme actuel, puisque les Monsanto du génie génétique humain ne se comporteront sûrement pas mieux quand ils domineront les manipulations sur l'homme qu'ils ne se comportent aujourd'hui quand il s'agit de commercialiser sans précautions suffisantes leurs OGM végétaux. Alors, comment préserver ce qui, dans le patrimoine génétique humain, est, non pas la source de maladies génétiques affreuses (qu'on ne compte pas sur les communistes pour refuser TOUTE manipulation génétique au nom du caractère « sacré » de la nature humaine « créée » par Dieu !), mais rend possible la liberté de l'homme : j'ai en vue ce dispositif anatomique de l'homo sapiens où converge un potentiel créateur (l'ensemble bipédie/main/cerveau/pharynx) et de contingence fonctionnelle (par ex., l'aléa de la reproduction sexuée qui rend l'enfant à naître « improgrammable » par ses parents, la relative indétermination fonctionnelle de la main et des neurones, qui peuvent produire des Mozart, des Angela Davis ou des Magellan...) ?


Pour y parvenir, quoi d'autre une fois encore qu'une maîtrise collective, démocratique, globale, c'est-à-dire communiste, du développement scientifique et technique, impliquant la socialisation de la recherche bio-médicale mondiale, et d'abord, nationale ? C'est bien d'une bio-politique anticapitaliste, antiraciste et antifasciste, et pas seulement d'une bioéthique dépolitisée que nous avons besoin là encore pour contrer l'exterminisme objectif du capitalisme pourrissant, qui pourrait peu à peu tuer l'humanité en l'homme sans avoir besoin en apparence, de tuer un seul être « humain ».

III) affronter l'opportunisme international et la criminalisation du communisme,

faire renaître le communisme international et le mouvement anti-impérialiste mondial


Comme on le voit, le salut du mouvement progressiste n'est certainement pas dans une « rupture avec le bolchevisme » qui ne peut être rien d'autre, les faits l'ont montré, qu'un « alter-européisme », voire un alter-libéralisme, c'est-à-dire en fait un accompagnement de gauche du néo-libéralisme. Au moment où la droite mondiale reste conduite par Bush et coopère de plus en plus avec l'extrême droite dans nombre de pays d'Europe, au moment où dans toute l'UE, la chasse aux sorcières et les vannes de la criminalisation du communisme sont ouvertes, au moment où les partis sociaux-démocrates évoluent vers le « blairisme-clintonisme » en renonçant à toute idée de progrès social, au moment où en France, c'est la droite ultra, mélange de thatchérisme et de berlusconisme, qui est au pouvoir, ce n'est pas d'un communisme affadi et « décaféiné » que nous avons besoin, mais d'une gauche populaire antifasciste, anti-Maastricht, refusant l'anticommunisme, assumant à la fois les batailles nationales et les luttes sociales. Et la reconstitution d'une telle gauche est impossible sans une rupture politique et idéologique avec l'opportunisme et avec la conciliation avec l'opportunisme. Si les communistes, si les révolutionnaires ne « jettent pas l'ancre rouge » du léninisme, comment s'étonner que la social-démocratie dérive vers le libéralisme sociétal, pendant que la droite traditionnelle s'arrime à l'extrême droite. Tel Jésus dans l'Evangile, Lénine pourrait dire à ses disciples révolutionnaires tentés de mettre de l'eau dans leur vin : « vous êtes le sel de la terre, mais si le sel perd sa saveur, qui la lui rendra » ?


D'autant plus qu'en Amérique latine, l'expérience de Cuba aidant, le Venezuela remet le socialisme à l'ordre du jour et que, s'attendant à des affrontements de classe décisifs avec les forces du capital et de l'impérialisme, Chavez entreprend d'armer le peuple. Sans rejeter a priori la légitimation qui peut résulter d'élections favorables organisées dans le cadre légal, le régime chaviste tire les conclusions des illusions des années 60/70 sur l'idée d'une voie purement « pacifique » au socialisme. Des illusions qui ont coûté cher au peuple chilien et qui n'ont eu nulle part de traduction concrète puisque depuis 56 : car si on a vu le socialisme céder pacifiquement le pas au capitalisme dans une majorité de pays de l'est, on n'a vu nulle par le capitalisme s'effacer avec courtoisie devant le socialisme, Chavez lui-même ayant déjà dû faire face à deux tentatives de coup d'Etat. Mon propos n'est pas pour autant de condamner dogmatiquement la voie pacifique, ni d'ériger en absolu la voie armée, les deux peuvent se combiner en fonction des données concrètes pourvu qu'on n'oublie pas l'essentiel : qu'il n'y a jamais de révolution socialiste sans rupture révolutionnaire, sans conquête du pouvoir politique, sans brisure de l'appareil répressif d'Etat et substitu-tion à cet appareil d'un nouvel appareil issu des masses en lutte, sans socialisation des grands moyens de production, bref, sans transfert du pouvoir politique et économique d'une classe à une autre puisque par définition, ce transfert constitue l'essence même de l'idée de révolution. Et tout cela a été vérifié récemment puisque dans tous les pays où la contre-révolution a triomphé, toutes ces lois de la révolution énumérées par Lénine dans « L'Etat et la Révolution » ont été observées… à l'envers (cf dans mon livre « Mondialisation », le passage intitulé « l'Etat et la contre-révolution »).


Tout ce que nous avons dit dans les deux premières parties resterait en effet lettre morte, faute de moyens d'action et d'organisation, si les marxistes-léninistes du monde entier ne mettent pas en œuvre tous les leviers qui sont à leur portée.


  1. D'abord, pour s'unir, il faut clarifier ce qu'il faut entendre par marxisme-léninisme. Il ne s'agit pas d'un corps de doctrine à apprendre par cœur, comme cela s'est trop souvent fait à l'est. Certes, par marxisme-léninisme nous entendons d'abord des enseignements précis, dont la plupart sont encore plus valables qu'à l'époque où les « classiques » les ont formulés pour la simple raison qu'entre-temps les contradictions du capitalisme ont mûri et que l'impérialisme menace désor-mais l'existence même de l'humanité. Le marxisme-léninisme, c'est surtout une démarche matérialiste et dialectique dont le fil rouge est la mise en évidence du rôle dirigeant de la classe des travailleurs salariés dans le passage du capitalisme au socialisme et, pour ce faire, de la nécessité d'une avant-garde liée aux masses et les aidant à s'émanciper elles-mêmes en s'emparant d'une analyse scientifique de la société et d'un programme clair de transformation sociale.

  1. Il faut refuser le négationnisme historique ; comment reconstruire quoi que ce soit de révolutionnaire si l'on accepte l'idée que la 1ère expérience de socialisme était intrinsèquement « criminelle » et « perverse », si l'on accepte de mettre à égalité le nazisme et le pays de Stalingrad, comme y invite l'anti-totalitarisme abstrait ? Cela ne signifie nullement qu'il faudrait renoncer à toute critique de Staline ou des dirigeants qui lui ont succédé, mais il faut assumer l'héritage pour avoir le droit de le critiquer à partir de critères de classe, et non à partir des conceptions qui jugent du socialisme selon les critères du capitalisme. C'est très exactement ce que Lénine appelait « l'assimilation critique de l'héritage ».


  1. rompre idéologiquement et politiquement avec l'opportunisme : c'est la question la plus difficile prati-quement, car dans une situation de défaite du mouvement communiste et de recul du mouvement ouvrier, l'élan est dans un 1er temps du côté des liquidateurs, et la tentation est grande pour certains marxistes de concilier avec eux sous prétexte que les forces manquent pour bâtir autre chose. C'est pourtant l'union politique des révolutionnaires et des liquidateurs du communisme sous la domination de ces derniers qui est la principale force de la grande bourgeoisie et qui permet les dérives fascisantes… puisque la condition minimale pour que la classe ouvrière pèse sur la scène politique, est son indépendance politique par rapport aux liquidateurs, qui sont les « labour lieutnants of the capitalist class » selon le mot de Lénine.


Cela ne signifie pas « jouer avec la scission », mais faire en sorte que les marxistes, abandonnant la timidité de la période précédente, où diplomatie et langue de bois dominaient les relations inter-nationales entre communistes, s'organisent pour penser, débattre, mener ensemble ce qui conditionne tout le reste : le travail théorique et la lutte des idées.


Combien à cet égard nos adversaires sont-ils moins frileux que nous, dont la devise est censée être « prolétai-res de tous pays, unissez-vous ! ». Alors qu'il existe des institutions mondiales de la bourgeoisie, OMC, FMI, G8, alors qu'il existe une Internationale social-démocrate et des Internationales réactionnaires, les communistes se satisfont d'une situation où la Troisième Internationale est dissoute depuis 64 ans sur proposition de Staline ! Le syndicalisme de collaboration de classes fait tout pour se mondialiser en liquidant la FSM et les PC en rupture de léninisme se sont dotés d'un « parti » européen subven-tionné par Bruxelles et tellement obsédé d'anti-stalinisme primaire qu'il est totalement indifférent aux persécutions anticommu-nistes qui frappent nos camarades baltes, tchèques, roumains, polonais, etc. ! Dans la France de Sarkozy, où le droit de grève est amputé et où des milliers d'immigrés sont expulsés chaque mois, des intellectuels communistes comme l'historienne Annie Lacroix-Riz ou comme moi-même sont menacés de mort par certains groupes « libertariens ». Au moment où en France, le prochain congrès du PCF débattra officiellement du nom du parti et de sa référence au communisme, au moment où les dirigeants majoritaires de Rifondazione comunista parlent de lui substituer une « Rifondazione socialista » et sont complètement compromis avec le gouvernement Prodi, comment les vrais communistes échapperont-ils à la dissolution, voire à l'interdiction, s'ils ne se solidarisent pas internationalement autrement qu'au coup par coup ?


Bien sûr il existe des forums communistes internationaux, et il faut les soutenir, mais combien serions-nous plus efficaces, fût-ce de manière informelle et exploratoire au départ, si nous bénéficiions d'une structure internationale de discus-sion et d'échange, voire de solidarité !


Au-delà des problèmes théoriques, n'est-il pas opportun de s'unir sur des bases de solidarité internationale ? Alors qu'on peut s'attendre à un énorme battage anticommuniste et anti-léniniste à l'occasion du 90ème anniversaire d'Octobre 17, il est dommage de constater qu'il n'y aura pas à cette occasion de riposte de masse commune des communistes d'Europe de l'Ouest pour défendre la mémoire de Lénine (je me permets de signaler cependant l'initiative du Comité Internationaliste pour la Solidarité de Classe (France), qui édite en novembre une « contribution au livre noir de l'anticommunisme et de la contre-révolution », avec la signature de communistes français, polonais, espagnols, belges, etc.).


  1. Cela ne signifie pas que Mouvement communiste international et Front anti-impérialiste mondial doivent être confondus. Il est salutaire que Chavez ait fait, à l'été 2006, la tournée des pays ciblés par Washington, de la Chine à l'Iran, de la Biélorussie à Cuba, car l'impérialisme est l'ennemi principal des peuples. Pour autant, ne serait-ce que pour aider les pays ciblés par l'impérialisme à s'unir, ne serait-ce que pour ne pas aider les intégristes à conquérir la direction du mouvement, ne convient-il pas, à côté de ce Front anti-impérialiste mondial, d'agir, si prudemment que ce soit, pour réorganiser le Mouvement communiste international, en cherchant à lui donner une forme démocratique certes, mais en s'appuyant surtout sur des repères idéologiques communs et sur des actions de solidarité avec tous les communistes du monde.


  1. Une question majeure est d'appuyer ensemble la Révolution bolivarienne et Cuba socialiste : sans suivisme certes, mais sans ménager leur solidarité politique de fond, c'est dans ce renouveau du socialisme, où la démocratie populaire de masse tient un rôle prometteur mais où les tâches de ce que Lénine nommait dictature du prolétariat ne semblent pas oubliées, que nous ferons revivre nos idéaux à l'échelle de la planète ;


  1. Enfin il faut agir pour sortir nos pays respectifs de l'UE du capital, pas pour prôner un « repli national », mais pour recouvrer l'indépendance nationale, construire de nouveaux traités analogues à l'Alba, et aussi, tout simplement, pour rouvrir la voie du socialisme ; le très totalitaire traité de Maastricht interdit en effet le socialisme puisqu'il rend obligatoire « l'économie de marché ouverte sur le monde ».


Qu'il est dommage qu'il n'ait pas existé en mai-juin 2005 à l'échelle de l'Europe une structure coordonnant des progressistes pour refuser toute constitution supranationale et prolonger politiquement les Non, restés sans traduction politique, des Français et des Hollandais à la constitution européenne !


Alors que le « syndicalisme » européen officiel de la CES ne lève pas un doigt pour coordonner les luttes contre la casse européenne des services publics et des retraites, on mesure à quel point il serait nécessaire d'activer l'internatio-nalisme prolétarien et la solidarité des peuples face aux attaques planifiées de la réaction, relayée par l'Europe de Bruxelles !



Tout pas en avant qui peut être fait pour fédérer internationalement les communistes et les révolutionnaires, pour leur permettre de procéder ensemble à l'analyse marxiste du présent, de combattre ensemble la criminalisation du commu-nisme, de résister ensemble à l'euro-maccarthysme, de réfuter ensemble les conceptions opportunistes, de se lier en profon-deur au mouvement anti-impérialiste, est un élément de re-mobilisation du mouvement ouvrier, aujourd'hui en grande difficulté en France par suite des trahisons politico-syndicales à répétition dont il a été l'objet, face à un pouvoir digne de Vichy.


Tout les trois ans, il est merveilleux de se retrouver ici dans cet Alentejo populaire cher à Vasco Gonçalves, mais c'est en permanence qu'il faut se donner les moyens de combattre la barbarie capitaliste et d'appeler l'humanité à reprendre le chemin du progrès et de la civilisation. Bannissons à ce sujet tout esprit de quiétude : la division de l'humanité en classes est devenue un luxe incompatible avec l'existence même de la civilisation et une véritable course contre la montré est engagée entre la civilisation sans classes du futur et la destruction capitaliste de tout futur possible !



Bibliographie de G. Gastaud


Mondialisation capitaliste et projet communiste, Temps des cerises, 97, 6 rue Vaillant, 93500 Pantin (F) ;

5 parties :

I- « réduire la fracture idéologique : sur l'avant-garde en France » ;

II- « décrypter la novlangue » ;

III- « l'Etat et la contre-révolution », éléments pour une approche marxiste du processus contre-révolutionnaire ;

IV- Marxisme et universalisme (sur l'approche matérialiste de l'universel concret dans différents domaines : A/ classe, nation, humanité ; B/ physique et philosophie ; C/ écologie/bioéthique) ;

V/ sur la renaissance communiste ;


In, « Communisme, quel avenir ? », ibid.,


« Lettre ouverte aux ‘bons Français' qui détruisent la France », pamphlet, ibid. 2005


Actuel Marx/PUF,1999, « Octobre 17 : causes, ruptures, prolongements », cf article «  Pour une analyse révolutionnaire de la contre-révolution » ;


Dans les revues

in « Raison présente », de l'Union rationaliste, n°110 : G.G., Dialectique et bioéthique, 14 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris ;

in « Civilizaçao ou Barbarie », 1, Serpa 2004, « exterminismo capitalista ou renascimento comunista » ;

in « Cahiers philosophiques » : « la vie éphémère », article sur la Lettre à Ménécée d'Epicure et le rapport entre « être » et « valeurs » ; éditions du CRDP, juin 1987, 29 rue d'Ulm, 75230 Paris Cedex 05 ;

in « La Pensée », 1997, G.G., « matérialisme et exterminisme » ;

in « La Pensée », n°259, 1987, Lettre de G. Gastaud à G. Cohen-Tannoudji sur le rapport entre philosophie matérialiste, physique des particules et cosmologie » ;

in « La Pensée », n°275, mai 90, débat entre Y. Quiniou, G. G., L. Sève : le marxisme est-il une ontologie ?

in « La Recherche », novembre 2007 (à paraître), lettre de G. Gastaud à la rédaction sur le réalisme physique ;

un « Recherches internationales », été 87, n°24, Harmaghédon ou Jugement de Salomon ; à propos de l'exterminisme américain ;

in « Contradictions » : « Face au retour de l'exterminisme », n° 97, 2002, 2 rue des Grenadiers, 1050 Bruxelles ;

En allemand, dans la revue « Marxistische Blätter », Nazismus und Exterminismus

In « Propuesta comunista » (PCPE) : « en Francia, la renuncia a la theoria desarmo ideologicamente a los militantes comunistas y a las masas populares » (n.43, 2005) ;

In « Revue Commune », n°42, G. Gastaud, « appel à la gauche d'en bas » ;

In Trybuna, journal communiste bulgare, L'apport théorique de G. Dimitrov »

In « EtincelleS », revue théorique du Cercle Lénine de Culture Populaire, 199 rue Zola, 62800 Liévin (France) :

« matérialisme et formalisme » ;

« pour le matérialisme dialectique » ;

« ressourcer l'économie marxiste : sur le travail productif » ;

numéro spécial « Sur la Dialectique de la nature », article de fond plus nombreuses recensions ;

numéro spécial « Exterminisme et criminalisation », étude du texte de Kant « Projet de paix perpétuelle » ;


Brochures du CLCP :

« matérialisme et exterminisme », 1985 ;  

« contre la dissuasion nucléaire » ;

« guerre idéologique et idéologie de guerre », 1984, de la signification militaire de l'antisoviétisme ;

« pour Clausewitz, contre la guerre » ;


Doit sortir en 2007 un livre sur la morale intitulé « Sagesse de la révolution », au Temps des cerises ;


Par ailleurs, G. Gastaud dirige la rubrique théorique du mensuel « Initiative communiste », édité par le Pôle de Renaissance Communiste en France, abonnement 22 € l'an, 199 rue Zola, 62800 Liévin (F).

Cf aussi interview en espagnol de G. Gastaud par Rémy Herrera, sur le site latino-américain « Rebelion ».


Voir également la rubrique théorique du site du PRCF www.initiative-communiste.fr, notamment

« Bilan des « voies pacifiques au socialisme » », et

« Lagarde erre », réponse de G. Gastaud au discours aux députés de C. Lagarde, la ministre de l'Economie de Sarkozy sur la « valeur travail ».



1 Voir à ce sujet l'étrange roman désespéré de Christa Wolf, « Cassandre », paru bien avant la chute de la RDA.

2 La transcendance nihiliste du capital, son idéalisme « matériel » consiste à « ne pas s'attacher aux hommes, aux pays, aux produits », comme on l'enseigne dans les écoles de « management »…

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