Essor industriel et politiques de développement durable en Amérique Latine.

Pierre Lenormand
publié le : 3 Janvier, 2014

intervention de Pierre Lenormand au nom du Collectif Communiste Polex, à la rencontre-débat du JEUDI 21 NOVEMBRE 2013, à l' auditorium de LA MAISON DE L' AMERIQUE LATINE

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Pour le collectif communise Polex, la question centrale aujourd' hui en Amérique latine est celle de l' émancipation, que de puissants mouvements sociaux, très divers, ont posé chacun à leur manière, vis-à-vis de toutes les formes de domination impérialiste.

Des Etats Unis d' Amérique en premier lieu, mais aussi de l' Union Européenne, des transnationales et des fonds souverains engagés dans le pillage des ressources naturelles et humaines, Relayés à l' intérieur par les oligarchies foncières et les bourgeoisies compradores, encore largement dominantes et si souvent tentées par les aventures putschistes et sécessionnistes.

Plusieurs gouvernements progressistes ont en Amérique latine clairement rompu avec un héritage de soumission à l' impérialisme. Dans les conditions de l' encerclement impérialiste que l' on sait, Cuba a ouvert la voie il y a plus d' un demi-siècle ; le Venezuela avec Hugo CHAVEZ puis Nicolas MADURO, la Bolivie d' Evo MORALES et l' Equateur de Rafael CORREA ont à leur tour rejeté ces relations de dépendance, pour s' engager dans un développement économique et social de plus en plus soucieux de l' environnement. Bien que minoritaires, ces quatre pays y ont créé une situation nouvelle, qui s' étend et contribue à affranchir un ensemble continental longtemps marqué  par la colonisation ibérique et l' hégémonie états-unienne (1).

Mais les actions pour les déstabiliser (de l' embargo imposé depuis un demi-siècle à Cuba aux agressions militaires comme celle de la Grenade en 1983) et les renverser sont anciennes  et se poursuivent, comme récemment au Venezuela, en Bolivie, en Equateur, en passant par les coups d' état militaire au Honduras et ‘constitutionnels' au Paraguay. A la veille des élections municipales du 8 décembre, le gouvernement de Nicolas MADURO a dû faire face à une véritable guerre économique lancée contre la révolution bolivarienne, qui rappelle celle qui fut menée contre Salvador ALLENDE, voici quarante ans. Le devoir de tous les internationalistes est d' être à leurs côtés,  vigilants et solidaires.

Avec nos amis Vénézuéliens, nous avons convenu de nous interroger sur « l' essor industriel et les politiques de développement durable », questions qui n' occupent pas toujours leur juste place dans les projets contemporains de transformation sociale et dans la lutte des idées. En devenant une figure obligée du discours politiquement correct, l' expression même de développement durable a perdu beaucoup de son sens. La question des rapports entre la nature et les sociétés se pose pourtant désormais à tous, mouvement communiste et anti-impérialiste compris. Mais cette question fait elle-même l' objet d' analyses et de positionnements extrêmement divers, source de graves confusions, que nous essaierons de débrouiller en distinguant schématiquement trois grandes familles de pensée et d' approches du « développement durable », elles-mêmes traversées de différences, voire de contradictions, qui en compliquent l' analyse . Ce qui nous amènera à des allers-retours entre l' Amérique du sud et l' Europe, entre le passé et le présent (2).

La négation du développement durable : du pacte colonial au « capitalisme vert »:

On pourra trouver le raccourci abusif. Mais qu' il s' agisse de la question de la terre [LUNA 2012] ou des industries minières  [THOMAS coord. 2013], on ne peut manquer d' être frappés par la continuité historique profonde des processus d' exploitation et de domination des hommes et des territoires dans les conditions du capitalisme, primitif ou contemporain. L' ouvrage coordonné par Frédéric Thomas montre bien comment la demande mondiale croissante d' un très large éventail de matières premières a pu provoquer, dans un continent riche en ressources naturelles de toutes sortes - minérales et biologiques, énergétiques et alimentaires - un boom exportateur de type minier (3). Comment cette appropriation du monde par un petit groupe de nations et de transnationales peut-elle encore se perpétuer ? De trois manières différentes, qui peuvent être complémentaires :

1. Tout d' abord, par le recours aux vieilles méthodes, corruption et répression, telles qu' on les voit à l' œuvre - du Brésil au Pérou et au Chili - contre les mouvements d' opposition aux projets des multinationales. Ces luttes se multiplient pourtant, au nom de la défense de la nature ou des populations locales, souvent des deux réunis. Il devient désormais difficile pour les investisseurs, très massivement venus de l' étranger, d' imposer leurs vues face à de fortes résistances ‘éco-territoriales' [SVAMPA 2013] qu' ils ne peuvent plus ignorer.

2. S' y substitue alors, ou s' y ajoute, une guerre idéologique où le déni des problèmes environnementaux fait de plus en plus place à la croyance dans les capacités du marché ou dans celles de la science et de la technologie à les résoudre, croyances qui trouvent dans une opinion inquiète des relais souvent - mais pas toujours - intéressés (3).

3. Plus habilement encore, par la récupération et l' instrumentalisation des préoccupa-tions écologiques, tendant à établir un consensus au nom justement du développement durable :

L' exemple du changement climatique et des gaz à effet de serre (GES) est de ce point de vue très révélateur : si le diagnostic des climatologues ne laisse guère de place au doute, il importe de laisser aux scientifiques le soin de traiter des controverses qui peuvent surgir entre eux (4). Ne nous trompons pas de cible : ce que l' on peut et doit combattre, ce sont les interprétations auxquelles ces prévisions donnent lieu, et les discours: catastrophistes, moralisateurs et culpabilisateurs qui les accompagnent. La position hégémonique de « l' empreinte carbone » peut aller jusqu' à la diversion. Plus encore, le double objectif d' atténuation et d' adaptation au changement climatique est livré au marché : mise en place d' une bourse du carbone et droits à polluer (5), dissuasion anti sociale par les prix et par une fiscalité quasi punitive.

L' établissement de réglementations et autres dispositions relevant de la bonne ‘gouvernance' telles que l' ITIE (initiative pour la transparence des industries extractives) de la Banque Mondiale [VISSER 2013] complètent l' entreprise. Ajoutons y enfin la promotion de techniques données comme protectrices de l' environnement, mais avant tout ‘légitimatrices' d' un système dont elles ne remettent pas en cause la logique [GUIBERT 2013] : ainsi par exemple la technique du « non labour avec semis direct », (nlsd, appelé parfois aussi agriculture de conservation) avec son « paquet technologique » reposant sur des semences génétiquement modifiées résistantes aux herbicides et un recours massif au « round up » de Monsanto pour lutter contre les adventices. Ce « modèle » technique de l' agrobusiness du soja sud-américain est promu et importé en France depuis 2009 par l' Institut d' Agriculture Durable (6)(7).

C' est le capitalisme vert dénoncé par Evo MORALES à Rio + 20 : «cette nouvelle forme de colonialisme « qui transforme chaque arbre, chaque plante, chaque goutte d' eau, et chaque être de la nature en marchandise. (…) Les pays du nord s' enrichissent en se livrant à une orgie dévastatrice et obligent les pays du sud à être leurs gardes- forestiers ». Ainsi verdi - les mauvaises langues parlent même de blanchiment - le capitalisme mondialisé pourrait impunément poursuivre l' extension indéfinie du règne de la marchandise, sous couvert d' un « développement durable » ainsi réduit à une mystification, une escroquerie, qui n' est littéralement plus soutenable.

De la promotion à la contestation et au refus du développement durable : les voies diverses de l' écologisme.

L' écologie scientifique, en mettant au centre l' étude des écosystèmes, a permis de mettre en avant la « dégradation de l' environnement et la pression croissante sur les ressources(…) et le risque pesant sur les « limites extérieures de l' intégrité de la planète ». L' expression est tirée de la déclaration de Cocoyoc, du nom de la bourgade mexicaine de l' état de Morelos où s' est tenu un Colloque des Nations Unies en octobre 1974.

Déclaration immédiatement condamnée par Henry KISSINGER, donc enterrée, et oubliée par tout le monde, jusqu' à ce qu' Aurélien BERNIER l' exhume dans Le Monde diplomatique d' octobre 2011 et en propose une traduction d' une actualité saisissante (8). Dès le préambule cette déclaration dénonce en effet l' incapacité des mécanismes de marché à apporter les solutions car « les marchés classiques donnent accès aux ressources à ceux qui peuvent payer plutôt qu' à ceux qui en ont besoin, ils stimulent une demande artificielle et génèrent des déchets dans les processus de production».Treize ans plus tard est publié (1987) le rapport Brundtland, sur la base duquel sont promues une foule d' actions tendant à la mise en œuvre d' un ‘développement durable' défini classiquement par ses trois cercles, dont l' entrecroisement permettrait un développement « viable, équitable et vivable ». Comme l' écrit dans sa présentation Mme Gro Harlem Brundtland elle-même, il s' agit d' ouvrir « une nouvelle ère de croissance économique, une croissance vigoureuse, et en même temps socialement et environnementalement durable (ou soutenable). Basés sur un vaste compromis politique, pilotés par les institutions de la mondialisation capitaliste et les grandes « ONG » de l' environnement, les actions et programmes lancés dans ce cadre sont mis en œuvre par un premier courant - le plus puissant sans doute - celui de l' écologisme institutionnel, dont l' une des tâches est d' en masquer les contradictions. A partir de positionnements très divers, de grandes associations et ONG en sont l' instrument ; elles jouissent à ce titre d' une reconnaissance officielle et bénéficient de fonds publics.

En réaction s' est développé un second courant, multiforme, mettant en évidence les contradictions, et insistant notamment sur les faiblesses du pilier « social » du courant institutionnel, que l' on pourrait caractériser comme représentatif d' une écologie critique. On en trouvera une expression assez claire dans la manière dont ce courant analyse, par exemple, la mise en œuvre de la Convention sur la biodiversité, établie en 1992 à partir de l' accord passé entre l' INBio Costa Ricain, aujourd' hui en faillite, et la firme pharmaceutique Merck pour la prospection et la valorisation industrielle des ressources de la biodiversité. Cette convention est bâtie sur trois principes, dont la conciliation ne va pas de soi : souveraineté des pays sur leur ressources naturelles, droits de propriété intellectuelle (incluant les brevets détenus par les industries du vivant ayant signé des contrats de bioprospection), reconnaissance des droits des populations locales et indigènes sur leurs ressources et leurs savoirs associés.

Le gouvernement brésilien l' a mise en œuvre à grande échelle en Amazonie, formidable et emblématique réservoir de biodiversité, au travers de son système national d' unités de conservation (SNUC) : 19 statuts juridiques de protection ont été définis, dont des ‘réserves extractivistes' et des ‘réserves de développement durable' , associant les populations traditionnelles à l' exploitation par les firmes contractantes de la diversité génétique, avec comme objectifs d' être rentables. Les études de terrain [PINTON & AUBERTIN 2005] ont pu montrer comment « les savoirs locaux,  souvent idéalisés et en régression (…) l' encadrement technique et financier tournant à la relation de dépendance ou d' assistance (…) les conflits entre structures politiques antérieures et nouvelles structures démocratiques » pouvaient entraîner de désillusions. (9)

Cette écologie critique s' exprime assez couramment chez les chercheurs en sciences humaines, et au travers de publications, parfois savantes, comme la revue ‘Nature, Sciences et Société' . Au sein de ce courant, une place doit être faite à ce que l' on pourrait, pour sa proximité avec le mouvement ouvrier et syndical, et le souci porté aux couches populaires urbaines et rurales, désigner comme une « écologie de progrès » : c' est le cas du ‘développement humain durable et solidaire' développée par la commission écologie du PCF et sa lettre d' information ‘communisme et écologie' , ou du ‘développement durable, solidaire et souhaité' pour lequel milite le Mouvement National de Lutte pour l' Environnement (10). Ils appellent à sortir des approches binaires faussement simplificatrices et à combattre, au nom de l' intérêt général, les tentations si souvent rencontrées du nimby (not in my backyard) expression d' un repli - qu' il soit localiste, régionaliste ou nationaliste- fondé sur l' exclusion des autres.

A côté de cette écologie critique, une troisième famille, qui se désigne volontiers comme un écologisme radical, est porteuse d' idées qui, du fait de leurs ambiguïtés, voire des dérives ou des impasses auxquelles elles peuvent conduire, sont l' objet de débats entre les différents mouvements sociaux (paysans, ouvriers, populaires, indigènes, intellectuels) qui les portent, et que nous allons essayer de préciser. Ces débats se cristallisent autour de deux questions liées, mais cependant distinctes :

La première est celle de la nature, donnée comme intrinsèquement bonne, ce qui induit une valorisation symbolique (et parfois monétaire) de la nature, qu' il ne faudrait donc pas transformer mais conserver, voire sanctuariser, objectif qui marque encore nombre d' associations de protection de la nature. Mais les choses ne sont pas égales. En Europe une nature profondément anthropisée peut alimenter le rêve d' un retour à une nature sauvage originelle, via des espèces emblématiques comme le loup et l' ours, symboles d' une vision angélique, voire intégriste de la nature. Une telle vision peut aussi conduire à préconiser, au nom de la « continuité hydrologique des cours d' eau » l' arasement des barrages, y compris ceux des milliers de moulins à eau édifiés sur les rivières depuis le Moyen Age, objectif repris dans la loi française sur l' Eau. Il en va différemment de l' autre côté de l' Atlantique, où la ‘wilderness' , la forêt primitive ont encore, en dépit de la prédation généralisée dont elle est l' objet (11), une existence réelle et servent de base à la reconnaissance de droits à la nature, à la Terre Mère, la Pacha Mama y compris constitutionnels, comme en Equateur et en Bolivie (12). De cette conception découle aussi souvent un refus, explicite ou non, de l' industrie, certaines branches comme le nucléaire et la chimie étant particulièrement visées : rappelons que le refus de la chimie de synthèse est le principal et universel fondement de l' agriculture biologique (13). Dans un pays comme la France, en proie à un processus de désindustrialisation massif, ce positionnement anti-industriel est particulièrement problématique. Ce pourrait être aussi le cas de certains pays ou de certains secteurs en Amérique latine, en Asie et en Afrique.

Et les propositions tendant à renoncer à l' extraction (« laisser le pétrole sous terre ») ou à laisser couler les fleuves (« non aux barrages !») recouvrent souvent un refus implicite de l' industrialisation, voire de l' industrie.

Deuxième aspect de l' écologisme radical, une remise en cause de la science, de la technologie, (avec toutes les dérives irrationnelles, ésotériques ou mystiques qui peuvent l' accompagner, et justifier la qualification d' intégrisme), et une contestation du progrès, notamment matériel, d' autant plus facilement que celui-ci est souvent confondu avec - ou réduit - à l' innovation technique. Ce qui peut aller jusqu' à la promotion de la décroissance, mot d' ordre très en vogue chez nous, mais désormais relativisé par ses partisans (ainsi Serge Latouche préférant le terme d' «acroissance ») tant son application générale parait impraticable. Idée associée souvent à la proposition d' une « sobriété heureuse » à l' égard de soi-même, ce qui est respectable, mais aussi à l' usage d' autrui, ce qui l' est moins. Cette approche a son pendant de l' autre côté de l' Atlantique, où une grande majorité de la population ‘d' Abya Yala' (14) vit dans le dénuement, voire la faim. Il m' est arrivé d' entendre un ami latino-américain contester l' intérêt qu' il y aurait à construire dans tel village de l' altiplano une école et un dispensaire. La mise en question du développement, [LATOUCHE 1984] théorisée dans ‘l' après-développement' , ou le ‘post-développement' (par l' anthropologue d' origine colombienne Arturo ESCOBAR par exemple) peut conduire au rejet du développement tout court, y compris sous une forme soutenable. Outre la critique d' un ‘imaginaire développementaliste' [Thomas 2013] importé, un tel refus repose sur la prise en compte des valeurs des peuples indigènes, communautés forestières et sociétés paysannes andines, dont beaucoup furent exterminées, et les autres refoulées ou à tout le moins marginalisées : il importe en effet de les défendre, tant qu' il est encore temps. Mais l' affirmation que « pour les Quechuas des Andes, développement, pauvreté, richesse, n' existent pas » [CARPIO BENALCAZAR 2008] ne peut-elle pas aussi conduire à la vision d' un monde émietté, parcellisé, et impuissant face aux réalités du monde ?
Notre devoir, en tant qu' internationalistes, en tant que communistes, est d' entendre, et de respecter de tels positionnements, pour peu qu' ils soient librement partagés, sans négliger le fait que l' idéologie néolibérale dominante peut en faire son profit : les USA ont « laissé leur pétrole sous terre » pendant des décennies, parce que les cours étaient trop bas pour être exploités avec profit. L' exploitation reprit à la suite du ‘choc pétrolier' de 1973. L' importance relative de ce troisième courant « radical » appelle deux questions :

La première peut paraître théorique, mais elle a des traductions concrètes : est-il justifié de continuer à opposer, de manière improductive, la vision écocentrée (15) donnant la priorité à la sauvegarde de la « naturaleza », et la vision anthropocentrée, mettant en première ligne la sauvegarde l' humanité ? N' y a-t-il pas lieu de rechercher plutôt une relation réciproque, dialectique, au sens où Marx l' envisageait dans les Manuscrits de 1844 , ainsi que le rappelle le vice-président bolivien Alvaro GARCIA LINERA [2011] : « Humaniser la nature, naturaliser l' homme. C' est le sens de notre projet ».

La deuxième tient à la diversité des positionnements, qui peuvent, nous venons de le voir, aller jusqu' à s' opposer dans la vie réelle (16) : universalisme ou particularismes ? Sombrer dans un relativisme stérile, ou imposer la domination de tel ou tel courant au détriment de tous les autres ? La vie a écarté l' un et l' autre, favorisant lors des débats constitutionnels les convergences plutôt que les différences, qui subsistent, entre les diverses forces sociales, porteuses de projets différents, comme Frédéric Thomas l' a bien mis en évidence. Le vice-président bolivien s' est aussi prononcé clairement sur ce point en refusant que «  les contradictions existantes (soient) exacerbées mais au contraire, dépassées (afin de) cimenter la direction indigène, paysanne, ouvrière et populaire » du nouveau pouvoir [GARCIA LINERA [2011]. En d' autres termes, consolider les alliances nécessaires à la réalisation des objectifs de la ‘révolution citoyenne' . Car derrière les dimensions éthiques, idéologiques ou simplement techniques il y a toujours la dimension politique.

Vers un développement anticapitaliste répondant aux vœux des peuples et à un usage durable des ressources naturelles.

C' est bien entendu, affirmer la nécessité d' une nouvelle conception du développement. Une telle perspective est déjà en germe dans la déclaration de Cocoyoc, qui insiste sur la question de l' inégalité d' accès aux ressources : «  le problème aujourd' hui n' est pas en premier lieu celui d' une pénurie physique absolue, mais d' une iniquité économique et sociale et d' un mauvais usage et de l' existence de « limites internes (inférieures et supérieures) à la satisfaction des besoins humains » : surconsommations et gaspillages à une extrémité du monde, sous-consommations et privations à l' autre.(17) De cette double inégalité découle une nouvelle définition du développement, absente cependant de la déclaration de Cocoyoc. Gérard De BERNIS avait proposé la sienne: « l' objectif du développement, si l' on entend par là le développement des peuples par opposition au développement du capital, c'est-à-dire la satisfaction croissante des besoins de chaque groupe social selon l' ordre et la hiérarchie de ses besoins, est de constituer un véritable système productif ; La relation développement / autonomie se trouve ainsi fondée en théorie » (18). C' est en s' inscrivant dans une telle perspective politique générale, condition nécessaire mais non suffisante d' un développement en tout point soutenable, qu' à notre sens les rapports entre nature et sociétés pourront enfin trouver des chances d' être résolus de manière positive.

Au Venezuela, le projet politique d' un « socialisme du XXIème siècle » peut être, selon le marxiste états-unien John Bellamy FOSTER [2011] résumé dans le ‘triangle du socialisme' suivant : « propriété sociale ; production sociale organisée par les travailleurs ; satisfaction de besoins communs. Ces trois composantes (…) sont nécessaires pour un socialisme viable ». Dans le même texte, Foster propose d' adjoindre à ce premier triptyque un ‘triangle de l' écologie' qu' il définit comme suit : « un usage et non la possession de la nature ; une régulation rationnelle des producteurs associés de la relation métabolique entre l' humanité et la nature ; la satisfaction des besoins communs, pas seulement des générations présentes, mais aussi des générations futures ».
Inspiré par un certain nombre d' écologistes radicaux, un nouveau concept a été développé en Amérique du sud, celui du « buen vivir , traduction du quechua « Sumak Kawsay » : Le sociologue équatorien Patricio CARPIO BENALCAZAR en a précisé le contenu, comme « vision cosmique ancestrale de la vie dans sa plénitude », prônant « le respect des diversités » et la « coexistence harmonique avec la nature », et « intégrant certains aspects des idéologies social-démocrate, indigéniste et écologiste » ; nouveau concept ouvrant, « par delà le développement (...) une « nouvelle perspective constitutionnelle » (19). Le « buen vivir » a fait l' objet de beaucoup de débats, pour aboutir en effet, dans les constitutions équatorienne et bolivienne, à un compromis où l' objectif de développement trouve toute sa place.

Les 6 « devoirs généraux de l' Etat » équatorien y sont définis comme suit :
« 1. Garantir les droits fondamentaux des personnes, des communautés et de la nature. 2. Diriger, planifier et réguler le processus de développement. 3. Définir et exécuter les politiques publiques, contrôler et sanctionner leur exécution. 4. Produire des biens, créer et maintenir les infrastructures, procurer des services publics. 5. Impulser le développement des activités économiques, moyennant un système juridique et des institutions politiques pour les promouvoir, les soutenir et les défendre par l' intermédiaire de la Constitution et de la Loi. 6. Promouvoir et développer la science, la technologie, les arts, les savoirs ancestraux et en général les activités créatives d' initiative communautaire, associative, coopérative et privée. »

Des conceptions différentes du développement - mais comme on vient de le voir pas forcément contradictoires - vont sans doute continuer à se confronter au réel dans les années qui viennent. Mais déjà des leçons de portée universelle sont à tirer de l' expérience des nouveaux états progressistes sud-américains.

1° Tout d' abord en ce qui concerne l' exploitation des ressources naturelles.
Dans son ouvrage, Frédéric THOMAS ne retient que deux voies pour sortir de « l' extrac-tivisme : ‘retour de l' Etat' , sans que toutefois sa nature de classe soit précisée, ou ‘nouveau paradigme' , préfiguré dans le sous-titre de l' ouvrage « extraire à tout prix ? » A tout prix ? Evidemment non ! Ainsi, par exemple, les projets très contestés de la mine de cuivre de Caïmanes (au nord de Santiago du Chili) ou de la mine d' or du projet Conga au Pérou mériteraient d' être reconsidérés, comme des décisions de justice, jusqu' à ce jour inappliquées, le prévoyaient. Chaque cas exige une analyse précise et contradictoire. Mais la seule solution serait-elle, jetant l' enfant avec l' eau sale du bain, de refuser toute exploitation des ressources naturelles ?
On ne peut à ce propos qu' évoquer le marché original proposé à l' ONU en 2007 par le président équatorien, qui s' engageait à renoncer à l' exploitation du gisement pétrolier ITT du Parc amazonien Yasuni, classé par l' UNESCO, contre une contribution des pays les plus pollueurs à hauteur de 3,6 milliards de dollars sur 12 ans, qui financerait le développement d' énergies renouvelables. Faute d' avoir obtenu une telle contrepartie Rafael CORREA a demandé à l' assemblée équatorienne, et obtenu le 15 août dernier l' autorisation d' exploiter ces gisements (20). Le Président équatorien s' en expliquait à la Sorbonne le 6 novembre dernier : « La pauvreté, le manque de ressources endommagent la nature. Sortir de la pauvreté c' est ce qui la protège vraiment (…) Penser que l' on pourrait ne pas utiliser les ressources naturelles pour lutter contre la pauvreté, encore trop grande en Equateur, serait fou (…)  L' extraction se fera sur une zone réduite, avec le plus grand soin et le moins de dommages possibles pour la forêt amazonienne et les populations indigènes »…
 Pour sortir de cette «extorsion » multiséculaire, les états progressistes se proposent, dans une perspective résolument anticapitaliste, d' extraire autrement, avec 3 objectifs :
En premier lieu, la réappropriation partielle ou totale, par les Etats, des ressources du sous-sol les plus importantes. 
Dans le même mouvement, redistribution interne, par divers programmes sociaux au bénéfice des plus pauvres, de l' éducation et de la santé, des revenus directs ou indirects (rente pétrolière et gazière, royalties, partage des revenus) tirés de cette exploitation (21); redistribution externe également, par la mise à disposition des pays voisins non-producteurs, comme Cuba ou l' Uruguay, d' énergies bon marché, la valeur d' usage étant placée devant la valeur d' échange : ce que fait Petrocaribe, et qu' Antillais et Guyanais - qui paient leur carburant au prix fort - regardent avec intérêt.
Ces deux objectifs ne sauraient être séparés du troisième, celui de la nécessaire industrialisation, voie essentielle de ‘déprimarisation' du modèle exportateur, comme préalable à une récupération complète des ressources et comme moyen de satisfaire à terme les besoins des populations (22). Ce processus, amorcé au Venezuela avec, par exemple, le plan Siembra Petrolera [RAMOUSSE 2009] nécessite en effet une phase d' accumulation, ce qui demande du temps et ne manque pas de susciter critiques et impatiences de toutes sortes. On sait désormais qu' existe une « opposition entre la nécessité de transformer nos matières premières et celle de respecter la nature, le « bien vivre » [GARCIA LINERA 2011] C' est la quatrième contradiction, la « quatrième tension créatrice » que doit affronter « le bloc national-populaire bolivien ». Elle ne pourra être dépassée qu' au prix d' un renversement complet de ce que des experts de la Banque Mondiale ont qualifié de « malédiction des ressources ». (23)

2° Plus largement, et pour libérer la nature et les sociétés de la logique de l' accumulation capitaliste, les états progressistes sud-américains se sont engagés dans deux démarches qu' ils partagent avec divers mouvements sociaux de par le monde, pour la reconnaissance dans le droit international :
d' une part, de droits économiques et sociaux effectifs pour les peuples : au-delà de la réaffirmation des classiques (éduction, santé, logement, encore si peu et si mal appliqués) ils agissent pour leur extension à l' eau, à l' alimentation, à l' énergie, à l' emploi.
afin de faciliter une gestion durable et partagée des ressources, d' autre part, ils appellent à la définition de biens communs, parmi lesquels l' eau (fleuves, lacs, océans), la terre, les forêts, les ressources minérales et biologiques, dont les semences (24). De part et d' autre de l' Atlantique, au travers de la notion de « common », on réfléchit dans le même sens à un principe d' inappropriabilité qui leur serait applicable.

Ces nouveaux droits et principes posent des questions d' ordre juridique : déjà, par exemple, l' Equateur a traduit le pétrolier états-unien Chevron devant la Cour pénale internationale de La Haye pour les dommages occasionnés à la nature et aux populations amazoniennes. Pour asseoir les nouveaux droits à l' eau, un Tribunal Mondial de l' Eau a été ‘préfiguré' lors du Forum Alternatif Mondial de l' Eau (FAME) à Marseille au printemps 2012, et un Tribunal international de justice climatique et environnementale institué en 2010 à la conférence des peuples pour le changement climatique à Cochabamba. Nos amis juristes devraient pouvoir nous dire comment, et dans quelle mesure, ces juridictions internationales pourront appuyer l' avènement d' un développement durable résolument anticapitaliste.

Que conclure ?

Tout d' abord, voir dans la diversité des projets une chance plus qu' un handicap : déjà longue et difficile expérience socialiste cubaine, dont le rôle pionnier a été décisif ; révolution décolonisatrice débouchant sur une société communautaire post-capitaliste en Bolivie ; République Bolivarienne du Venezuela préconisant un Socialisme du XXIème siècle ; Plan national pour le Buen Vivir, prônant la désaccumulation et un développement biocentré en Equateur. Ces expérimentations et ces réalisations sont précieuses, pour nous tous.

Trois grandes nécessités, à la fois bases de notre solidarité internationaliste et conditions d' un nouveau développement, nous réunissent par ailleurs :

Se dégager par tous les moyens de l' emprise des institutions de la mondialisation capitaliste (Banque mondiale, FMI, OMC) instruments de la mise en concurrence de plus en plus féroce des travailleurs, des peuples et des territoires, assise sur la logique funeste des « prix mondiaux (25), que les traités de libre-échange transatlantique et transpacifique ne pourront qu' exacerber. En finir également avec son bras armé, l' OTAN, qui, dans sa volonté d' étendre son influence bien au-delà de l' Atlantique nord, a conclu un accord de partenariat avec la Colombie en juin 2013.

Réaffirmer les souverainetés nationales et populaires, (avions présidentiels compris…) comme base de la légitimité politique des peuples, quelle qu' en soit la forme, généralement fruit de l' histoire (état unitaire, fédéral ou plurinational). 

Développer les coopérations entre états et peuples souverains, à la différence de l' intégration supranationale qu' est l' Union Européenne, entreprise de dynamitage par le haut et par le bas des souverainetés nationales, et relais du modèle capitaliste néolibéral au travers de l' Euro, monnaie de guerre économique : nous appelons à en sortir. Du côté de l' Amérique latine progressiste, au contraire, nous soutenons « l' Alliance bolivarienne des Peuples d' Amérique (ALBA) qui avec son Conseil des mouvements sociaux et son unité monétaire de compensation, le ‘sucre' , s' ouvre, au travers de la CELAC (26) et diverses institutions de coopération, à l' ensemble de l' Amérique, à l' exclusion des Etats Unis et du Canada.

Emancipation, toujours

NOTES

(1) Dans la plupart des pays latino-américains se multiplient en effet, depuis un demi-siècle, des luttes émancipatrices (Chili, Nicaragua, Colombie, Pérou, etc…) qui peuvent marquer les politiques des états eux-mêmes, comme l' Argentine de Cristina KIRCHNER, le Brésil de Lula da SILVA et Dilma ROUSSEF ou l' Uruguay de Jose MUJICA.
(2) Venant d' un non spécialiste de l' Amérique latine - pas même hispaniste - cette intervention comporte  évidemment des lacunes (la bibliographie est considérable) et certainement des erreurs. Les schématisations proposées sont par contre pleinement assumées, dans la perspective d' un approfondissement collectif ultérieur.
(3) Comme de nombreux auteurs, Frédéric THOMAS tient ce boom minier pour l' expression d' un modèle technique ‘extractiviste' recouvrant l' exploitation de ressources aussi diverses que les hydrocarbures (gaz bolivien, pétrole vénézuélien), les minerais métalliques (cuivre, fer, or, lithium) ou les produits de la forêt amazonienne (bois, fruits, espèces contenant des molécules rares) ainsi que des produits de l' agro-business (soja , bétail, agro-carburants) développés par ‘l' agriculture de firme' [Etudes Rurales 2013] à la faveur d' une déforestation massive et d' une destruction des agricultures paysannes. Il s' agit dans tous les cas de produits primaires, bruts ou très peu transformés.
(4) Les milieux patronaux et les scientifiques qui leur sont liés développent un optimisme ‘scientiste' - qui se retrouve par exemple dans les projets pharaoniques de la géoingénierie, très contestée par nombre d' autres chercheurs, mais qui peut trouver un écho jusqu' au sein du mouvement ouvrier.
(5) Soutenu par la Banque Mondiale, le projet d' « agriculture intelligente face au climat » envisage que « la terre agricole (puisse) être considérée comme un puits de carbone, dont les entreprises polluantes pourront acheter des parts pour compenser leurs émissions nocives », nouvel argument poussant nombre d' investisseurs étrangers à accaparer toujours plus de terres en Amérique latine et ailleurs. La Via Campesina s' en inquiète, et refuse de « voir les paysans transformés en « marchands de carbone».
(6) Ainsi, réagissant au dernier rapport du GIEC, la contribution solitaire mais argumentée de Florent GERVAIS, proclamant « l' innocence du carbone ». La prochaine université d' été de l' association « Sauvons le Climat » sera consacrée à cette controverse.
(7) L' IAD a été fondé en 2009 par Luc GUYAU, ancien dirigeant de la FNSEA, ancien président de l' Assemblée Permanente des Chambres d' Agriculture, dans la perspective de sa désignation comme directeur du Conseil de la FAO, fonction qu' il a en effet exercée de 2009 à 2013. Les liens étroits ainsi établis avec l' agrobusiness brésilien, avec l' aval de Stéphane LE FOLL, n' augurent rien de bon du prochain accord agricole franco-brésilien.
(8) Alors que la contre-révolution néolibérale vient de commencer, cette déclaration de Cocoyoc apparait comme un des derniers témoignages, comme une position avancée de la période précédente, où les mots de capitalisme, socialisme, révolution n' étaient pas tabous mais objets de débat. Quarante ans (!) plus tard, on mesure le retard pris et les efforts qu' il va nous falloir déployer pour reconstruire des perspectives.
(9) Dans le même esprit, Didier RAMOUSSE [2009] résume assez bien le problème : »… Le défi relatif à  l' intégration entre conservation et développement ne pourra être relevé qu' au travers de formes de régulation articulant les différentes échelles, afin de résoudre les contradictions entre le dirigisme imposé au nom d' un « patrimoine mondial » par des élites transnationales, les formes d' appropriation privées des ressources naturelles et les revendications des populations locales relatives à un patrimoine communautaire enraciné dans un territoire ».
(10) Le Mouvement National de Lutte pour l' Environnement (www.mnle.org) édite une revue trimestrielle, « naturellement ». Sa prochaine université d' été, sous le thème général « produire et consommer autrement », s' intéressera notamment à la crise et au devenir de l' industrie en France et ailleurs.
(11) Des millions d' hectares de forêts sont chaque année détruits en Amazonie : d' août 2012 à juillet 2013, la déforestation de l' Amazonie brésilienne est repartie à la hausse, (+ 28 %) après quatre années de baisse.
(12) La reconnaissance de droits accordés à  « la nature » est aussi présente en France et en Europe : dans « le  Contrat naturel », Michel SERRES se déclarait en 1990 partisan d' accorder « des droits » aux plantes, aux animaux, voire aux objets.
(13) Pour avoir exploré des modes d' intensification agricole respectueux de l' environnement, l' agriculture biologique fait partie des divers modèles techniques susceptibles de remplacer les modèles de l' agriculture « conventionnelle » que l' on a pu qualifier de ‘destructivistes' . A Cuba, autour des villes et des villages, les jardins organoponiques contribuent à l' autosuffisance alimentaire, et diverses expériences de permaculture sont en cours. Au Venezuela, un programme pilote « Organoponicos Bolivar I » a été lancé.
(14) Abya Yala est le nom choisi en 1992 par les nations indigènes d' Amérique pour remplacer la dénomination coloniale du continent, liée à son « découvreur » Amerigo Vespucci.
(15) En opposant progressisme et écocentrisme, (ou biocentrisme) Eduardo GUDYNAS [2012] écrit : « la nueva Izquierda debe ser entonces menos progresista, como expresion de la ideologia del progreso, y mas biocentrica ».
(16) Ainsi l' indianiste Felipe QUISPE, après avoir soutenu Evo Morales, entendait établir une république indigène dans les hautes terres de l' ouest de la Bolivie, à majorité aymara.
(17) L' inégalité se retrouve tout aussi bien du côté des émissions carbonées comme le soulignait Rafael CORREA à ‘Rio +20'  : « …20 % des pays les plus riches génèrent 60 % des émissions de gaz à effet de serre, tandis que les 20 % plus pauvres en génèrent 0,72 %... »
(18) Gérard Destanne de BERNIS fut l' un de ceux qui reprirent et développèrent l' héritage de François PERROUX, inspirateur de nombre de dirigeants progressistes africains et latino-américains des années soixante. Au lendemain de sa mort, Patrick ALLARD lui consacrait un éditorial « faut-il parler du développement ? » dans la revue ‘Informations et commentaires' (n°153, octobre-décembre 2010) sous le titre « le développement en questions ».
(19) Toutes ces citations sont extraites du rapport de Patricio CARPIO BENALCAZAR [2008] qui propose une large synthèse de la notion de « buen Vivir ». Sur www.lcr-lagauche.be on trouvera également le compte rendu du séminaire « crise de civilisation, écosocialisme et buen vivir » qui s' est tenu en Equateur du 10 au 12 juin 2013, et le texte de la « Déclaration de Quito » qui en est issu.
(20) Décision qui suscita une levée de boucliers, des écologistes radicaux aux indigénistes et au correspondant du Figaro, qui en appelait vertueusement au Président Correa : « Rafael, pourquoi n' es-tu pas allé jusqu' au bout ? » pour expliquer finalement que le dirigeant équatorien était en fait « un productiviste masqué… »
(21) Parmi les commentateurs, il est de bon ton de minimiser ces politiques ‘compensatrices' , d' en souligner la fragilité, et/ou de les réduire à des préoccupations politiciennes [GUDYNAS 2013]. On pourrait pourtant citer, en Amérique latine et ailleurs, une longue liste de pays où le pillage du sous-sol se poursuit, sans la moindre politique de redistribution.
(22) Au regard des expériences et des échecs passés, les contributeurs à l' ouvrage coordonné par Frédéric Thomas ne semblent pas même envisager la nécessité de l' industrialisation. D' une manière plus générale, la question de l' industrie de transformation parait négligée, voire ignorée, par les économistes et les chercheurs se réclamant (peu ou prou) du développement durable, y compris dans des pays disposant de secteurs industriels importants comme le Brésil, le Mexique ou le Venezuela, une quasi exclusivité étant donnée au secteur primaire (agriculture ou exploitation du sous-sol).
(23) L' expression, largement reprise désormais, provient d' experts de la Banque Mondiale, qui avaient mis en évidence la corrélation négative existant entre l' importance des ressources du sous-sol et les indicateurs de croissance. Manipulation habile, maquillant les effets du pillage impérialiste en fatalité paradoxale, mais en quelque sorte… naturelle. La nature a décidément bon dos.
(24) Voir le réseau sud-américain des semences libres <www.redsemillaslibres.org/>.
(25) Cette mise en concurrence généralisée n' épargne pas les groupes transnationaux comme le volailler français DOUX, parti au Brésil racheter Frangosul, et récemment tombé dans l' escarcelle de la multinationale brésilienne de la viande JBS. Lui répond la profonde crise des élevages hors sol industrialisés bretons et des abattoirs qui leur sont liés, les uns et les autres victimes du tout à l' exportation. L' intervention de capitaux saoudiens n' apportera dans le meilleur des cas qu' un sursis à un modèle de production écologiquement, économiquement et socialement absurde, mais dont les travailleurs sont bien seuls à en payer le prix. Illustration, de part et d' autre de l' Atlantique, des méfaits de la mondialisation capitaliste dans le secteur des productions primaires ou semi-transformées.
(26) Fondée en2005 par Cuba et le Venezuela, et initialement dénommée « Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique-Traité de commerce des peuples » (ALBA-TCP), l' ALBA a été rejointe par la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, Saint Vincent et les Grenadines, Antigua et Barbuda et l' Equateur. Quatre pays observateurs (Haïti, Uruguay, Iran et Russie) y sont associés. La Communauté d' Etats Latino-Américains et Caraïbes (CELAC) regroupe depuis 2011 tous les états de l' Amérique centrale et méridionale. Décision hautement significative, son dernier sommet à Santiago du Chili en janvier 2013 en a confié la présidence ‘pro tempore' à Raul CASTRO.

 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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BAJOIT Guy, HOUTARD François & DUTERME Bernard 2008 : L' Amérique latine. A gauche toute ? (coédition CETRI & Couleur Livres, 128 p.)
CARPIO BENALCAZAR Patricio 2008 : «El buen Vivir, mas allà del desarrollo : la nueva perspectiva constitucional »,(le Buen Vivir, par delà le développement : la nouvelle perspective constitutionnelle) rapport présenté en juin 2008 à La Havane et consultable sur www.alainet.org .
FOSTER John Bellamy 2010 : Why Ecological Revolution ?(Monthly Review, janvier 2010, p. 118 et suiv.)
FOUILLEUX Eve & GOULET Frédéric 2013 : Firmes et développement durable : le nouvel esprit du productivisme in ‘les agricultures de firme, délocalisations et évictions' , revue Etudes Rurales, p. 131-146)
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GARCIA LINERA Alvaro 2006 : Nous ne pensons pas au socialisme mais à une révolution démocratique décolonisatrice profonde (RISAL Info, 12 juin 2006)
GARCIA LINERA Alvaro 2011 : Bolivie, « les quatre contradictions de notre révolution » (Le Monde diplomatique, septembre 2011)
GARCIA LINERA Alvaro 2013 : Notre ambition, une société communautaire post-capitaliste, entretien à l' Humanité, 29 juillet 2013
GUDYNAS Edouardo 2013 : Etat compensateur et nouveaux extractivismes : ambivalence du progressisme en Amérique latine in Industries minières : Extraire à tout prix ? (Alternatives Sud, volume 20, 2013/2, p. 49-66)
GUDYNAS Edouardo 2012 : Si eres tan progresista, porque destruyes la naturaleza ? Neoextractivismo, Izquierda y alternativas. (Ecuador Debate p. 67-81)  
GUIBERT Martine 2013 : Formes associatives de production agricole en Argentine et en Uruguay in ‘les agricultures de firme, délocalisations et évictions' (revue Etudes Rurales, p. 131-146)
LATOUCHE Serge (coord.) 1984 : Le développement en question, n° 100 de la revue Tiers Monde, avec des contributions de Jean Chesneaux, Robert Jaulin, François Partant, Claude Reboul, Ignacy SACHS, Hassan Zoual….)
LUNA Pablo 2013 : Latifundia, haciendas et landgrabbing, en perspective historique in « Histoire(s) de l' Amérique latine », vol. 8, 2013, 8 pages).
PINTON Florence & AUBERTIN Catherine2005 : Populations traditionnelles : enquêtes de frontière in ALBALADEJO & ARNAULD de SARTRE, L' Amazonie brésilienne et le développement durable, expériences et enjeux en milieu rural, L' Harmattan, p.159-178)
RAMOUSSE Didier  2009 : Des pôles de croissance au développement durable. Vers de nouvelles formes de gestion des ressources naturelles dans les espaces périphériques latino-américains.in La question environnementale en Amérique latine (Cahiers des Amériques latines, n° 54-55, p. 15-29)
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THOMAS Frédéric (coord.) 2013 : Industries minières : Extraire à tout prix ? ‘Alternatives Sud, volume 20, 2013/2, 214 p.) et l' éditorial « Exploitation minière au Sud : enjeux et conflits ».
THOMAS Frédéric 2013 :   CHINE, Amérique latine : enjeux conflictuels d' une relation. (Recherches internationales, n° 95, avril-juin 2013, p. 159-174)

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