Opération Barkhane au Sahel : des mensonges aux réalités...

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Francis Arzalier et Pierre Lenormand texte d’introduction au débat "Plus un seul soldat français en Afrique" qui s’est tenu à la fête de l’ANC le 12 septembre dernier à Géménos.
publié le 12 septembre 2020

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depuis 7 ans, l’armée française fait la guerre au Sahel, dans les steppes et le désert des anciennes colonies françaises, Mali et pays voisins, Mauritanie, Burkina Faso, Niger et Tchad : nommées Serval en 2013, puis Barkhane en 2014, ces ‘opérations extérieures’ engagent désormais près de 5000 hommes, avec des équipements terrestres, un armement et des moyens aériens de surveillance et de combat considérables.

Comme son prédécesseur Hollande, le Président Macron aime se présenter en chef de guerre, et avance pour justifier cette intervention les raisons officielles suivantes : nos soldats français défendent au Sahel les intérêts des peuples africains - et notamment du peuple et de l’état maliens - menacés par des bandes de fanatiques religieux armés (Islamistes, Intégristes, Djihadistes) à la demande des dirigeants de pays alliés de la France.

Prétextes, non-dits et mensonges ont toujours accompagné nos interventions armées en Afrique [1] et l’opération Barkhane ne fait pas exception à la règle.
Le premier mensonge porte sur les origines de cette longue guerre, dont les médias français aux ordres n’informent guère l’opinion. Tout a commencé en fait en 2011 quand le Président Sarkozy a détruit grâce aux bombardements de nos Mystères et Rafales l’état national libyen dirigé par Kadhafi, livrant ainsi ce mal-heureux pays aux bandes armées régionalistes et intégristes, qui, depuis, se le disputent dans un chaos sanglant.
Et l’invasion de la Libye a entraîné la déstabilisation de tous ses voisins sahéliens : les premiers groupes armés au Nord du Mali, d’ailleurs soutenus par la France, furent après 2011 des Touaregs anciennement au service de Kadhafi. Reconvertis en indépendantistes sous le nom de mouvement de libération de l’Azawad, ils ont un temps proclamé l’indépendance de tout le Mali du nord.

Toutes ces bandes armées, et notamment celles revendiquant leur intégrisme, y ont grossi au point de menacer de descendre sur Bamako, ce qui a justifié les ’interventions armées lancées par Hollande et Le Drian : en 2013, opération ‘Serval’ au Mali, élargie en 2014 sous le nom de ‘Barkhane’ à tout le sahel : depuis, les milliers de soldats français, aidés de drones américains et de troupes africaines gérées par l’ONU (Minusma), ne sont pas parvenues à éradiquer les groupes djihadistes, pourtant limités à quelques milliers de clandestins.

Une deuxième contre-vérité officielle des officiels français porte sur l’origine de cet ethnicisme meurtrier qui a fait un retour en force au Sahel ces derniers temps. Ayons le courage de dire que l’attitude des autorités françaises en est la cause principale.

Cela débuta en 2013 par le soutien du Quai d’Orsay aux séparatistes Touaregs, qui n’étaient guère représentatifs des nomades sahariens, mais dont le rêve absurde d’indépendance plaisait bien à l’Élysée et aux nostalgiques de l’ère coloniale.
Les officiels français mentent aussi en présentant les groupes clandestins qu’ils pourchassent dans le désert comme motivés exclusivement par le fanatisme religieux, l’intégrisme islamiste.
Tous les observateurs sérieux et les populations locales savent bien que ces bandes armées pratiquent plus souvent les trafics de drogue, d’armes, de migrants que la lecture du Coran. Et qu’étant donné les fonds délictueux dont elles disposent, il leur est facile de recruter de jeunes miséreux au chômage en leur assurant un salaire et une arme.

La complaisance pour certains groupes ethnicistes ou séparatistes conforte aussi les rumeurs qui font de tous les Peuls des proches des djihadistes : depuis le début de l’année, les heurts entre milices Dogons et milices Peuls se sont multipliés, sur fond de recrudescence de groupes armés djihadistes et d’exécutions sommaires de villageois.

Mais les causes de ces violences et rébellions, souvent locales, sont plus à rechercher dans le sous-développement des pays du Sahel, la dissolution des États nationaux dans le gouffre de la corruption et de la soumission aux affairistes occidentaux.

La rengaine hollando-macronienne selon laquelle l’armée française n’intervient au Sahel qu’à la demande des dirigeants élus est enfin une fiction de plus en plus éclatante. Car la plupart des dirigeants ne sont "élus" que grâce au soutien politique et financier des états impérialistes d’Occident, notamment de la France. Ces politiciens corrompus qui ne représentent qu’eux mêmes dirigent des états sans autorité, incapables d’assurer la sécurité quotidienne des citoyens.

L’exemple le plus parfait de ces caricatures de démocratie est le Mali. À Bamako, et dans les autres villes, un véritable soulèvement populaire s’est propagé début juillet 2020, exigeant la démission d’Ibrahim Boubacar Keita IBK) pour avoir falsifié sans vergogne les élections législatives. En dépit de la répression armée des soldats et policiers dévoués au régime - avec la complicité et le soutien des forces françaises [2] - IBK a dû démissionner et laisser place à une junte militaire.

IBK déposé, l’ancien sous-directeur au Quai d’Orsay Laurent Bigot déclare ‘nous n’avons plus de légitimité à agir ‘. Et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent en Afrique même pour mettre en cause une intervention militaire étrangère qui fait fi de l’indépendance nationale et favorise la recrudescence des conflits violents et la prolifération des groupes armés (trafiquants, djihadistes, régionalistes, séparatistes).

Longtemps acceptée, voire souhaitée par des populations soumises à des exactions et des destructions insupportables, l’intervention militaire française est devenue un obstacle à la recherche d’une nécessaire solution politique.

Car s’ils sont soigneusement dissimulés, les véritables buts de guerre sont ailleurs : il s’agit du maintien du contrôle par la France sur ses anciennes colonies, pour le plus grand bénéfice des multinationales à base française ou étrangères présentes en Afrique : exploitation des richesses du sous sol, avec Total pour le pétrole et le gaz, Orano (ex Areva, ex Cogema) pour l’uranium, Bolloré Africa pour les transports et la manutention, sans oublier la grande distribution aux mains de la CFAO (l’historique Compagnie Française de l’Afrique de l’Ouest, cédée en 2012 par François Pinault au groupe japonais TTC Toyota Tsucho Corporation) sur un marché-continent de plus d’un milliard d’hommes.
Le caractère impérialiste de la guerre menée au Mali et au sahel apparaît de plus en plus clairement aux yeux des Africains, de plus en plus nombreux à s’exprimer et à manifester contre la présence des troupes françaises, au point d’inquiéter la diplomatie macronienne.

Aujourd’hui, de nombreux journaux [3] soulignent l’échec ‘stratégique’ de l’opération Barkhane.

Car en dépit des rares communiqués de victoire, l’insécurité s’est dégradée partout au Mali, où des milliers de familles paysannes ont dû fuir leurs villages, pour se réfugier en masse à Bamako. Et c’est une flambée de haines ethnicistes et de fanatisme religieux qui touche désormais deux pays, Mali et Burkina, qui étaient il y a 10 ans des nations célébrées par tous ceux qui les connaissaient pour leur paix civile et leur tolérance religieuse !

Sept années de conflits ont fait des milliers de morts, dont des terroristes fanatisés mais surtout beaucoup de civils. L’éradication des forces djihadistes n’a pas eu lieu, bien au contraire, et l’impossibilité d’une solution militaire devient évidente. De plus en plus d’observateurs y voient l’échec total des objectifs affichés par Macron et ses porte-paroles, Dimanche dernier une bombe artisanale a tué deux soldats français et grièvement blessé un troisième : désormais ce sont 45 soldats français morts dans une guerre qui leur est imposée. Suite à ces morts qui s’accumulent et à l’occasion de chaque hommage rendu à l’héroïsme des victimes, des voix s’élèvent jusqu’au Parlement pour que « soient créées les conditions » d’un « retrait de nos forces de l’Afrique sahélienne ».

De telles propositions sont bienvenues, mais souligner en même temps les risques et les inconvénients qu’un tel retrait entraînerait, c’est offrir à nos dirigeants des raisons de poursuivre une guerre cruelle et dangereuse, jusqu’aux risques aggravés d’attentats terroristes en France même. Décidément, il est plus que temps que la France sorte de cette guerre qui nourrit au sahel les maux que nos dirigeants prétendent combattre.

Pour nous, communistes, forts d‘une longue expérience des luttes anti-coloniales et anti-impérialistes, l’objectif de cette campagne ne fait pas de doute, le mot d’ordre qui la résume et qu’il faut populariser est bien « soldats français hors d’Afrique ! »

Notes

  • [1] On ne reprendra pas ici la longue liste des opérations militaires coloniales et néo-coloniales en Afrique depuis deux siècles. Parmi les plus récentes on rappellera bien sûr les « évènements » d’Algérie, auxquels on refusait le nom de guerre (1954-1962). Ces huit années terribles ont marqué cruellement notre génération, et affectent aujourd’hui encore les relations entre nos deux peuples.
  • [2] Cette dangereuse collusion persiste 7 ans plus tard comme le met en lumière une enquête de Pierre Alonso (Libération du 22 mai 2020) : « aux côtés de la force Barkhane, des unités antiterroristes maliennes ont commencé à voir le jour en juil-let 2019". Des soldats d’élite anti-terroristes, recrutés au sein de divers groupes armés dans le cadre de l’accord d’Alger parrainé par la France, sont financés, et entraînés par des Français. Le journaliste n’a pas tort de craindre que " leur déploiement… ravive les tensions entre groupes armés locaux ". Pire encore : Le 10 juillet, ce sont les FORSAT, ces mêmes groupes d’élite antiterroristes pour secon-der l’armée française dans la chasse aux clandestins djihadistes, ont tiré à balles réelles sur les manifestants, tuant au moins 10 personnes. Ce qui implique la res-ponsabilité des donneurs d’ordre maliens, mais aussi des Français qui les entraî-nent.
  • [3] Le 6 mai 2020, sous le titre " Barkhane menacée d’enlisement au Mali", le Monde révélait un éloquent bilan officiel, c’est à dire inférieur à la réalité : 380 tués en 2014, 1754 en 2018. Même dégradation au Burkina Faso voisin : le 2 juin 2020, la reporter Sophie Douce du Monde-Afrique y décrit "des villages aux mains des djihadistes...les habitants vivent dans la terreur." Le 3 juillet 2020, le même Monde Afrique titre : " au moins 50 morts dans une série d’assauts terroristes au Burkina...les violences se sont aggravées en 2019, avec une hausse de 174 % du nombre d’incidents et près de 1300 civils tués ". Le 27 juin 2020, le quotidien algérien El Watan retrace le constat fait par la haut Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU Michèlle Bachelet : 580 personnes tuées depuis janvier 2020 dans la seule région de Mopti au Mali, qu’elle qualifie "d’épicentre des violences", !

 

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