Taïwan : La crise imaginaire des incursions aériennes chinoises

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Daniel Larison Rien ne pourrait transformer plus rapidement une crise imaginaire en crise réelle qu’un média alarmiste et une promesse explicite des États-Unis de défendre Taïwan.

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le 11 novembre 2021

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Un bombardier chinois H-6K (photo d’archives) aurait volé dans l’espace de défense aérienne de Taïwan ces derniers jours. (Gouvernement du Japon/Creative Commons)

des dizaines de vols militaires chinois dans certaines parties de la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ pour Air Defense Identification Zone) de Taïwan, au cours du mois dernier, ont provoqué une panique injustifiée que les faucons américains ont alimentée et exploitée à leurs propres fins.

L’hystérie médiatique et la désinformation autour de ces événements ont servi à accroître inutilement les tensions et à donner l’impression au public que la Chine se comporte de manière beaucoup plus agressive qu’elle ne le fait. L’empressement avec lequel certains analystes et journalistes spécialisés dans la sécurité nationale ont déformé la signification de ces vols est alarmant, car il montre la rapidité avec laquelle n’importe quelle action chinoise peut être utilisée pour créer un climat de crise alors qu’il n’y a aucune raison de le faire.

À mesure que les tensions entre les États-Unis et la Chine augmentent en raison de la suspicion et de la méfiance mutuelles, ces fausses alertes deviendront probablement plus fréquentes et potentiellement beaucoup plus dangereuses. Si les États-Unis veulent éviter que ces tensions ne deviennent incontrôlables, ils ne doivent pas prendre de mesures provocatrices qui pourraient déclencher une véritable crise.

Contrairement à de nombreux rapports sensationnalistes et messages sur les médias sociaux, les forces chinoises n’ont pas violé l’espace aérien taïwanais et n’ont pas survolé Taïwan. En fait, ces vols chinois ont surtout eu lieu dans un coin du sud-ouest de l’ADIZ de Taïwan, à des centaines de kilomètres de l’île, et ils ont tous opéré dans l’espace aérien international.

Que ce soit par négligence ou par désir de clics, des médias et des analystes qui devraient être mieux informés ont effectivement induit leur public en erreur en lui faisant croire que la Chine commettait régulièrement des actes d’agression contre Taïwan alors que ce n’est pas le cas. Kevin Baron, rédacteur en chef du magazine Defense One, a affirmé que les vols étaient passés « au-dessus » de Taïwan, a comparé les vols à l’intervention militaire russe en Ukraine, puis a suggéré que le gouvernement chinois « testait » les États-Unis et se préparait à faire quelque chose de similaire ici.

Une ADIZ est définie comme une zone située bien au-delà de l’espace aérien d’un pays, et cet espace aérien ne s’étend que sur 12 miles à partir des côtes. Plusieurs pays, dont les États-Unis et la Chine, ont établi des ADIZ pour être avertis à l’avance de l’approche d’avions, et d’autres gouvernements envoient leurs propres avions dans ces zones sans en avertir l’autre partie de façon semi-régulière. Les États-Unis ont envoyé à plusieurs reprises des bombardiers dans la zone de défense aérienne que la Chine a établie au-dessus de la mer de Chine orientale en 2013, et la Russie envoie parfois ses avions dans la zone de défense aérienne américaine autour de l’Alaska. Une partie de l’ADIZ de Taïwan chevauche même une partie du continent chinois. Comme l’a fait remarquer Michael Swaine en début de semaine, le nombre sans précédent de vols est une véritable source d’inquiétude, mais il ne justifie pas la réaction alarmiste que nous avons observée.

Alors pourquoi la Chine envoie-t-elle autant d’avions à travers une partie de la zone de défense aérienne de Taïwan ? Comme l’a déclaré Bonnie Glaser au Guardian cette semaine : « Les Chinois utilisent de plus en plus ces vols à des fins d’entraînement et c’est en fait la fin du cycle d’entraînement annuel typique. Ils servent également à signaler aux États-Unis et à Taïwan de ne pas franchir les lignes rouges chinoises. Et pour mettre à l’épreuve l’armée de l’air taïwanaise, pour la forcer à se démener, pour faire pression sur les avions et les pilotes, pour les obliger à effectuer davantage de maintenance et pour tester les réponses du système de défense aérienne de Taïwan. »

Ces vols sont gênants, et ils mettent à rude épreuve l’armée de l’Air taïwanaise, mais il ne faut pas exagérer le danger qu’ils représentent pour l’île. La pire chose que Washington puisse faire est de réagir de manière excessive et de prendre ses propres mesures provocatrices en réponse.

La multiplication des menaces est un fait acquis dans les débats de politique étrangère des États-Unis, mais il est remarquable de constater une fois de plus avec quelle facilité la couverture médiatique peut se transformer d’un coup en un véritable discours alarmiste. Une grande partie de la couverture de cette histoire au cours de la semaine dernière a été très médiocre et incendiaire, et dans certains cas, les commentaires ont été complètement inappropriés. Il est troublant de penser à la façon dont une véritable crise dans le détroit de Taiwan serait couverte. Il convient de se demander si nos médias sont même capables de rendre compte de manière responsable d’une question aussi importante.

L’administration Biden a critiqué à juste titre les vols pour leur caractère provocateur, mais elle ne les a pas exagérés. Le président Biden a déclaré en début de semaine qu’il s’était entretenu avec Xi Jinping et que tous deux avaient convenu de respecter ce que le président a vaguement appelé « l’accord de Taiwan ». Toutefois, cette affirmation du statu quo pourrait ne plus suffire à calmer les choses.

Comme le note Swaine : « La répétition formelle par Washington de son adhésion continue à la politique d’une seule Chine [À ce jour, la position américaine d' »une seule Chine » demeure : les États-Unis reconnaissent la République Populaire de Chine comme le seul gouvernement légal de la Chine, et acceptent de prendre en compte la position chinoise selon laquelle Taïwan fait partie de la Chine. Tout dépend du mot « prennent en compte » par rapport à « reconnaissent »[csis.org/,NdT], et le soutien verbal continu de Pékin à une solution pacifique du problème ne mettront pas non plus un terme à cette dynamique dangereuse. » L’agitation constante à Washington en faveur d’une posture anti-chinoise plus agressive dans la région met à mal les affirmations de Biden sur le statu quo. Les récents arguments en faveur de l’octroi à Taïwan d’une garantie de sécurité explicite n’ont fait qu’aggraver le problème.

Rien ne pourrait transformer plus rapidement une crise imaginaire en crise réelle qu’une promesse explicite des États-Unis de défendre Taïwan. Non seulement cela constituerait une rupture brutale avec le statu quo qui a maintenu la paix pendant quatre décennies, mais une politique de « clarté stratégique » représenterait un défi direct à la Chine sur une question d’importance vitale que le gouvernement chinois ne pourrait ignorer. Un engagement américain à défendre Taïwan serait probablement mis à l’épreuve dès le début, et il est douteux que quiconque au sein de notre gouvernement ait pleinement réfléchi aux implications d’un tel engagement. L’opinion publique n’est absolument pas préparée à ce qu’impliquerait un conflit sur Taïwan et à ce qu’il pourrait finir par coûter aux États-Unis.

Des décennies de guerre contre des États et des groupes terroristes beaucoup plus faibles ont fait oublier aux Américains combien il est dangereux de se lancer dans un conflit inutile. Comme l’a récemment souligné Daniel Davis, « le meilleur résultat que nous puissions espérer est que l’armée américaine soit gravement endommagée, que des milliers de militaires soient tués ou blessés, et que la défense de Taïwan représente un énorme fardeau sécuritaire et financier pour une durée indéterminée », et ce meilleur scénario n’est pas le plus probable. Une garantie de sécurité explicite pour Taïwan mettrait les États-Unis sur le chemin de la guerre avec la Chine tôt ou tard, et il y a de fortes chances pour que nous perdions cette guerre.

Les États-Unis peuvent et doivent continuer à aider Taïwan à préparer sa propre défense pour décourager la Chine de tenter un jour de s’emparer de l’île par la force, mais ils ne doivent pas garantir explicitement d’entrer en guerre au nom de Taïwan. Une telle garantie est plus susceptible de déclencher une crise et une guerre que de l’empêcher. La meilleure chose à faire dans ces circonstances est de chercher à réduire les tensions avec la Chine et de s’éloigner de la rivalité militarisée que notre gouvernement a entretenue avec elle. Malheureusement, l’alarmisme irresponsable des faucons à propos des événements de cette semaine menace d’entraîner les États-Unis dans la direction opposée.

source : Responsible Statecraft, Daniel Larison, 08-10-2021  Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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