Chez soi, c’est là où se trouve l’ennemi principal

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Andrei Doultsev nous a envoyé ce texte de Junge Welt qu’il juge avec raison un des meilleurs sur la période actuelle. Les allemands – qui n’ont pas que des défauts, ont la qualité quand ils sont marxistes de fuir à travers le théorique les bons sentiments dont ils savent mieux que personne la manière dont ils masquent et excusent les pires actions politiques. Cette phrase : Beaucoup ne découvrent leur amour de la paix que lorsque, pour changer, quelqu’un d’autre que l’OTAN lance des bombes résume à elle seule avec une brutalité digne de Brecht l’hypocrisie occidentale (1). Mais ce texte va plus loin et je vous conseille de le lire en entier parce qu’il montre que pour sortir de la bouillie émotionnelle des mouvements pacifistes actuels et, dans le prolongement de Lénine et de Karl Liebknecht, il faut s’attaquer à l’impérialisme dans son ensemble en considérant que dans ce cas l’ennemi principal est toujours chez soi. (Note de Danielle Bleitrach, traduction de Marianne Dunlop)
De l’anti-impérialisme – mais à bon escient. Mieux vaut un jugement objectif sur la guerre en cours en Ukraine qu’une prise de position hâtive. La gauche devrait s’en tenir à Lénine et Liebknecht. Par Felix Bartels
le 15 mars 2022

beaucoup ne découvrent leur amour de la paix que lorsque, pour changer, quelqu’un d’autre que l’OTAN lance des bombes. En conséquence, la Russie n’est qu’un coupable, l’Ukraine n’est qu’une victime et le soi-disant Occident n’est qu’un observateur qui doit maintenant aider rapidement. Celui qui s’interroge sur le contexte est considéré comme un justificateur de guerre.


(Manifestation à Kiel, 26 février)

Ceux qui ont un peu de mémoire ces jours-ci s’exposent pour le moins à des réactions d’hostilité. On admet d’une manière ou d’une autre que la guerre en Ukraine a une histoire, que l’OTAN est en expansion à l’Est depuis 1991 et qu’elle a elle-même une longue histoire d’agression militaire à son actif. Mais on estime que ce n’est pas le moment de mentionner tout cela. Probablement parce qu’en géopolitique, rien n’est lié à rien.
L’accusation de mauvaise foi tombe avant qu’on ait le temps de dire “droujba” (amitié en russe). Et elle vient justement de ceux qui en appellent à la livraison d’armes et au réarmement. Ou même des missions de combat. Dans tous les cas, elle provient du front de tous ceux qui ont élevé la vision unilatérale du conflit au rang d’affaire de conscience et qui imposent avec force une image selon laquelle la Russie n’est qu’un coupable, l’Ukraine qu’une victime et le soi-disant Occident qu’un observateur. Quiconque s’interroge sur les liens de cause à effet est considéré par eux comme un justificateur de guerre. Alors qu’il est évident qu’ils ne découvrent leur amour de la paix que lorsque, pour changer, quelqu’un d’autre que l’OTAN lance des bombes. Et parce qu’ils ne peuvent plus cacher que leur impératif catégorique est en miettes et qu’ils appliquent systématiquement deux poids deux mesures, ils écartent toute allusion à ce sujet en la qualifiant de “whataboutism” [anglicisme utilisé dans le texte allemand, que l’on peut traduire par “mauvaise foi”, “sophisme”, “manière de détourner la conversation”, etc. NdT].

Grands et petits esprits

Avant de mettre de l’ordre dans ses lignes de combat, il faut mettre de l’ordre dans sa tête. Car cette étape ne peut pas être rattrapée plus tard. Faisons une minute comme si nous ne savions rien ; regardons naïvement au lieu de regarder de manière élaborée : Prendre prétexte de la guerre civile dans un pays voisin pour violer sa souveraineté, l’attaquer et en détacher par la force la partie habitée par la minorité opprimée, pour légitimer ensuite cet acte militaire par un référendum limité à cette partie du pays – dans cette description, tant qu’on ne cite pas de noms, on peut reconnaître aussi bien la guerre en Ukraine que celle au Kosovo. La Russie fait aujourd’hui la même chose que l’OTAN depuis des décennies.

Il en va de même dans le domaine de la guerre psychologique. Depuis un certain temps déjà, il règne dans ce pays une indignation soigneusement rodée contre les filiales germanophones des médias d’Etat russes et les soi-disant usines à trolls qui influencent la population des Etats occidentaux. On se sent démoralisé et on fait en outre remarquer que la propagande russe ne s’adresse pas seulement à la gauche anti-impérialiste, mais aussi aux cercles de droite, ce qui donne un coup de pouce à un front transversal d’opposition. Retenons qu’un pays tente de renforcer une opposition politiquement disparate (gauche-droite) d’un autre pays par le biais de moyens médiatiques et d’un soutien financier direct, et qu’il pratique donc la décomposition dans le but à long terme d’y imposer un cours politiquement acceptable. Ce n’est pas seulement une pratique courante de la politique étrangère américaine depuis 1945, c’est exactement ce qui a été fait par l’Occident et de manière visible à partir de 2004 sur le terrain de l’Ukraine.

La panique collective qui s’empare actuellement des Allemands – oscillant constamment entre désir de paix et disposition à la guerre – peut donc aussi être interprétée comme l’expression d’un traumatisme. On part inconsciemment du principe que c’est le droit naturel de l’Occident d’envahir ou de détruire d’autres pays afin d’y établir un mode de vie correspondant au sien et de créer par la même occasion les bases d’investissements économiques. La prétention postcoloniale contenue dans cette vision des choses devient évidente dès que quelqu’un, comme un autocrate post-tsariste par exemple, fait comme l’Occident et n’a tout simplement pas le droit de le faire. Une deuxième motivation semble résider dans l’histoire allemande. Les Allemands ont autant de problèmes avec les Russes qu’avec les Juifs ; ils cherchent dans le présent des possibilités de se débarrasser du poids du passé, ils cherchent, pour reprendre le mot d’Eike Geisel, à se racheter. Les Ukrainiens deviennent alors pour les Allemands un peuple de substitution, grâce auquel les descendants des coupables peuvent s’identifier aux victimes. Le troisième moteur de la peur semble effectivement être la peur. L’inquiétude authentique de voir l’Europe devenir un vaste champ de bataille et le Russe se tenir prochainement sur les hauteurs de Seelower. Mais cette peur présuppose d’une part une méconnaissance totale des véritables rapports de force militaires entre la Russie et les Etats transatlantiques, et d’autre part, elle est encore une fois eurocentriste. Les guerres et les exodes massifs – bien pires et bien plus importants qu’aujourd’hui – étaient et sont toujours à l’ordre du jour dans d’autres parties du monde, souvent provoqués par ces mêmes pays occidentaux dont les habitants ont vraiment peur aujourd’hui.
Avec une telle charge affective, le discours médiatique doit être dominé par des formes vulgaires. On s’accroche à la figure charismatique de Poutine, qui est pour les uns simplement Hitler, pour les autres gravement confus et pour la grande intersection des deux groupes l’un et l’autre. Le brouhaha rappelle un peu les ragots autour de Donald Trump. Ce genre d’approche rend impossible toute réelle compréhension.¹ La diabolisation ou la ridiculisation de la domination charismatique, célébrée à distance de sécurité, reproduit d’ailleurs ses mécanismes. “Celui qui appelle un dictateur un démon, le vénère en secret”, martèle Friedrich Dürrenmatt avec sa machine à écrire en 1947. Mais ce n’est pas seulement le fait de s’en prendre à la personne qui entrave le travail de connaissance. “Great minds discuss ideas ; average minds discuss events ; small minds discuss Vladimir Putin” (les grands esprits débattent des idées, les esprits médiocres des événements et les petits parlent de Poutine), écrivait il y a quelques jours l’entrepreneur communiste Dmytri Kleiner. La phrase est si bonne que nous pouvons oublier un instant qu’elle n’a été publiée que sur Twitter.² Elle résume assez bien ce qui se passe ces jours-ci. Peu de gens discutent des rapports de production ou développent des concepts de paix, de guerre et d’impérialisme. Beaucoup trop de gens parlent de mouvements de troupes, de conférences de presse et d’informations non confirmées. Un nombre insupportable de personnes jacassent sur le caractère perturbé de Poutine et sa longue table de négociations.

Beaucoup de discours et peu de réflexion

Pour parvenir à une réflexion, il faut se détacher de la surface de l’événement. Il faut certes veiller à ce que le contact avec le niveau “qui-quand-quoi” ne soit pas rompu, mais le travail de connaissance se fait plus en profondeur. La géopolitique aussi procède de manière logique et historique, et non pas historique et logique. En gardant cela à l’esprit, on peut tracer une ligne de Thucydide à Lénine. En trois mots simples, le père de l’historiographie matérialiste a créé une universalité jamais surpassée. L’analyse de Lénine ne tiendrait pas debout sans le terrain cultivé par Thucydide. Dans l'”Histoire de la guerre du Péloponnèse”, trois racines de la guerre sont désignées : La peur, l’ambition et le profit. Si nous considérons le conflit actuel, nous les reconnaissons toutes les trois. Il y a l’inquiétude liée à l’élargissement de l’OTAN vers l’Est. L’alliance militaire la plus puissante du monde, connue pour son habitude d’agir en dehors de son territoire, a fait de la Russie son principal ennemi et s’en rapproche depuis des décennies. Il y a le long mépris subi par la Russie de la part de l’Occident, dont Poutine a encore parlé dans son discours du 23 février, un comportement présomptueux venant d’en haut qui ne pouvait que défier l’ambition de la Russie. Et troisièmement, il y a bien entendu des intérêts économiques en jeu, dont le conflit actuel autour de Nord Stream 2 n’est que le dernier exemple.

Mais pourquoi le monde entier s’obstine-t-il à parler plutôt des droits des peuples à l’autodétermination et de la légitimité des guerres, comme si la guerre devenait moins terrible si elle était conforme au droit international ? Parce que toute tentative de la présenter objectivement interdit de se positionner trop vite. Il existe un immense besoin de dispositions emphatiques.

Il est vrai que la notion d’impérialisme a aussi quelque chose d’emphatique. Il est généralement compris comme un jugement de valeur. Mais la conception matérialiste part des structures existantes. Si l’on superpose les caractéristiques de Lénine au contexte actuel, on obtient un large consensus. Dans les pays de l’OTAN comme en Russie, il existe une structure capitaliste monopoliste développée, un secteur bancaire important et une oligarchie financière. En ce qui concerne le rapport entre l’exportation de capitaux et l’exportation de marchandises, on pourrait limiter le fait que la Russie investit moins globalement que les Etats-Unis et l’Allemagne par exemple. Ses exportations de capitaux se limitent à un certain nombre de pays avec lesquels elle entretient traditionnellement des relations. Mais c’est précisément dans ces relations que réside l’une des clés du conflit actuel.

La caractéristique la plus importante que Lénine met en avant pour expliquer la guerre impérialiste est la division du monde. Ou plutôt son partage. L’impérialisme apparaît lorsque l’époque coloniale est terminée, celle où les puissances avancées pouvaient encore conquérir des territoires étrangers par la “découverte”. A un moment donné, il n’était plus possible, en termes américains, d’aller plus loin vers l’ouest. “Le monde”, écrit Lénine, “s’est révélé pour la première fois comme étant déjà divisé, de sorte que, par la suite, seuls des redivisions entrent en ligne de compte, c’est-à-dire le passage d’un “propriétaire” à un autre, et non la prise de possession de terres sans maître.”⁴ Selon Lénine, cette nouvelle division s’impose toujours parce que le développement du capitalisme dans sa phase monopolistique se déroule de manière inégale.

La Russie pourrait être décrite comme un pays qui est une grande puissance en termes de possibilités, mais une puissance moyenne en termes d’action. Ses structures impérialistes ne sont pas pleinement efficaces en raison de sa position secondaire dans les structures de pouvoir internationales et sur le marché mondial. Son action militaire correspond à cela. Contrairement à la puissance hégémonique américaine, la Russie se concentre sur ses zones d’influence régionales. Les guerres qu’elle mène ont lieu en Tchétchénie, en Géorgie et en Ukraine ; ce sont en fait des conflits frontaliers, à l’exception notable de la Syrie. Les guerres des Etats-Unis ont lieu en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Somalie ou en Yougoslavie – sans parler de la guerre des drones menée à l’échelle mondiale, qui se déroule en permanence en catimini.⁵

L’expansion dans la crise

Le nouveau partage peut, mais ne doit pas nécessairement, prendre la forme d’une véritable conquête. L’objectif de l’expansion impérialiste est de conquérir de nouveaux débouchés, des marchés du travail moins coûteux, de nouvelles sources de matières premières et (du canal de Panama au Nord Stream) de sécuriser de vastes voies de distribution. Et bien sûr, le contrôle de l’espace peut également être pertinent d’un point de vue impérialiste dans le sens de la politique de sécurité. Le démantèlement de la Yougoslavie, par exemple, encouragé par les responsables occidentaux de la politique étrangère, ne peut guère s’expliquer par des intérêts économiques de premier plan. Il semble plutôt qu’au début des années 1990, il s’agissait d’éliminer un dernier facteur d’insécurité de l’espace Schengen. La paix intérieure de l’UE repose sur cette guerre.
Lorsque les leviers diplomatiques, les moyens de pression économiques, le travail de sape médiatique, les attentats et autres opérations des services secrets ainsi que les guerres par procuration déclenchées de manière ciblée et allègrement approvisionnées en armes atteignent leur but, les guerres de drones, les bombardements, les guerres terrestres et les occupations ne sont plus nécessaires. L’OTAN peut mener deux types de guerres, ouvertes ou secrètes. Et je pense que les décennies qui se sont écoulées depuis sa création ont permis d’accumuler suffisamment de matériel pour constater qu’elle peut mieux faire celles qui sont dissimulées.

L’Ukraine a longtemps été l’objet d’une telle guerre cachée. Les États-Unis et l’UE se disputaient avec la Russie la même zone d’influence économique. Mais les points communs s’arrêtent là et les différences commencent. Elles se situent au niveau des rapports de force, de qui agit et de qui réagit. Cette question du contexte doit être posée de manière impérative.

Il est bien possible que la fameuse formule de Poutine sur “l’ordre mondial multipolaire” soit simplement conjoncturelle. Il est probable qu’il ne laisserait pas passer la possibilité d’une expansion telle que celle de l’OTAN, si elle s’offrait à lui. Il ne devrait pas non plus refuser l’opportunité d’une position hégémonique le cas échéant. Mais il est dans la situation où il est, et il a agi comme il a agi. Le fait d’occulter cela n’a pas d’autre but que de rayer l’action de l’OTAN des comptes, ce qui semble être l’astuce élémentaire dans les cris de guerre actuels. Ce sont les Etats occidentaux qui tentent depuis des décennies de s’immiscer dans les réseaux économiques orientaux et de détruire les relations d’action traditionnellement existantes. Ils ne le font pas par goût de la confrontation, mais pour compenser leurs propres crises. Personne ou presque n’a jusqu’à présent établi de lien entre la crise de l’euro de 2010 et la crise ukrainienne de 2014. La plupart des pays de l’OTAN font en même temps partie de l’UE, une entité qui ne cesse de sombrer dans les crises parce qu’elle ne peut pas compenser ses disparités internes (gains et pertes entre ses États membres) en raison de budgets séparés tout en conservant une unité monétaire. L’euro est donc instable, et les États concernés ont pensé à ce qui vient toujours à l’esprit de l’impérialisme : aller plus à l’ouest (ou ici : à l’est). L’élargissement ne pouvait certes pas résoudre la crise structurelle de l’UE – il ne fait qu’aggraver la crise -, mais l’expansion est la seule chose que l’impérialisme sache vraiment bien faire. Il essaie donc de le faire.

Ces collisions et d’autres semblables ne pourront disparaître que lorsque les intérêts de profit seront réduits et que les crises internes de la reproduction seront résolues, ce qui, dans les conditions impérialistes, ne peut être que temporairement le cas. En fait, cela ne pourra pas prendre fin avant que les structures impérialistes et la structure capitaliste qui les sous-tend ne soient démantelées. Il est étrange de devoir écrire des choses aussi basiques ; tout le monde le sait, et presque tout le monde se comporte comme s’il ne le savait pas.
La discussion sur le droit international est également une forme de cet oubli. Une approche matérialiste devrait préciser que tout droit se constitue au moyen d’une violence qui ne peut le légitimer qu’après coup. Ce paradoxe est inhérent à toute formation constitutionnelle. Il en va de même pour le concept de souveraineté, dans la mesure où l’état de société ne peut être donné que si le souverain inclut l’état de nature en lui et l’exclut ainsi de la société. Une telle position léviathanique ne peut pas être établie entre les États, car il manque une instance supérieure de pouvoir. Dans l’impérialisme aussi, il est question de géostratégie, de politique de sécurité et de sphères économiques. Le rêve de Kant “De la paix perpétuelle” était précisément cela, un rêve. “Le principe du droit international public”, écrit Hegel, “est que les traités, en tant qu’ils fondent les obligations des Etats les uns envers les autres, doivent être respectés. Mais comme leur rapport a pour principe leur souveraineté, ils sont en ce sens à l’état de nature les uns par rapport aux autres, et leurs droits n’ont pas leur réalité dans un pouvoir général constitué sur eux, mais dans leur volonté particulière. Cette détermination générale en reste donc au Sollen [Devoir, NdT]”. Et il poursuit : “Il n’y a pas de préteur, tout au plus des arbitres et des médiateurs entre les États”.⁶ Celui qui a la liberté de respecter le droit international le fait. Celui qui a la possibilité de le transgresser le fait aussi.

Devant sa propre porte

C’est peut-être cet attachement à l’impératif, cette envie de traiter ce devoir-être comme un être, qui a pu inciter de nombreux gauchistes à voir la situation sous un jour favorable. On a longtemps pris fait et cause pour Poutine, en soulignant correctement sa position réactive dans le conflit, mais en en déduisant qu’il resterait pacifique. Les représentants du parti die Linke, en particulier, se sont beaucoup avancés, et quand la guerre est arrivée, ils sont tombés de haut. Poutine a réussi à paralyser la gauche en Allemagne. Choquée par la guerre et embarrassée par ses faux pronostics, elle a du mal à se montrer offensive dans la lutte contre le réarmement de l’OTAN. Si elle avait fait preuve dès le début d’une sobriété hégélienne ou léninienne, elle serait aujourd’hui dans une autre position. L’aile droite de son parti s’en soucie moins. Les Lederer, Ramelow et Hennig-Welsow n’ont eu qu’à ouvrir le tiroir dans lequel se trouvaient des mémos préparés de longue date, exigeant une nouvelle relation – plus “ouverte” – avec l’OTAN. Mais les deux ailes se heurtent à la même erreur de raisonnement. Rien de ce qu’a fait Poutine n’oblige à reconsidérer le jugement que l’on porte sur l’OTAN. Soit sa politique a été agressive à partir de 1991, et l’attaque russe n’y a rien changé, soit elle ne l’a jamais été, et l’attaque n’y a rien changé non plus.

L’entrée directe et ouverte de l’OTAN dans la guerre semble désormais écartée. Elle a plané dans l’air pendant longtemps. Ce n’est pas tant la population elle-même, dont la majorité refuse habituellement la guerre et l’escalade des conflits, qui l’a réclamée. Contrairement à l’ex-gauche de service qui écrit pour Achgut, Taz, Bahamas ou Die Welt – heureuse d’avoir une nouvelle occasion de montrer à ses lecteurs combien elle a lu Glucksmann avec assiduité. Ils ont surmonté la trahison des idéaux de gauche depuis longtemps et la honte qui en découle en orientant leur conscience sociale vers la lutte contre des dictateurs agréablement lointains et en appelant à une guerre dans laquelle d’autres pourront ensuite mourir, depuis leur bibliothèque berlinoise qui n’est plus très bien chauffée désormais. Ces combattants d’eau douce ne défendent pas leur liberté dans l’Hindou Kouch, ils défendent leur honneur.

Plus que d’habitude, la nomenklatura a également appelé à la guerre. Des journalistes et des hommes politiques de premier plan, pourtant habitués à jouer la carte de la désescalade, ont parlé du projet complètement fou d’une campagne militaire contre les forces russes. Friedrich Merz, par exemple, qui a déclaré le 4 mars que l’OTAN devrait peut-être bientôt “prendre des décisions pour arrêter Poutine”. Ou Sabine Adler, qui s’est exprimée ainsi le 1er mars sur la RBB : “Je pense que cela dépend entièrement de la réaction de l’Occident. Et si nous en restons vraiment là, si nous disons en tant qu’OTAN : nous n’y allons pas, nous ne l’aidons pas. (…) La question est de savoir si nous allons simplement abandonner 40 millions de personnes à la mort au milieu de l’Europe”. C’est ce que l’on entend lorsque des visiteurs de passage à l’esprit impérialiste veulent déclencher une guerre qui coûterait en premier lieu ces millions de victimes qu’ils prétendent vouloir éviter.

Une gauche qui veut s’opposer à ce bellicisme, qui n’est pas nouveau dans son principe, mais qui s’abat sur nous avec une force nouvelle, doit se souvenir de stratégies anti-impérialistes, mais pas au sens folklorique du terme. Elle doit sortir de la bouillie émotionnelle des mouvements pacifistes actuels et, dans le prolongement de Lénine et de Karl Liebknecht, s’attaquer à l’impérialisme dans son ensemble.

Notre situation n’est pas si différente de celle de 1914. Je veux dire par là la forme du conflit, pas son ampleur. A l’époque aussi, il s’agissait de conflits impérialistes, il y avait des puissances plus ou moins fortes, des parties plutôt agissantes et d’autres plutôt réactives. Lénine a constaté l’effondrement de la Deuxième Internationale et a souligné que cette guerre ne pouvait pas être la guerre de la classe ouvrière. Liebknecht l’a résumé par la formule suivante : L’ennemi principal est dans notre propre pays.

Que signifie cette formule ? Il serait paradoxal de supposer qu’elle doive servir de guide pour analyser la situation. Dès que l’ennemi principal est identifié dans un pays, il ne peut plus l’être dans un autre. Il ne serait pas possible de créer ainsi une internationale capable d’agir. La formule de Liebknecht ne serait pas tenable. Mais la formation d’un front populaire international qui s’accorde sur un ennemi principal global n’est impérative que dans certaines conditions. De telles conditions existaient en 1934 face au fascisme, pas en 1914 et pas aujourd’hui. Le fait que l’ennemi principal se trouve toujours dans son propre pays ne signifie rien d’autre que les communistes ou les gens de gauche de tous les pays doivent balayer devant leur propre porte. Non pas parce que c’est précisément l’impérialisme dans son propre pays qui constitue toujours la pointe du complexe mondial, mais parce que c’est la seule manière d’établir une véritable Internationale qui soit anti-impérialiste au sens strict du terme. Au-delà du contenu, la formule vise l’attitude dans la lutte. Le pouvoir et l’attrait de son propre gouvernement, de son propre pays, de sa propre culture sur un individu sont toujours plus grands que ceux de n’importe quelle instance étrangère. La formule de Liebknecht n’est pas une formule contre la guerre (qu’il n’a de toute façon pas pu empêcher). Elle est contre l’opportunisme. La gauche allemande ne défendait pas son honneur sur le Don, elle le défendait sur la Spree.

Notes

  • [1] Felix Bartels : The Sound of Silence. Les derniers jours de Donald Trump et les prochains de la “majorité silencieuse”. In : junge Welt du 11 novembre 2020
  • [2] https://twitter.com/dmytri/status/1499336080151261184
  • [3] “Par conséquent, bien que nous [les Athéniens] ayons été submergés par les trois raisons les plus fortes – à savoir l’honneur [τιμή], la crainte [δέος] et le profit [ὠφέλεια] -, nous avons accepté la domination qui nous était échue et nous avons refusé de l’abandonner. Ce faisant, nous n’avons rien fait d’étrange, ni rien qui dépasse les mœurs des hommes”. (Thucydide I, 76)
  • [4] Lénine : Œuvres, tome 22, p. 259
  • [5] Les attaques de drones ne font pas l’objet de statistiques complètes. Selon le Pentagone, 1 417 civils ont été tués depuis 2014 par l’utilisation de drones de combat américains. Le New York Times estime que ce chiffre est trop bas (tagesschau.de/ausland/amerika/usa-drohnen-tote-101.html). 6 Hegel : Lignes de base de la philosophie du droit, paragraphe 333

note de la rédaction d’histoire et societe : le genre de remarque de BRECHT qui a toujours fait ma joie est : “nous les Allemands, nous sommes des perfectionnistes, qu’il s’agisse du nettoyage des parquets ou de l’extermination des Juifs”…

DANIELLE BLEITRACH

source : jungewelt

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