« Aujourd’hui, la nostalgie de l’URSS est plus que jamais présente chez les Russes… », affirme l’écrivain Fedorovski

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Un témoignage intéressant du pro-occidental et gorbatcheviien Fédorovski sur la chute de l’URSS il y a trente ans. Car plus lucide que ce qu’on entend tous les jours. (FA-ANC) C’était il y a 30 ans. Au lendemain de la démission de Mikhaïl Gorbatchev le 25 décembre 1991, l’URSS disparaissait, dissoute. Diplomate, porte-parole de la perestroïka et aujourd’hui écrivain russe le plus édité en France, Vladimir Fedorovski a vécu cette fin et ses conséquences.

Interview.

Extrait du Midi libre du 26 décembre communiqué par (RB_ANC)
le 28 décembre 2021

Quel souvenir gardez-vous de cette journée  ?

J’étais à Moscou et j’en garde le souvenir d’une certaine tristesse. J’étais à l’époque le porte-parole du mouvement des forces démocratiques, de ceux qui s’étaient dressés contre le putsch des conservateurs au mois d’août, bref, du premier parti démocratique en URSS. Celui-ci prônait la transformation de l’Union soviétique, la sortie du régime totalitaire au profit d’un régime démocratique et la construction d’une confédération européenne comme la proposait Gorbatchev. Nous pensions alors nous appuyer sur l’échec du putsch pour construire ce nouveau monde… Mais la fin de l’URSS a signé aussi la fin de cet espoir  ? Le jour du putsch, Eltsine m’avait dit, « je vais donner la possibilité à la nomenklatura de s’enrichir, faire des oligarques des milliardaires » . Quand j’ai vu le niveau de ces gens-là, j’ai compris qu’on courait au désastre géopolitique. Ces oligarques ont profité des « privatisations » pour commettre un hold-up sans précédent. En fait, dans une totale improvisation, Eltsine a sacrifié l’URSS pour prendre le pouvoir et laissé piller le pays et les anciennes républiques par ces néo -milliardaires, avec la complicité des banques occidentales.

Dès 1992, l’inflation galopait à plus de 2000 % et en six ans, le PIB russe a été divisé par deux. En 1992, aussi, 120 milliards de dollars quittaient le pays [1]. Pour 2 % des Russes qui s’enrichissaient, 50 % plongeaient sous le seuil de pauvreté. La fin de l’URSS a été le début d’un processus très dangereux de dislocation et d’humiliation de la majorité par une minorité de très riches, soutenus par l’Occident.

D’où le ressentiment sur lequel s’appuie Vladimir Poutine  ?

Oui, notamment. Le plus grand ambassadeur américain que j’ai connu et l’un des plus importants diplomates du XXe siècle, George Kennan, était l’homme qui avait inventé la politique américaine de « l’endiguement » du communisme, autant dire la « guerre froide ».
Eh bien cet homme-là m’a dit que le refus, il y a 30 ans, d’associer la Russie au système international et de la laisser piller pour l’affaiblir a été « la plus grande erreur de l’Occident depuis Jésus-Christ ». Il y avait une possibilité avec Gorbatchev de construire une voie commune, mais à l’ouest, le discours a été « On a gagné la guerre froide  ! ».

La guerre froide était terminée en fait depuis que Gorbatchev avait renoncé à la terreur pour maintenir le système, lequel s’était donc écroulé comme un château de cartes, sans effusion de sang. Ce faisant, au lieu d’aider Gorbatchev et les démocrates russes à construire un dialogue équilibré et équitable…
« On a visé le communisme et on a tiré sur la Russie », a bien résumé le philosophe et exilé antisoviétique Alexandre Zinoviev.

En ne respectant pas, non plus, la promesse faite à Gorbatchev, à la chute du Mur, de ne pas élargir l’OTAN aux anciens pays satellites et en menaçant donc le pré-carré russe, on a de plus provoqué un violent réflexe nationaliste en Russie, ce « je ne reculerai plus » incarné depuis 20 ans par Poutine.

Bilan  ?

Aujourd’hui, Gorbatchev, accusé de trahison face aux Occidentaux, et Eltsine, symbole de la corruption, sont les deux personnalités les plus haïes des Russes chez qui la nostalgie de l’URSS est plus que jamais présente.

L’URSS, ce fut pourtant aussi la terreur sous Staline et ses millions de morts, le goulag… Comment expliquez-vous qu’on regrette un tel système, tandis que ceux qui ont rendu leur liberté aux peuples sont haïs  ?

Les Russes sont persuadés – et avec quelques raisons aussi — que s’il n’y avait pas eu Staline, Hitler et les nazis régneraient et qu’il n’y aurait plus aucun Russe vivant puisqu’ils avaient prévu d’exterminer les Slaves comme les Juifs et les Tziganes. Staline est donc considéré par les Russes comme l’âme de la Grande Guerre patriotique qui a empêché la disparition de la Russie.

Ensuite il y a le rejet par les Russes du système oligarchique qui perdure sous Poutine. Même si la corruption a toujours existé, les clivages sociaux sont redevenus très inégalitaires alors que la Russie soviétique apprenait à chaque citoyen qu’à sa mort, Staline n’avait que 50 roubles et deux manteaux rapiécés. Sans bourrage des urnes lors des dernières élections, le candidat communiste néostalinien l’aurait emporté face à Vladimir Poutine, c’est une évidence.

Mais cette nostalgie de l’URSS vaut aussi pour les anciennes républiques. Des pouvoirs mafieux y ont transformé la pauvreté en misère et nourri chez beaucoup le regret d’une Union soviétique qui offrait éducation, santé, garantie d’un travail, autant de choses qui ont disparu. On en voit les très graves conséquences aujourd’hui, d’un bout à l’autre de l’ex-URSS  : un monde au bord de la guerre.

Bruits de bottes à la frontière russo-ukrainienne, alliance Moscou-Pékin en cas de conflit avec Washington, volonté de revanche des États-Unis après l’Afghanistan… Dans ce contexte inflammable, comment analysez-vous la conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine, ce jeudi  ?

Ni Poutine ni l’état-major russe ne veulent la guerre en Ukraine.

Au-delà de la question du Donbass, ce qu’ils veulent, c’est que l’OTAN arrête sa progression vers l’Est :la perspective de voir des missiles installés en Ukraine à sept minutes de vol de Moscou est intolérable pour la Russie. Mais il n’y aura pas d’escalade puisque Poutine a souligné des avancées positives avec Washington après sa proposition de deux traités et d’une architecture organisant la sécurité européenne.

La préférence de Poutine, c’est de tenter de rétablir le dialogue, la question cruciale du gaz étant posée, aussi. Mais si l’Occident ne le veut pas, l’alternative sera la rupture définitive au profit d’un axe renforcé avec l’Asie, une menace historique majeure pour l’Europe

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