Espagne : Le fascisme enhardi par la passivité de la gauche institutionnalisée

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L'auteur Esteban Olmos est Membre du Comité provincial de Grenade du PCE (publié par Hojas de debate le 5 novembre 2020 : hojasdebate.es Traduit de l'espagnol) publié le : 13 décembre 2020

le fascisme multiplie les altercations et remplit les rues de l'Espagne. Institutionnalisée, la gauche les a quittées pour garnir les bureaux ministériels d'un gouvernement pour qui les grands chiffres macroéconomiques pèsent plus que la santé publique, au grand avantage du jeu de Vox (extrême-droite).

Avec l'accès au gouvernement d'Unidas Podemos (UP), la gauche organisée espagnole a déserté toute opposition politique aux mesures néolibérales dictées par Bruxelles. Du coup, c'est l'extrême-droite de Vox qui tire parti du mécontentement provoqué par la crise économique, qui était déjà grave avant la pandémie et sévit désormais sur l'ensemble du pays, avec ses queux d'affamés, les licenciements massifs et les fermetures d'établissements de petits entrepreneurs et d'artisans.

Nous sommes quelques-uns à avoir averti du danger depuis bien avant la formation du gouvernement de coalition entre le PSOE et UP. Parfois nous avons payé le prix d'une suspension disciplinaire de militance au PCE, ensuite annulée par l'instance judiciaire qui en a reconnu une transgression par la direction du Parti des droits fondamentaux des militants. Il s'agissait d'un acte de représailles après que nous eussions créé une plateforme interne d'opinion dans le cadre d'une Conférence Politique du PCE, parfaitement conforme aux dispositions des statuts du Parti.

Notre objectif était de dénoncer la dérive opportuniste de la direction actuelle qui l'a conduit à participer au gouvernement de coalition, en totale contradiction avec les décisions prises par le XXème Congrès du PCE. Dans le document des thèses approuvées au XXème Congrès on peut lire notamment : « Le PCE considère que gagner de la force institutionnelle au prix d'une perte de force sociale ne peut conduire qu'à une défaite sur les deux fronts. Un gouvernement de gauche qui n'aurait pas le soutien actif ̶ et pas seulement sur le plan électoral ̶ d'une société organisée serait obligé, comme ceci a été le cas en d'autres occasions, de gérer la crise capitaliste et d'obéir les diktats de la bourgeoisie internationale, et finirait dévoré par ses propres contradictions ».

Très regrettablement, l'avidité opportuniste a conduit la direction du Parti à laisser de côté ses engagements devant notre Congrès pour s'intégrer au gouvernement de coalition et à demander aux militants de soutenir la gestion de celui-ci : un gouvernement néolibéral aux ordres de Bruxelles, de l'OTAN (augmentation des dépenses militaires et renforcement de la participation de l'armée espagnole à ses opérations) et des EEUU ; un gouvernement qui œuvre à l'embellissement de la monarchie léguée par le franquisme.

Cette situation a amené la direction de Parti à exclure toute critique et opposition au capitalisme, en accordant la priorité absolue à la politique institutionnelle (qui n'apporte pas de changement aux conditions objectives de la classe ouvrière) et délaissant la rue, désormais à la merci de ceux qui démagogiquement profitent du dégoût, de la rage et de la indignation des laissés pour compte, pour inoculer leurs idées classistes, xénophobes et fascistes.

L'histoire nous montre que les grandes crises capitalistes sont le bouillon de culture du fascisme, et nous l'avions bien signalé ainsi dans nos analyses : soit il y a une issue sociale et de classe à la crise (où l'État soutient les couches les plus défavorisées de la société par le blindage des droits fondamentaux des travailleurs), soit la crise ouvre la voie au fascisme et c'est le pouvoir du capital qui s'affirme à travers la confrontation, la violence et le chaos produits par les organisations qu'il entretient pour cultiver la peur de l'étranger et la haine envers tous ceux qui voulons le bien commun.

C'est bien ce qui s'est passé dans les années 1930, avec la montée et la prise du pouvoir par le fascisme italien et les nazis en Allemagne, devenus d'abord les maîtres des rues et emportés ensuite par le mécontentement social devant la misère, l'effondrement économique et les conséquences de la première guerre mondiale. Le paradoxe, en effet, c'est que les fascistes, eux-aussi, savent tenir compte des conditions objectives et subjectives pour parvenir à leurs buts.

Lorsque nous parlons de lutte de classes, nous avons tendance à penser qu'elle imprègne (ou devrait imprégner) toute pensée s'affirmant marxiste, servant de guide d'une action politique vraiment consciente des conditions sociales déterminantes des rapports matériels. Hélas, chez nous à présent c'est seulement Vox qui semble avoir une idée claire des potentialités objectives et subjectives de la crise actuelle pour atteindre ses buts.

L'extrême-droite profite du mécontentement social, de la faim et de la pandémie pour mobiliser un vaste pan des masses sans conscience de classe, alors que du côté d'UP on prône le soutient d'un gouvernement qui place la macroéconomie devant la santé publique. Le moment le plus dangereux c'est quand les masses sans conscience descendent dans les rues. Elles le font parce qu'elles se trouvent dépourvues de ressources, de travail, d'avenir ; elles n'ont besoin ni de grandes analyses de conjoncture ni d'examens des « rapports de forces », elles se donnent juste une cible vers laquelle adresser leur rage, et le fascisme en est parfaitement au courant.

Aussi la gauche espagnole était censée le savoir, mais elle a préféré les ministères au renforcement de la prise de conscience de la classe ouvrière et à combattre les racines du fascisme. Contrairement à ce que disent ses porte-paroles, le gouvernement actuel est en train de s'éloigner de vastes couches populaires en renonçant à adopter des mesures efficaces pour garantir l'emploi et les aides sociales pour ceux qui en ont le plus besoin.

En revanche, les grandes entreprises ont largement bénéficié de l'autorisation des dépôts de bilan temporaires. Des familles continuent à être expulsées de leurs lieux d'habitation, les queux de la faim s'accroissent, les conditions de vie des travailleurs se dégradent et deviennent de plus en plus précaires, ce sont eux qui s'entassent dans les transports publics, qui sont privés d'un système de santé publique de qualité : c'est ainsi que le terrain se prépare pour le fascisme, et celui-ci n'hésite pas à en tirer parti.

Faire face au fascisme qui de jour en jour avance dans les rues de nos villes, dans les bars de nos villages, dans les salles de cours de nos universités, impose comme conditions la sortie d'UP du gouvernement, l'organisation de la classe ouvrière et le renforcement de la prise de conscience dans la société. C'est la seule voie pour défendre de façon conséquente les intérêts populaires. Et si les directions de cette « gauche » persistent dans leur incapacité pour se montrer à la hauteur des enjeux, c'est à ses bases que revient de rompre avec l'indolence, la passivité, l'opportunisme, la dérive social-démocrate et le réformisme qui ont conduit à ce que Vox puisse être vu par des travailleurs comme un choix, alors que ce n'est que le chien de garde de nos ennemis.

Esteban Olmos

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