Compte-rendu de la rencontre du Collectif Communiste Polex avec Aron Cohen (6 avril 2019)

Envoyer à un ami  envoyer un lien sur cet article a un ami

publié le : 29 avrill 2019

Aron nous présente la situation actuelle des communistes espagnols, très dispersés, un noyau restant attaché au PCE. Le dernier Congrès s’est déroulé en deux phases, séparées par un an et demi (avril 2016 et décembre 2017):

En avril 2016, ce qu’on peut considérer comme l’assemblée générale du PCE a adopté plusieurs orientations nouvelles :

  • Affirmation du PCE comme parti marxiste-léniniste, mais ce rappel reste assez formel.
  • Analyse de l’UE comme irréformable, avec laquelle il faut rompre.
  • Réexamen du rôle du parti, qui s’est dissous, de facto, dans Izquierda Unida (IU).
  • Rappel du rôle historique de la classe ouvrière, et notamment des Commissions Ouvrières (CCOO) animées par le parti. Mais l’abandon des structures d’entreprise au profit de structures territoriales a éloigné les militants de la lutte de classe et entraîné une centralisation de fait.

Mais cette première assemblée ne procède pas à l’élection d’un nouveau Secrétaire Général. Ses décisions sont de peu d’effet, et ont peu de répercussions hors du PCE. Dans le même temps, IU prône la ‘confluence’ avec Podemos, par des accords de sommet dans lesquels le PCE aggrave son invisibilité, Podemos ayant ‘englouti’ l’IU qui elle-même avait ‘effacé’ le PCE.

La deuxième phase, fin 2017, se déroule dans un tout autre contexte, marqué par les reculs électoraux de Podemos et d'IU au profit du PP et du PSOE. Problèmes de corruption et mise en avant des questions ‘sociétales’ entraînent une méfiance croissante envers le mouvement social. Pourtant la période a connu les « grandes marées » et « marches de la dignité » ou des blouses blanches, mais sans que se réalisent de convergences dans la continuité. Au lieu d’assurer l’approfondissement et la pérennisation des acquis du printemps 2016, une nouvelle direction du PCE est désignée fin 2017, sur la base d’un consensus entre les divers courants et au travers d’un marchandage sur les postes de direction qui persiste dans les méthodes de l'« eurocommunisme ». Des camarades qui défendent résolument les conclusions de la première phase du Congrès sont combattus et même sanctionnés ou avertis de sanction. Suite à une motion de censure qui entraîne la chute du gouvernement Rajoy (PP) en juin 2018, le PSOE de Pedro Sanchez est revenu au pouvoir, mais sans majorité. Certes les pensions de retraite ont été nominalement revalorisées, et des emplois publics créés (que le gouvernement PP avait déjà prévu…). Mais le gouvernement socialiste est, très vite, tombé sur le budget que les nationalistes catalans ont refusé de voter, entraînant de nouvelles élections.

Elections générales le 28 avril prochain :

Les perspectives ne sont pas bonnes :

Podemos et IU réunis dans le bloc ‘Unidos Podemos’ mené par Pablo Iglesias avaient conquis huit grandes villes dont Madrid, Barcelone, Saragosse, Valence, La Corogne, Cadix. Mais avec le soutien de l’autre dirigeant de Podemos Inigo Errejon cette fois, la ‘confluence’ a éclaté au profit de listes ‘localistes’ (?) sans contenu de classe : ‘Mas Madrid’, ‘Vamos Granada’… La ‘gauche’ est sans projet cohérent. En face, l’éclatement en trois d’une droite désinhibée devrait lui permettre de ratisser large : poussée de Ciudadanos, campagne du PP opposé à l’exhumation de Franco, et montée de Vox, extrême droite xénophobe qui existait au sein du PP mais qui, en réaction à la sécession catalane et dans la filiation phalangiste, s’affirme aujourd’hui ouvertement franquiste. Pour l’instant, les déplacements de voix vers l’extrême droite se sont faits essentiellement au sein de la droite, mais on ne peut exclure qu’ils puissent mordre à gauche…

Situation en Catalogne

Tout cela ne peut bien se comprendre en effet sans le référendum catalan du 1er octobre 2018. Le catalanisme est une question difficile, qui vient de loin (3 siècles) et dont l’historien Pierre Vilar avait bien analysé l’importance à la veille de la deuxième guerre mondiale. De culturel, le catalanisme est devenu politique dès le XXème siècle.

Le PCE avait fini par reconnaître la nécessité d’une approche particulière pour la Catalogne. L’idée d’une autodétermination est présente dans le programme du PCE (encore clandestin) en 1975. Mais depuis l’analyse du PCE a changé, qui fait de la seule grande bourgeoisie catalane le cœur de la revendication indépendantiste. C’est oublier que la fuite en avant catalaniste des milieux d’affaires catalans permet de masquer leurs connivences profondes avec Madrid. La revendication catalaniste a des bases bien plus larges, au sein de la petite bourgeoisie, des instituteurs, des prêtres. Il existe aussi une gauche catalaniste radicale, antifranquiste mais résolument nationaliste. Ce catalanisme populaire ne manque pas d'apports des « émigrés de l’intérieur », et inspire désormais une partie non négligeable de la jeunesse. Le passage de la mouvance indépendantiste de moins de 12 % des voix jusqu'en 2010 à 48 % dans les derniers scrutins soulève une problématique complexe conjuguant comportements des partis majoritaires, situation des gauches qui s'affirment de transformation sociale et climat économique et social marqué par les difficultés auxquelles sont confrontés de très vastes couches populaires, bien au-delà de la dernière « crise » économique et d'une « récupération » dont la majorité sociale peine à toucher les effets.

L’ouverture du procès des dirigeants catalans pour « rébellion » ne peut que renforcer lors du scrutin le clivage entre indépendantistes et anti-indépendantistes… et en brouiller plus encore les enjeux de classe.

Discussion

En dépit de conditions radicalement différentes entre nos deux pays (France centralisée et Espagne des autonomies, franquisme toujours protégé d’un côté, Résistance dont les acquis sont remis en cause de l’autre) la discussion qui a suivi a permis de souligner les traits communs frappants qui existent entre l’histoire récente des communistes français et espagnols (dilution des PC dans le Front de gauche ou dans Podemos, renoncements et débats internes débouchant sur des compromis de sommets ou de simples révolutions de palais). Désormais les communistes sont plus nombreux hors du PC que dedans, les uns et les autres partagés entre des groupes aussi divers qu’impuissants. Parmi les enseignements de la période récente, j’ajouterai que l’absence de convergences entre les luttes sociales et l’absence de débouchés politiques révolutionnaires contribuent à stériliser le mouvement social.

Pierre Lenormand

 accueil   Polex   sommaire 

287 visiteurs ont lu cet article