Les pays de l'Est européen, du « socialisme réel » d'autrefois, avec ses ombres et ses lumières, au capitalisme d'aujourd'hui, et ses risques de guerre
INTERVENTION DU COLLECTIF POLEX

mis à jour le : 22 Août, 2019

envoyer à un ami  recommander à un ami

Nous faisons partie de ceux qui s'obstinent en France à considérer que les maux dont souffre notre peuple exige le passage à une société socialiste, structurée par-là propriété collective des grands moyens de production, et le rapport démocratique entre les pouvoirs et les citoyens qui vivent du produit de leur travail manuel ou intellectuel. A ce titre, nous avons besoin de comprendre rationnellement ce qu'on nomma socialisme au XXème siècle, pou s'inspirer de ses succès, et ne pas reproduire ses erreurs.

D'autant que cette réalité passée est devenue totalement opaque à la majorité de nos contemporains: de l'école aux médias, ils sont abreuvés de caricatures, réduisant ce " socialisme réel " A l'oppression politique, et à l'échec économique et social. Cette image caricaturale n'imprègne malheureusement pas que les thuriféraires du Capitalisme dit libéral. Elle a fâcheusement déteint sur les tenants de l'opportunisme électoral et carriériste dans nos rangs. Ainsi, dans cette page publiée par l'Humanité le11/08/2016, sous le titre " Guerre froide et Stalinisme ", l'auteur affirme qu'après 1950 régnait en France ( je cite ) " le communisme de Guerre froide et le Stalinisme ", imprégné de " la vision binaire " d'une " force communiste qui se construit à l'Est s'opposant à l'Ouest en crise ",au sein d'un PCF à orientation stalinienne et ouvriériste". Ayant fréquenté ce milieu militant des 1956, quand ce parti était capable d'être l'artisan essentiel de vastes mobilisations contre la guerre coloniale française en Algérie,et contre les dangers de guerre nucléaire, je m'inscris en faux. Cette repentance caricaturale au sujet des Communistes français du passé ne sert qu'à justifier l'incapacité de certains de leurs héritiers opportunistes actuels d'animer les luttes populaires.

Je peux témoigner au contraire de la vigueur des débats politiques alors dans les Cellules du PCF, plus que dans celles d'aujourd'hui, notamment à propos des " pays de l'est ". Les occasions ne nous manquèrent pas, l'insurrection hongroise en 1956, puis les événements de Tchécoslovaquie, et L'écho des fluctuations politiques en URSS. Et si nous avions parfois des divergences entre nous sur ces sujets, nous en venions toujours majoritairement à juger que l'essentiel était d'affirmer notre solidarité avec les Communistes des pays de l'Est, parce qu'ils étaient dans le camp de la paix et du progrès social, contre l'Impérialisme américain et le colonialisme français. Avec 50 ans de recul, je persiste à penser que nous avions raison. Cela ne nous empêchait pas, même mal informés,de déceler les insuffisances et les erreurs à l'origine des soulèvements contre l'état socialiste.

Entre 1970 et 1990, j'ai pu séjourner dans presque tous les " pays de l'Est ", généralement dans un cadre familial ou professionnel, sans aucune attache officielle, avec le seul souci de voir, de comprendre, et de nouer si possible des liens amicaux. Et, au retour, de transmettre ces expériences à l'occasion de débats entre Communistes français.

Ce fut le cas après mon retour de Roumanie en 1974: Ceaucescu y démarrait alors sa présidence, en nouant des relations cordiales avec De Gaulle, lui que les médias occidentaux travestirent 15 ans plus tard en réincarnation de Dracula pour justifier son exécution sommaire par les insurgés pro-occidentaux. Je racontai aux militants de ma localité un pays en train d'émerger du sous-développement et de la misère qui y régnaient jusqu'à la guerre, les usines en construction, les villages que traversait une route asphaltée depuis peu, sur lesquelles on voyait plus d'oies, de vaches et de carrioles que d'automobiles. Dans les villes, les quartiers neufs ressemblaient fort à nos grands ensembles HLM, et étaient comme eux un progrès matériel évident par rapport aux taudis-bidonvilles antérieurs. Un jeune Roumain communiste m'avait raconté comment, dans son village d'origine, la grande pauvreté poussait à l'infanticide des filles nouvellement nées, jusqu'en 1945. Le niveau de consommation n'était certes pas très élevé en 74, mais la grande pauvreté et la mendicité avaient disparu, et le chômage massif aussi.

J'ai retrouvé cette même impression de sortie enfin de l'archaïsme économique et social ,sans les inégalités énormes qui rongeaient la société développée française, dans chacun des "pays de l'Est" visites durant les décennies 70 et 80. Avec certes quelques étals peu garnis qui auraient paru inacceptables à Paris. Mais la seule comparaison valable n'était elle pas à faire avec l'état du pays avant 1945, avant réforme agraire et nationalisations?

évidemment, on ne pouvait ignorer quelques ombres, qui se sont élargies avec le temps. Les lourdeurs du passé,souvent, affleuraient dans la réalité nouvelle, même si elles étaient tues, occultées par le pouvoir de l'état et du Parti.

J'avais pu discerner en Roumanie en 74 les survivances évidentes du Nationalisme d'avant guerre, essentiellement anti-Russe, au point de nier les évidences. Ainsi, les journaux commémorant la libération de Bucarest l'attribuaient aux seuls Communistes roumains, d'autant plus méritants qu'ils étaient peu nombreux, en oubliant totalement le rôle à cette occasion de l'Armée Soviétique. Peu après, la guide qui nous faisait visiter la ville et ses curiosités, a refusé de commenter le monumental bas-relief que nous longions, E disant: " Ce n'est pas intéressant! ": il s'agissait, bien sûr, de celui dédié aux soldats soviétiques, morts pour libérer le pays dont les dirigeants nationalistes étaient alliés des Nazis.

J'ai retrouvé le même déni de l'histoire à Prague, 10 ans après l'intervention des armées du Pacte de Varsovie. Place Wenceslas, une très belle exposition retraçait le passé du pays dans ses moindres détails; elle arrivait à conter trente ans d'état socialiste, en ne disant pas un mot des événements de 1968...

Nier le poids de l'histoire n'a jamais permis de le conjurer. Ce passe sulfureux m'a saute au visage lors de mon séjour en Hongrie en 1989. Le pays était encore officiellement dirigé par les Communistes, alors que la RDA voisine basculait. Le groupe d'étudiants français que je parrainais en voyage d'études, avait déjà été surpris du luxe de certaines rues de Budapest, et de voir quelques-uns de leurs correspondants hongrois y dépenser des sommes sans rapport avec l'égalitarisme officiellement prôné. Mais ils furent plus ahuris encore quand ils demandèrent naïvement au traducteur, un vieux monsieur élégant et posé, ce qu'il pensait de l'actualité hongroise. La réponse fut inattendue, mais sans ambiguïté: " En 1945, nous avons perdu la guerre, et les Juifs ont pris le pouvoir. Nous sommes aujourd'hui en train de le reprendre !"

Ces notations n'ont évidemment pas valeur de sondage, mais elles révèlent une réalité qui aurait dû nous inciter à ne pas croire le socialisme irréversible.

D'autant que les plus graves des failles du système s'élargissaient en son sein même. Des 1974 en Roumanie, j'avais perçu la confusion totale entre l'état et le Parti au pouvoir, logés dans les mêmes immeubles officiels, incarnés trop souvent par des fonctionnaires identiques dans leur mise et dans leur langage, différents de l'idée que nous nous faisions alors de militants. Mon malaise fut identique en URSS en 1981, lors d'échanges avec des responsables locaux: nos interlocuteurs se voulaient techniciens, gestionnaires d'un pouvoir au sein duquel ils accomplissaient leur carrière. Ils usaient d'un discours bien rodé, nourri de citations de Marx et de Lénine, mais fuyaient volontiers les questions sur les difficultés perceptibles. Nous entendîmes aussi des représentants syndicaux, dont la fonction se limitait souvent à répercuter les directives officielles, ou à gérer les œuvres sociales et les camps de vacances, comme en France la CCAS.

Cette bureaucratisation que Lénine dénonçait déjà en 1922 n'a pas manqué d'entraîner dans chaque pays la même maladie: Le décalage de plus en plus grand entre le discours officiel et la réalité quotidienne vécue, l'absence trop souvent de dialogue démocratique, ont amené un apolitisme de plus en plus grand, y compris parmi les travailleurs considérés officiellement comme la source du pouvoir. Les pays de l'Est en souffrent encore en 2016.

Ces éléments négatifs devaient ils aboutir inexorablement à la restauration du Capitalisme? C'est loin d'être évident, mais on ne réécrit pas l'histoire. Aujourd'hui, dans les " pays de l'Est ", les illusions consuméristes ont disparu, et ont fait place au chômage, a l'émigration qui vide ces pays de leurs forces vives, et aux reculs sociaux.
Et l'impérialisme états-unien et ses alliés de l'OTAN, dont la France, les transforment en foyers d'une guerre possible contre la Russie. Dans cette situation, il serait indécent que des Communistes français se posent en donneurs de leçons. Dans des conditions différentes, nous avons fait les mêmes erreurs, connu les mêmes dérives, et l'avons payé du même discrédit auprès des travailleurs. Nous devons élargir notre solidarité avec ceux qui mènent en Europe de l'Est une lutte difficile pour le socialisme et la paix, et renforcer les luttes en France pour les mêmes objectifs.

Francis Arzalier

Débat polex  sommaire