INTERVIEW Pierre Tavares: après la Côte d’Ivoire, ce sera le Sénégal

Fraternité Matin

Le 2/1/2003

Aujourd’hui homme politique français d’influence, Pierre Franklin Tavares, membre du cabinet du maire d’Epinay-sur-Seine, est l’un des Français d’origine africaine (Cap-Vert) les plus gradés de l’administration française. Né au Sénégal, c’est en Côte d’Ivoire qu’il a grandi et fait ses études. Il connaît le milieu politique ivoirien en particulier, et en général africain, mais aussi les relations de la France-Afrique. Selon lui, quand ceux qui déstabilisent la Côte d’Ivoire auront fini, ils démantèleront le puissant réseau de la diplomatie sénégalaise. Cette prochaine étape intègre un schéma d’ensemble qui concerne la sous-région ouest-africaine.

• La crise ivoirienne était-elle prévisible ? Si oui quels en étaient les éléments indicateurs ?

Maintenant que la crise a éclaté, il est plus facile de parler après coup. Toutefois, de mon point de vue, trois éléments doivent être pris en compte. D’abord, après 1989, c’est-à-dire après l’effondrement du mur de Berlin, l’histoire du monde a changé de manière profonde, les repères se sont brouillés, et nos états ont dû s’ajuster aux nouvelles donnes, quelquefois de façon maladroite. Ensuite, et toujours au niveau mondial, le Moyen-Orient, qui constitue une source importante de richesse minière et notamment pétrolière, va être fortement concurrencée, sur les 50 ans à venir, par l’ensemble des richesses pétrolières d’Afrique dont nous savons maintenant qu’elles sont au Tchad, au Cap-Vert, dans tout le Golfe de Guinée. Cette immense réserve de pétrole dont la qualité, en tout cas pour ce qui concerne le Tchad, est extrêmement élevée, constitue une projection pour les grandes firmes pétrolières. Je crois que l’Afrique, sur les cinquante ans à venir va constituer un champ de bataille probablement inédit. Je ne sais pas si la crise ivoirienne relève de ce schéma, mais nous devons avoir cette donne constamment à l’esprit.

Enfin et dernier élément, je n’ai jamais cru que la crise ivoirienne était autre chose qu’une crise internationale. C’est une crise qui échappe à la Côte d’Ivoire elle-même. Premièrement parce que la Côte d’Ivoire ne se limite pas à ses seules frontières ; deuxièmement, elle a une extension sous-régionale importante ; troisièmement, je crois qu’aujourd’hui il existe une très forte concurrence, notamment en matière de produits agricoles, avec les pays asiatiques. On peut alors se demander si le conflit en Côte d’Ivoire, plus particulièrement en ce qui concerne la production du café et du cacao, n’est pas volontairement entretenue de l’extérieur pour paralyser la production agricole au profit de champs ou d’investissements réalisés dans ce domaine.

(…)

• Une crise qui échappe non seulement aux Ivoiriens mais aussi à l’ensemble de la sous-région. Peut-on soutenir qu’elle s’inscrit dans un schéma plus large de déstabilisation de toute l’Afrique de l’Ouest ?

Quasiment toute la sous-région ouest-africaine est en guerre. La Côte d’Ivoire est le théâtre des opérations, mais, mises à part les îles du Cap-Vert, il n’y a pas un seul pays qui n’y soit pas impliqué d’une manière ou d’une autre. Je crois qu’il faut le rappeler, la crise ivoirienne n’a pas un caractère national, elle est d’abord internationale avant d’être nationale. Je peux regretter, mais il se peut que je me trompe, je disais que je peux regretter que la classe politique ivoirienne ne le perçoive pas.
Il y a deux manières d’approcher un objet, ou une idée, ou un fait. C’est soit son côté universel, soit son côté particulier ou local. Moi, je crois que pour la crise ivoirienne, il faut regarder le côté universel, et ensuite voir comment elle retentit dans l’aspect particulier. Mon analyse est que l’institution présidentielle ivoirienne est affaiblie de manière permanente, qu’elle subit une crise continue. Que la communauté des sciences sociales ivoirienne, tous les intellectuels étrangers, tous les passionnés des obligations humanistes de s’interroger, et d’accorder une attention particulière à cet aspect des choses qui, pour moi, constitue le cœur même de la crie ivoirienne. Je ne crois pas que ce soit un hasard que la Table ronde de Marcoussis ait entériné finalement un régime semi-présidentiel.

Il faudra bien que demain ou après-demain des intellectuels, je ne dis pas des hommes politiques parce qu’ils sont toujours partisans, puissent voilà la compréhension que nous avons de la crise, tel état est impliqué, tel chef d’état fomente alors même que manifestement cela peut être contre ses propres intérêts quand on regarde les données immédiates.

La Côte d’Ivoire forme 40% du PIB de l’Union monétaire ouest-africaine (UEMOA). Un conglomérat hétéroclite de personnes, de structures, de multinationales, d’individus particuliers, d’hommes politiques qui veulent absolument démembrer le système politique ivoirien, et affaiblir définitivement l’institution présidentielle. Il suffit simplement de voir la progression et le cheminement de la rébellion pour comprendre qu’elle obéit à une logique économique. Il s’agit de bloquer le Nord, de paralyser l’Ouest, notamment les grandes infrastructures, et à partir de là, comme en Angola, laisser la capitale vivre par elle-même de recettes fiscales et autres. Ces deux aspects sont importants dans la crise ivoirienne : paralyser le système politique, ramener les 40% à la moitié, et partager les 20% dans la région ouest-africaine. Les Ivoiriens doivent avoir constamment à l’esprit ces aspects ; y compris la rébellion elle-même, instrument malheureux de forces occultes. Et si par malheur pour la Côte d’Ivoire les rebelles arrivent demain à la tête de l’état ivoirien, ils seront confrontés eux-mêmes à leur propre destin, c’est-à-dire reconquérir les parts qu’ils ont bien voulu céder.

(…)

• La Côte d’Ivoire, selon vous, s’inscrit donc dans un schéma global de déstabilisation de toute la sous-région. Quelle sera la prochaine étape ?

(…)  Si donc le système productif ivoirien est complètement affaibli, sinon paralysé, il suffit tout simplement et tout bêtement de se poser la question de savoir qu’est-ce qui reste à déconstruire dans la sous-région. De mon point de vue, c’est l’appareil diplomatique sénégalais, qui est extrêmement efficace, avec des personnes très bien outillées, très bien placées. C’est ce qui restera à détruire. Je pense que ceux qui veulent déstabiliser la région, mécaniquement, naturellement vont être portés vers l’accomplissement de cette étape. Les prémices sont déjà perceptibles.

• Lesquelles ?

Je dirai que probablement dans sept à huit mois la crise casamançaise va être relancée. Ceux qui ont soutenu le Libéria, ceux qui soutiennent les rebelles vont s’investir de ce côté-là, pour faire en sorte que l’appareil diplomatique sénégalais soit complètement détruit. Et à partir de là, si ça marche, on sera en présence d’une nouvelle configuration des états, des nations, et des forces politiques de la sous-région. Voilà pourquoi je projette, par raisonnement que le Sénégal sera la prochaine étape.

(…)

• Faut-il alors croire que les multinationales ne prospèrent que dans le désordre, et que toute la rhétorique sur la démocratie avec laquelle les pays dits démocratiques accablent les pays du Tiers-monde ne sont que ruse ?

Souvent nous pensons qu’une multinationale française a les mêmes objectifs que l’état français, mais ce n’est pas le cas forcément. Pour citer un exemple : l’usine métal en France ; on voit bien comment le gouvernement a été pris de court, comment les salariés ont été pris de vitesse. L’entreprise a fermé un beau matin, à la veille des fêtes, et elle est partie, elle a été complètement délocalisée. Pourtant les salariés avaient reçu les cadeaux de fêtes de fin d’année, les procédures de la fermeture d’une entreprise n’ont pas été respectées. Pour parler de manière ordinaire, le patron a pris ses clic et ses clac et est parti.

Souvent, les intérêts des multinationales qui sont des intérêts uniquement financiers et économiques ne correspondent pas aux intérêts des états. Je suis moi-même de la classe politique française, je sais qu’une bonne partie des politiques qui n’est pas à la botte des multinationales, et qui souhaite pour la Côte d’Ivoire en l’espèce, ou même pour l’Afrique de l’Ouest, ou même d’une manière plus forte pour l’Afrique en général qu’il y ait des états stables.

• Les multinationales seraient-elles alors plus puissantes que les états ?

Les multinationales ont un intérêt particulier, c’est avoir accès aux coûts les plus faibles possible aux matières premières, et constamment elles vont se dresser contre les intérêts de leurs propres états. Et puis, les multinationales souvent transcendent les frontières des états.

Je demande aux chefs d’état africains, avant de remettre en cause les intérêts d’une multinationale, ou d’un ensemble de multinationales, de bien s’aviser qu’ils sont suffisamment forts pour le faire, sinon ils mettront toujours leur état dans une situation périlleuse, ils fragiliseront constamment leur nation. La remise en cause des marchés est un élément important, mais on le fait quand on le peut, on ne le fait quand on le souhaite. Il faut être pragmatique, il faut être réaliste. Pour la Côte d’Ivoire, le fait que certains intérêts ont été dénoncés de manière un peu brutale a pu peser. Et de manière cynique certaines multinationales ont dû soutenir des rebelles, financer certains achats d’armes. Les chefs d’état africains doivent être extrêmement sensibles à ces considérations. On ne déstabilise pas une multinationale parce qu’on le veut, mais parce qu’on le peut.

• Situation complexe, avec toutes les ramifications et tous les réseaux dont disposent ces multinationales?

Si vous arrachez un contrat à une multinationale espagnole par exemple et que vous le signez avec des sociétés italiennes, si vous ne savez pas, souvent par le biais de mécanismes et des liens financiers vous êtes dans la même multinationale. Toute décision dans ce sens doit donc être prise après de profondes études. C’est pour cela qu’en Afrique, il n’y a pas que l’armée qui doit être à la hauteur, toute la communauté des sciences sociales doit être formée, que les intellectuels doivent faire des études pour fournir des indications qui éclairent leurs classes sociales.

ZIO MOUSSA

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