Côte d'Ivoire

"On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels" : la formule d'Anatole France connait en Afrique une nouvelle vérification. Au Congo, les appétits capitalistes ont déjà en quelques années causé l'occupation des parties les plus riches du pays par des armées étrangères ( rwandaise, ougandaise etc...), le pillage des ressources (coltan, diamants etc...) par les sociétés multinationales occidentales, avec leur cortège de mercenaires et d'affairistes de toutes nationalités et leurs complices africains. Ils sont la cause directe dans cette région de millions de morts et de réfugiés, provoqués par les conflits auxquels le racisme, l'intolérance religieuse, servent de prétexte (Tutsis contre Hutus, Bantous contre Nilotiques, intégristes musulmans ou chrétiens etc...)

Le même incendie capitaliste, avec les mêmes causes, les mêmes conséquences, ravage depuis de nombreux mois la Côte d'Ivoire et a déjà abouti à une véritable guerre civile de fait entre nord "musulman" et sud "chrétien", entre populations Senoufos nordistes, Bétés et Baoulés du sud, entre Ivoiriens "authentiques" et immigrés venus des pays voisins, Burkina ou Mali. La rébellion de quelques dizaines de militaires en rupture d'une armée ivoirienne qui n'a jamais été capable de faire autre chose que des coups d'Etat contre un gouvernement élu, a été financée, armée, par des sponsors divers. Mais ils ont tous en commun le mépris total des intérêts des peuples de la Côte d'Ivoire; quels que soient les prétextes mis en avant, ils n'ont en vue que les profits à tirer des richesses ivoiriennes, le cacao dont les cours flambent en cas de combats, le pétrole annoncé le long des rivages, les marchés disputés des sociétés privatisées. Le mécontentement d'une partie de la population contre la corruption de l'entourage présidentiel est évident et justifié; la démagogie ne manque pas, de politiciens de tous bords cultivant depuis longtemps les discours xénophobes pour éviter de répondre aux vraies questions (inégalités sociales, privatisation des richesses nationales) : ces deux ingrédients combinés ont transformé les rébellions en état de guerre civile, avec déjà plusieurs centaines de morts de part et d'autre. L'incapacité totale de l'armée gouvernementale à contrer le soulèvement de quelques centaines de rebelles a amené le pouvoir ivoirien à solliciter la France, aux termes des accords franco-ivoiriens qui existent depuis l'indépendance des années 60. Les troupes françaises, depuis quelques mois, se sont interposées entre les protagonistes, gouvernementaux (y compris les mercenaires étrangers engagés par le président Gbagbo) et rebelles des MPCI, MPIGO, et MJP, au prix de quelques accrochages sanglants et grâce à des effectifs accrus à mesure que la situation s'envenimait (près de 2500 militaires français à ce jour).

Les responsabilités du désastre actuel sont partagées : soulèvements militaires successifs (Guei, "rebelles"), pratiques politiques libérales et xénophobes des dirigeants successifs et concurrents (Alassane Ouattara, homme lige du FMI, dont il fut vice-président, et ex-premier Ministre de Houphouët-Boigny, pour le RDR, et la plupart des hommes du pouvoir actuel : le président Gbagbo, proche du PS français, a écarté de son entourage bien des militants du FPI, compétents et honnêtes, au profit d'éléments interlopes, francs-maçons, affairistes, évangélistes, fort peu soucieux des réformes sociales promises en matière de santé, d'éducation etc...)

Le résultat est lamentable : effondrement économique, dérives politiques xénophobes et ethnicistes dans tout le pays, emprise accrue de la France dont les soldats sont plus nombreux que jamais depuis l'indépendance et dont les industriels (Bouygues, Bolloré etc...) peuvent imposer leurs diktats à un Etat impuissant, livré aux appétits concurrents, autochtones et étrangers.

Quelle issue?

Les réponses simplistes ne sont pas de mise.

- Certes, la présence néocoloniale de la France, militaire, économique, s'est perpétuée depuis 1960, et son rôle néfaste est à dénoncer, sans oublier toutefois que les ambitions américaines de lui succéder en s'appuyant sur des politiciens ivoiriens ultra-libéraux comme Ouattara, sont tout aussi contraires aux intérêts des Ivoiriens qui vivent de leur travail.

- Certes, il faut dénoncer les ingérences extérieures, d'où qu'elles proviennent, y compris celles qui pourraient venir d'autres gouvernements africains. Mais aussi et surtout celles des entreprises étrangères, des spéculateurs qui financent et arment les mercenaires de tout poil.

- Certes, les troupes françaises n'ont pas vocation à régler un problème ivoirien qui ne relève que des Ivoiriens, de toute origine eux-même. Mais, dans le contexte actuel, il serait irresponsable de prôner le départ immédiat des forces d'interposition françaises et ouest-africaines qui se traduirait par un bain de sang.

- On peut, par contre exiger des autorités françaises qu'elles usent de leur influence, non plus au profit de la "solution française", des entrepreneurs de l'hexagone, ou du FMI, mais pour favoriser l'issue négociée entre les Ivoiriens, sans ingérence extérieure, le rétablissement de la normalité démocratique et de l'autorité de l'Etat ivoirien représentatif.

- La négociation engagée entre les divers protagonistes peut et doit déboucher sur le rétablissement d'un fonctionnement pacifique et légal des institutions, dans le cadre de choix politiques décidés par des processus électoraux réguliers, sur la base d'options claires, en matière économique et sociale, excluant la démagogie ethniciste ou religieuse.

- Cette issue pacifique entre parties ivoiriennes pourra d'autant mieux se concrétiser qu'elle sera garantie par les instances internationales, CEDEA, voire ONU, dont le rôle ne doit être que d'empêcher toute ingérence, de s'opposer à l'arrivée de mercenaires, aux trafics d'armes, aux financements occultes.

- Il restera au peuple ivoirien à choisir en toute liberté ses dirigeants, et, on peut l'espérer, à remettre en chantier les réformes économiques et sociales nécessaires : reconstruction d'une économie jusqu'ici bradée aux grandes sociétés françaises et anglo-saxonnes; maîtrise par l'Etat d'une "filière cacao", livrée depuis quelques années aux "lois du marché" et à la spéculation boursière; généralisation progressive de la sécurité sociale et de l'enseignement, etc...Cette voie de réformes au profit des plus démunis des Ivoiriens et des paysans qui ont créé la richesse du pays, y compris les immigrés, est le seul moyen d'en finir avec les dérives xénophobes qui peuvent détruire le pays et embraser toute la région.

F. Arzalier.

afrique Sommaire accueil