Débat sur la nationalisation des mines en Afrique du sud

AC

La COSATU et le Parti communiste lucides sur les 'nationalisations' en système capitaliste et les desseins des « jeunes loups » de l'ANC

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Le débat au sein de la gauche sud-africaine autour de la question de la nationalisation des mines, et plus largement de la nationalisation des secteurs stratégiques continue. Depuis plusieurs mois, le groupe dirigeant de la jeunesse de l'ANC (ANCYL) insiste pour mettre à l'ordre du jour la proposition de nationalisation du secteur minier, position réaffirmée à son Congrès de Midrand en juin 2011.

Il est nécessaire de rappeler que l'Afrique du sud est gouverné depuis la fin de l'apartheid par une coalition composée d'une part de l'ANC, parti au pouvoir, et d'autre part de la COSATU et du Parti communiste sud-africain (SACP), partenaires critiques.

L'ANC n'a cessé de se droitiser entre 1994 et 2007, en particulier sous la présidence de Thabo Mbeki. Le congrès de Polokwane en 2007 avait permis, sous pression de la COSATU et du SACP, l'élimination du groupe dirigeant droitier et l'élection de Jacob Zuma à la tête de l'ANC et ensuite de l’État. Depuis 2007, la présidence de Zuma est loin d'avoir satisfait ceux qui espéraient un franc virage à gauche.

Comme toute organisation de jeunesse social-démocrate, la jeunesse de l'ANC se caractérise à la fois par ses prises de positions plus « à gauche » mais aussi par la prédominance au sein de son groupe dirigeant de « jeunes loups » ambitieux, prêts à toutes les surenchères verbales gauchisantes pour gagner du galon et progresser dans l'appareil du parti. Dans un pays comme l'Afrique du sud, gangrené par la corruption et la collusion entre le pouvoir politique et économique, ces phénomènes prennent une ampleur démesurée.

De l'autre côté de l'alliance, la COSATU reste la grande confédération syndicale, avec 2 millions de membres, sur des positions de classe et marxistes-léninistes. Elle est souvent entrée en conflit ouvert avec l'ANC sur sa politique de privatisations, d'austérité salariale et de remise en cause des droits des travailleurs dans les années 1990 et 2000.

Tout comme le parti communiste d'Afrique du sud (SACP) resté dans une position de « soutien critique » entre 1994 et 2007, et qui a rejoint le gouvernement en 2008 sur une promesse de changements structurels. Le SACP est la force montante de la vie politique sud-africaine, comptant aujourd'hui 130 000 militants contre seulement 50 000 il y a quatre ans de cela.

La COSATU divisée sur la question des nationalisations

Le Comité central de la COSATU des 27 et 28 juin réunissant 800 délégués des 21 fédérations syndicales devait fixer la position officielle de la confédération syndicale vis-à-vis de la proposition de la jeunesse de l'ANC de nationaliser les mines et d'exproprier sans compensation les terres dans le cadre de la réforme agraire.

La résolution finalement adoptée ne tranche pas et se contente d'une déclaration de principes pour les nationalisations basée sur la « Charte des libertés » constiutionnelle.

Le Comité central aurait été tendu, la décision finale reportée. Même si elles sont niées par le secrétaire-général Zwelinzima Vavi, qui préfèrent parler de « culture du débat », ces divisions semblent une réalité. Plus de la moitié des délégués avaient déserté le Comité central avant sa fin effective. Certaines voix dénoncent l'absence de débat, 15 minutes seulement auraient été consacrées à la résolution sur les questions socio-économiques.

Le rapport du secrétaire-général Vavi est un bon indicateur de la position majoritaire dans la direction de la COSATU, mais aussi contestée. Le soutien de principe aux nationalisations mais la réticence envers la proposition concrète de nationalisation des mines issue de l'ANCYL.

L'essentiel du rapport a consisté à dénoncer le danger d'une « nouvelle tendance » dans le mouvement de jeunesse soutenue par « des politiciens puissants et des entrepreneurs richement dotés » qui s'appuie sur « la démagogie populiste pour s'assurer un espace politique et un pouvoir suffisant pour faire avancer leur programme d'accumulation privée ».

Or, cette position de compromis finalement reflétée dans la résolution finale n'a pas convenu à l'ensemble des délégués et de la direction de la COSATU. Alors que le secrétaire du syndicat national des mineurs (NUM), Frans Baleni, a soutenu la direction nationale, le secrétaire de la Fédération des métallurgistes (NUMSA), Irvin Jim a lui publiquement exprimé son soutien à la position de l'ANCYL et donc son désaveu de la position de la confédération.

Pourquoi le Parti communiste ne soutient pas franchement la proposition de nationalisation des mines ?

Dans ce débat complexe, où les déclarations d'intention cachent souvent des intérêts particuliers moins avouables, pourquoi le Parti communiste sud-africain ne se situe pas à l'avant-garde de la lutte pour la nationalisation du secteur minier ? Le SACP apporte deux raisons officielles à sa prise de position surprenante au premier abord, réaffirmée par Blade Nzimande, secrétaire-général du SACP, au dernier comité central de la COSATU.

Premièrement, il y a nationalisation et nationalisation. L'objectif du parti reste la socialisation des moyens de production et la nationalisation en est souvent une étape mais le caractère progressiste des nationalisations dépend de son contexte, du rapport de forces qui les déterminent et des intérêts de classe de ceux qui mènent le processus :

« La nationalisation n'est rien d'autre qu'un des moyens d'atteindre ce but [la socialisation des moyens de production et le socialisme], mais la nationalisation camarades, c'est un débat que nous devons avoir, n'est pas progressiste en soi. Hitler a nationalisé, le régime d'apartheid a nationalisé, la question que nous devons poser est : la nationalisation, dans quels intérêts de classe ? Voilà ce qui est capital », a déclaré Nzimande devant les délégués de la COSATU.

Deuxièmement, à la question concrète : à qui profite cette proposition concrète de nationaliser les mines, les communistes répondent, à une fraction de la bourgeoisie noire, affiliée ou en collusion avec l'ANC. Pour celle qui n'est pas encore installée, il s'agit de se faire sa « place au soleil », en usant de son contrôle sur l'appareil d’État ; pour celle qui l'est déjà, il s'agit de se servir sur les caisses de l'Etat pour renflouer leurs entreprises. Les communistes dénoncent depuis longtemps les pratiques du tenderpreneurs (les nouveaux riches de la bourgeoisie noire construisant leur fortune sur les contrats publics frauduleux) et du BEE (Black economic empowerment – programme gouvernemental chargé de construire une bourgeoisie noire en lui accordant des pans entiers de l'économie) :

« La nationalisation des mines est un appel lancé à l’État afin qu'il rachète les entreprises endettées et un appel à sauver un BEE en crise. Je fais le pari que d'ici 10 ans, on lancera un appel, cette fois pour les re-privatiser », d' après les termes de Blade Nzimande.

Troisièmement, cette proposition soudaine du secrétaire de la Jeunesse de l'ANC, Julius Malema, est une manœuvre politicienne « démagogique » destinée à mettre en difficulté le président Zuma et l'alliance tri-partite en tentant de déborder l'alliance par la gauche et de ravir à la COSATU et au SACP leur rôle d'avant-garde de la classe ouvrière. Malema est en effet connu tant pour ses positions à géométrie variable, son opportunisme et son ambition. Il est aussi un ennemi juré du président Zuma et de l'aile-gauche de l'ANC. Certains voient en lui un restaurateur habile de l'ère Mbeki, prêt pour cela à toutes les contorsions verbales.

Contre cette nouvelle tendance, Blade Nzimande se contente de défendre l' « unité » et d'apporter son soutien au président Zuma dont il est le ministre de l'Education depuis 2008.

C'est sur ce dernier point qu'apparaissent certaines des ambiguités de la position du SACP, et sans doute le révélateur de divisions internes latentes au sein du SACP. Cette position juste en principe ne sert-elle pas une aile droitière au sein du SACP ?

Il n'en demeure pas moins vrai que le SACP est de plus en plus attaqué, non seulement par les « démagogues » de l'ANCYL mais aussi par des camarades sincères de la COSATU, pour sa participation gouvernementale et l'atténuation de ses jugements critiques vis-à-vis de la gestion du capitalisme somme toute très conformiste de la part de l'ANC.

Une jeunesse social-démocrate, gangrenée par les ambitieux et les démagogues, prête à la sur-enchère gauchiste, une grande confédération syndicale traversée par des lignes de fracture transversales, partagée entre son soutien de principe aux nationalisations et ses réticences face à certains promoteurs malintentionnés, enfin un Parti communiste de masse et de classe lucide mais aussi soumis à certaines tendances opportunistes, voilà le tableau complexe du débat sur la nationalisation des mines dans l'Afrique du sud actuelle.

Les débats sur le sens des nationalisations en système capitaliste, certes dans les conditions particulières de l'Afrique du sud, ne peuvent qu'attirer notre attention.

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