Ce que la CIA pourrait apprendre
du Venezuela :
l'affaire Luis Posada Carriles
Eva Golinger**
mai 2005
L'émoi suscité par les informations récentes à propos d'une demande
d'asile politique soumise par un certain Luis Posada Carriles, de nationalité
cubaine et terroriste recherché internationalement, a placé l'administration
Bush face à un dilemme. Si elle accorde l'asile à Posada Carriles, elle nie
sa déclaration universelle de « guerre contre le terrorisme » comprenant « ceux
qui hébergent ou accueillent des terroristes ». Mais, si elle refuse l'asile
à ce même Posada Carriles, non seulement le gouvernement américain tourne le
dos à un ancien serviteur de ce pays - puisque Posada a été un agent de la Central
Intelligence Agency (CIA) depuis les années 60 jusqu'à une date inconnue -,
mais elle se place également dans la situation particulièrement délicate d'avoir
à décider si, oui ou non, elle va l'extrader vers le Venezuela, dont il fuit
la justice, ou l'envoyer dans quelque pays du tiers monde considéré comme neutre,
où il pourrait être jugé pour ses crimes, ou encore lui conférer un statut de
protection aux Etats-Unis qui lui accorderait le droit de résider et de travailler
librement dans les limites territoriales de la superpuissance mondiale et de
la principale nation en guerre contre le terrorisme. Accepter l'extradition
de Posada Carriles vers le Venezuela serait exploité par les médias comme une
victoire pour le président Hugo Chávez, une pilule très dure à avaler pour une
administration Bush qui a appuyé nombre d'efforts visant, ces dernières années,
à évincer le dirigeant vénézuélien.
Suite à cette situation plutôt difficile à laquelle est confronté le second
mandat du gouvernement Bush, le département d'Etat et les porte-parole de la
Maison-Blanche ont refusé de reconnaître la présence de Posada Carriles aux
Etats-Unis, en dépit du fait bien connu que sa demande d'asile a été soumise
au Département américain de la Citoyenneté et des Services d'Immigration. Il
y a environ six semaines, de nouveaux récits présentés sur les chaînes locales
de Floride ont commencé à diffuser des informations sur l'arrivée clandestine
de Luis Posada Carriles sur le sol américain. Peu après, son avocat, Eduardo
Soto, annonçait que Posada Carriles allait demander l'asile en s'appuyant sur
ses états de service, en cas de poursuites politiques, d'avoir à être déporté
à Cuba, son pays natal.
Une demande d'asile politique ne peut être présentée que lorsqu'un individu
est entré aux Etats-Unis et elle doit être présenté dans l'année qui suit son
entrée. Afin d'entrer en considération pour le droit d'asile, un individu doit
répondre à la définition de « réfugié » telle qu'elle est reprise dans la Loi
américaine sur l'Immigration et la Nationalité (IMA) et dans les termes suivants
: « une personne incapable ou non désireuse de retourner dans son pays d'origine
et de se livrer à la protection de ce dernier ou, si elle est apatride, dans
son dernier pays de résidence en raison de poursuites ou de craintes bien fondées
de poursuites pour des motifs de race, de religion, de nationalité ou d'appartenance
à un groupe social particulier, ou pour ses opinions politiques ».
Toutefois, un individu qui répond à la définition de « réfugié » telle que reprise
dans l'INA, peut se voir refuser l'asile politique conformément aux paragraphes
suivantes de l'INA :
Une personne demanderesse se verra refuser l'asile en fonction du § 208(b)(2)
de l'INA si elle :
1. A
commandé, incité, assisté ou participé d'une façon ou d'une autre à la poursuite
de quelque personne pour des raisons de race, de religion, de nationalité, d'appartenance
à un groupe social particulier ou pour des opinions politiques;
2. A
été déclarée coupable d'un crime particulièrement grave (y compris avec circonstances
aggravantes);
3. A
commis un grime non politique grave à l'extérieur des Etats-Unis;
4. Constitue
un danger pour la sécurité des Etats-Unis;
5. S'est
réinstallée pour de bon dans un autre pays avant d'arriver aux Etats-Unis (voir
8 CFR § 208.15 pour une définition d'« installation définitive »).
Une personne se verra également refuser l'asile en fonction du § 208 de l'INA
si elle n'est pas admissible en fonction du § 212(a)(3)(B) de l'INA ou si elle
extradable en fonction du § 237(a)(4)(B) de l'INA si elle :
1. S'est
engagée dans des activités terroristes;
2. S'est
engagée ou est susceptible de s'engager, après son entrée, dans la moindre activité
terroriste (un fonctionnaire consulaire ou l'attorney général sait, ou a des
raisons valables de croire, que c'est le cas);
3. A,
dans quelques circonstances que ce soit révélant une intention de provoquer
la mort ou de graves dommages corporels, provoqué une activité terroriste;
4. Représente
(a) une organisation terroriste étrangère, dans les termes repris par le secrétaire
d'Etat dans la section 219 de l'INA ou (b) un groupe politique, social ou autre
similaire dont la perpétration publique de faits d'activité terroriste telles
que les a définis le secrétaire d'Etat sape les efforts des Etats-Unis en vue
de réduire ou d'éliminer les activités terroristes;*
5. Est
membre d'une organisation terroriste étrangère, telle que l'a désignée le secrétaire
d'Etat dans la section 219 de l'INA, ou dont vous savez, ou auriez dû savoir,
qu'elle est une organisation terroriste;
6. A
utilisé une position d'avant-plan dans quelque pays que ce soit pour avaliser
ou embrasser des activités terroristes, ou persuader des tiers de soutenir des
activités terroristes ou une organisation terroriste, qui, de la façon définie
par le Secrétaire d'Etat, sape les efforts des Etats-Unis en vue de réduire
ou d'éliminer les activités terroristes.*
* Ces deux catégories ont été ajoutées par la loi USA PATRIOT (Uniting and Strengthening
America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism
- Unir et renforcer l'Amérique en mettant à sa disposition les outils nécessaires
pour intercepter et contrecarrer le terrorisme), P.L. 107-56, du 26 octobre
2001, loi qui fut promulguée en réponse aux attentats terroristes du 11 septembre
2001.
Luis Posada Carriles a fui la justice du Venezuela et il est un terroriste international,
conformément à la définition du Federal Bureau of Investigations (FBI), et,
par conséquent, il ne peut se voir accorder l'asile politique en fonction des
lois des Etats-Unis. En 1985, il s'évadait d'une prison à sécurité minimale
située au Venezuela. Il était déguisé en prêtre et avait bénéficié de l'aide
de la Cuban American National Foundation, financée par le gouvernement américain,
après neuf années de détention suite à son implication dans un attentat à la
bombe contre un appareil de la Cubana de Aviación, attentat qui avait tué les
73 personnes se trouvant à bord. A l'époque de son évasion, le procès contre
Posada Carriles pour son rôle en tant que coauteur de l'attentat contre les
lignes cubaines, en compagnie de son compagnon le terroriste anti-castriste
cubain Orlando Bosch, était traité en appel. En tant que tel, une condamnation
ne fut jamais prononcée, malgré plus de preuves qu'il n'en fallait pour mettre
Posada Carriles derrière les barreaux pendant quelques décennies. Bosch fut
emprisonné durant onze ans pour son implication dans l'attentat à la bombe et
fut relaxé par des juges corrompus qui avaient conclu des marchés avec l'ambassadeur
américain au Venezuela, M. Otto Reich, lequel, avec l'important soutien financier
et politique de la Cuban American National Foundation et de la première administration
Bush, assura l'entrée de Bosch aux Etats-Unis. Remarquez que, dès l'arrivée
de Bosch aux Etats-Unis, en 1988, il fut placé en détention par les services
de l'immigration, puisqu'il avait également été répertorié comme « terroriste
» par le FBI, mais le président George H.W. Bush (le père de l'actuel) lui donna
un « sauf-conduit le libérant de prison », une grâce, dès lors, lui permit de
vivre librement à Miami.
Deux des autres complices de l'attentat à la bombe, Freddy Lugo et Hernan Ricardo
Lozano, connus comme étant les deux Vénézuéliens qui avaient en fait placé la
bombe à bord de l'appareil ayant décollé de la Barbade, le 6 octobre 1976, furent
condamnés pour leur rôle dans cet acte terroriste et passèrent plus de 20 ans
de prison au Venezuela. Tant Logo que Lozano ont purgé toute leur peine et ils
résident toujours au Venezuela actuellement.
Des documents récemment déclassés de la CIA et du FBI, obtenus les Archives
de la Sécurité nationale, une association sans but lucratif installée à Washington,
fournissent d'amples preuves confirmant l'implication de Posada Carriles dans
l'attentat à la bombe contre l'avion de ligne cubain ainsi que dans d'autres
actes de terrorisme, de même que son statut d'agent de la CIA. Un document secret
de la CIA, daté d'octobre 1976, déclare : « Nous avons déterminé que cette agence
était en relation avec une personne dont le nom a été mentionné à propos de
l'attentat à la bombe en question. L'employeur de Lugo et de Lozano à Caracas
est Luis Posada Carriles, ancien chef de la Division de contre-espionnage du
Directorat des Services de Renseignements et de Prévention (DISIP), c'est-à-dire
le service de sécurité civile du Venezuela. Posada est un ancien agent de la
CIA. Son contrat s'est terminé à l'amiable en juillet 1987, mais le contact
fut rétabli en octobre 1987. Nous avons maintenu des contacts occasionnels avec
lui depuis. »
Un autre document du gouvernement américain confirme le statut de Posada avec
la CIA : « Luis Posada, avec qui la CIA a des intérêts opérationnels, reçoit
environ 300 dollars par mois de l'agence. »
Un document du FBI, daté de novembre 1976, affirme que Posada Carriles a participé
à au moins deux réunions de préparation de l'attentat à la bombe contre l'avion
de ligne cubain : « Certains plans concernant un attentat à la bombe contre
un appareil des lignes aériennes cubaines ont été discutés au bar de l'hôtel
Anauco Hilton, à Caracas, au Venezuela. Frank Castro, Gustavo Castillo, Luis
Posada Carriles et Morales Navarrete étaient présents lors de cette réunion.
Morales Navarrete a déclaré qu'une autre réunion prévoyant un attentat contre
un appareil cubain avait eu lieu dans son propre appartement de l'Anauco Hilton.
Cette réunion fut elle aussi antérieure à l'attentat contre l'avion de ligne
cubain, le 6 octobre 1976. Les personnes présentes à cette réunion étaient Morales
Navarrete, Posada Carriles et Frank Castro. »
Outre ces preuves récemment révélées, Posada Carriles, selon ses propres dires
au cours d'une interview donnée au New
York Times voici sept ans, a été impliqué
dans une série de missions visant à « faire sauter des ressortissants cubains
ou certains sites cubains ». Il organisa plusieurs attentats à la bombe dans
d'importants sites touristiques de La Havane, dont l'un provoqua la mort d'un
touriste italien. En novembre 2000, le président cubain Fidel Castro accusa
Posada Carriles d'avoir prévu de l'assassiner à Panama durant une conférence
internationale. Posada fut arrêté et trouvé en possession de 33 livres (15 kg)
de plastic C-4. Il se fit infliger une peine de prison de 8 ans pour « avoir
compris la sécurité publique ». Le président panaméen sortant, Mireya Moscoso,
un allié de la communauté cubaine anti-castriste de Floride, amnistia Posada
Carriles. Ce fut son dernier acte avant de quitter ses fonction, et la libération
d'un terroriste international aussi dangereux souleva un tollé au niveau international.
Il existe de nombreuses preuves établissant que Posada Carriles a exercé de
nombreuses activités terroristes. Le Venezuela a un mandat d'arrêt en cours
prévoyant son arrestation sur accusation d'homicides dans l'affaire de l'attentat
contre les lignes aériennes cubaines. Les propres documents de la CIA et du
FBI confirment la participation de Posada Carriles à plusieurs organisations
terroristes et autres activités. La Cour suprême du Venezuela a autorisé la
requête d'extradition sous la loi vénézuélienne, affirmant que les charges contre
l'homme étaient toujours valables.
Conformément au traité d'extradition de 1922 entre les Etats-Unis et le Venezuela,
« toute personne pouvant être accusée ou convaincue de délits commis dans le
cadre de la juridiction de l'une des parties contractantes et spécifiés dans
l'article II de cette convention, et se trouvant soumis à cette juridiction
au moment où le délit a été commis, et qui demandera asile ou sera découverte
sur le territoire de l'autre », sera « livrée à la justice de la nation appropriée
». L'article II du traité inclut les délits de « meurtre, assassinat, homicide
et tentative de meurtre ». Posada Carriles a été accusé de plusieurs cas d'homicides,
de meurtres par les tribunaux vénézuéliens pour son rôle d'auteur intellectuel
de l'attentat contre l'avion de ligne cubain qui tua 73 personnes. L'attentat,
comme l'ont confirmé les documents déclassés de la CIA et du FBI, avait été
préparé par Posada Carriles et les conspirateurs de l'hôtel Anauco Hilton de
Caracas. Par conséquent, les exigences du traité d'extradition sont manifestement
remplies.
Dans ce cas, si les exigences légales ont été remplies, pourquoi les Etats-Unis
sont-ils indécis et éludent-ils la question ?
L'administration Bush pouvait elle réellement croire qu'elle se doit de « protéger
» Posada Carriles en raison des années durant lesquelles il a défendu les intérêts
du gouvernement américain, d'abord en tant que soldat dans l'armée américaine,
de février 1963 à mars 1964 et, ensuite, comme agent de la CIA ? Osama bin Laden,
lui aussi, a été un agent entraîné et payé par le gouvernement américain durant
la guerre d'Afghanistan contre l'ancienne Union soviétique. Mais l'administration
Bush a très rapidement mis une récompense sur sa tête et déclaré qu'il était
un terroriste international après les attentats du 11 septembre 2001 en territoire
américain. Posada Carriles pourrait-il recevoir un traitement spécial du fait
que ses activités terroristes n'ont jamais été dirigées contre les intérêts
américains ? Peut-être tout ce blabla vise-t-il à apaiser la communauté cubano-américaine
de Miami, qui soutient depuis très longtemps la famille Bush, y compris le très
important gouverneur de Floride, Jeb Bush, dont le boulot serait compromis si
l'on venait à faire un affront aux Cubains de Miami.
Posada Carriles fut aussi jadis directeur du contre-espionnage au Venezuela,
le DISIP, l'équivalent du FBI. Il s'agissait certainement d'un poste plus élevé
que celui de simple agent du FBI à 300 dollars par mois. Pourtant, le Venezuela
n'a nullement l'impression d'être redevable à Posada Carriles de la moindre
« protection » ni de quelque traitement spécial que ce soit. Dès que le gouvernement
vénézuélien découvrit son rôle dans l'attentat à la bombe de 1976, il sortit
un mandat réclamant son arrestation. Il ne se vit accorder la moindre faveur
pour ses « services rendus » au Venezuela en tant qu'agent des renseignements.
Et même si les intérêts vénézuéliens ne furent pas directement affectés par
l'attentat contre l'avion cubain, le gouvernement vénézuélien saisit très bien
la notion de « terrorisme international » et de « crime contre l'humanité ».
Il n'est pas surprenant qu'une nation qui est revenue sur sa signature de la
Cour pénale internationale et qui n'a jamais ratifié les conventions et traités
internationaux en matière de droits de l'homme et de terrorisme est potentiellement
disposée à accorder l'asile à un terroriste international. Ce qui surprend,
c'est que les citoyens américains continuent de tolérer qu'on ne remette pas
en question une telle hypocrisie de la part de leur gouvernement. Les membres
de la communauté américaine vont-ils permettre à leur gouvernement de condamner
des actes de terrorisme contre d'autres nations et d'accorder l'asile à des
terroristes internationaux aussi longtemps que ceux-ci ne s'en prennent pas
à des citoyens américains ?
Orlando Bosch avait déjà été catalogué de terroriste par le FBI dans les années
70. N'empêche qu'aujourd'hui, il réside en toute liberté à Miami et avec la
bénédiction de la famille Bush. L'hôte d'autres anciens dictateurs et bourreaux
s'est vu accorder l'asile dans le « pays de la liberté ». Posada Carriles va-t-il
bénéficier du même traitement ?
Le gouvernement vénézuélien est assez mûr pour accepter que son ancien directeur
des services de renseignements doit être livré à la justice pour avoir commis
un crime. La CIA devrait se fourrer la queue entre les jambes et suivre le bon
exemple du Venezuela. Il ne s'agit pas que Bush sauve la face devant Chávez
et Castro, il s'agit simplement qu'un homme responsable de morts horribles d'innocentes
victimes paie pour ses crimes de sorte que ces victimes mêmes et leurs familles
puissent enfin connaître la paix.
**Eva Golinger est une avocate vénézuélienne et américaine spécialisée dans
les lois internationales et dans les questions d'immigration. Elle est l'auteur
de The Chávez Code: Cracking U.S. Intervention in Venezuela (Le code
Chávez : Déjouer l'intervention américaine au Venezuela), disponible sur son
website, www.venezuelafoia.info,
et sur Amazon.com. Les documents du FBI et de la CIA concernant Luis Posada
Carriles et mentionnés dans cet article peuvent être consultés à la page web
des Archives de la Sécurité nationale :
http://www2.gwu.edu/~nsarchiv/NSAEBB/NSAEBB153/index_fr.htm.
VOIR AUSSI : La nature de l'intervention de la CIA au Venezuela
http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2005-03-30%2023:39:17&log=invites
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