Le nouveau document sur la Sécurité Nationale des Etats-Unis: Pourquoi le capital US se lance t-il dans l'aventurisme?

par Fred Goldstein

Le "document sur la Sécurité Nationale des Etats-Unis", qui codifie la doctrine de Bush du Nouvel Ordre Mondial est parvenu au New York Times le 19 septembre, avant qu'il ne soit prévu de le transmettre au Congrès. La nature de la fuite est matière à spéculation, mais il était prévu de la faire coïncider avec le débat sur le lancement d'une guerre non provoquée et d'agression pure contre l'Irak.

Sa publication vient également juste quelques jours après que la Ministre de la Justice allemande, Madame Herta Däubler-Gmelin ait déclaré que le Président George W. Bush utilisait la guerre contre l'Irak pour détourner l'attention des problèmes intérieurs, comme l'avait pratiqué Hitler. Cette déclaration provoqua la consternation à Washington. Le Chancelier allemand Gerhard Schröder, qui remporta les élections malgré un feu de critiques des Etats-Unis, renvoya alors la Ministre alors que les commentateurs bourgeois s'offusquaient de toutes parts de l'outrage de comparer Bush à Adolf Hitler.

Bien évidemment, Hitler était un dictateur fasciste, qui vint au pouvoir en 1933 dans une situation de profonde crise sociale. La dépression économique conduisait à une guerre civile entre les ouvriers et la classe capitaliste, où la question de savoir quelle classe emporterait le pouvoir, commençait à se poser.

Hitler, après avoir été nommé chancelier, consolida son pouvoir en envoyant ses troupes SA supprimer cruellement les millions de communistes, socialistes et hommes et femmes de progrès ainsi que les syndicats ouvriers et toutes formes d'associations ouvrières, le tout sous le thème double de l'anti-bolchévisme et de l'antisémitisme.

De nos jours, il n'y a pas de crise sociale généralisée aux Etats-Unis. Et même si Bush n'obtint son poste qu'en volant les élections aux Démocrates, il préside encore un système politique de démocratie impérialiste. C'est vrai, que celui-ci devient de plus en plus répressif et réactionnaire avec des détours prononcés par le militaire et le FBI. De même, il devient encore plus raciste contre les personnes originaires du Moyen-Orient.

Cependant, les formes de la démocratie capitaliste; comme par exemple, l'existence légale des syndicats ouvriers, subsistent encore et peuvent être utilisées par la classe ouvrière et les opprimés dans leurs luttes.

Dans ce sens, il n'y a pas de comparaison. Mais la Ministre, quels que soient sa politique et ses motifs, faisait référence à un parallèle différent, qui mérite un examen critique.

Le problème du Capital allemand et de celui des Etats-Unis

Hitler convainquit la classe dirigeante allemande de le laisser tenter de conquérir toute l'Europe et l'Union Soviétique. Son discours sur la création d'un troisième Reich qui devait durer mille ans eût une influence très forte sur les puissants financiers et industriels allemands.

La gigantesque industrie moderne et largement militarisée de l'Allemagne était à même de produire énormément, mais elle était empêchée par les autres puissances impérialistes d'accaparer les domaines d'exploitation et de pillages des colonies riches en ressources.

Leur soif de superprofits comme ceux que la Grande-Bretagne, la France, la Belgique et la Hollande volaient au monde colonisé, ne pouvait être étanchée. Dans cette situation, les perspectives d'une nouvelle crise économique et sociale persuadèrent les banquiers et patrons de soutenir l'aventurisme militaire expansionniste des Nazis.

De plus, ils avaient une confiance sans faille en la puissante machine militaire et moderne allemande, dans sa technique de pointe dans le domaine des fusées, de sa puissante aviation et de ses nombreuses divisions blindées.

La victoire des Nazis dans la contre-révolution intérieure ne résolu pas la crise de l'impérialisme allemand. Il devait encore s'étendre sur la scène internationale.

La promesse de nouvelles aires d'exploitation

Le document de l'administration Bush sur la Stratégie de Sécurité Nationale (SSN) porte un accent considérable sur la force militaire absolue du Pentagone. Le New York Times du 20 septembre écrit que "l'un des éléments les plus frappant du document de la nouvelle stratégie est son insistance sur le fait 'que le président n'a aucune intention de permettre à une quelconque puissance étrangère de combler l'avantage énorme que les Etats-Unis ont creusé depuis la disparition de l'Union Soviétique, il y a plus de dix ans. ... Nos forces en sont capables', le document de M. Bush prévoit 'de dissuader les adversaires potentiels de poursuivre un développement militaire en espérant surpasser ou égaliser la puissance des Etats-Unis'."

Le document est rempli de menaces militaires, y compris du droit de première frappe nucléaire. Du point de vue des geo-stratèges militaires de droite dans l'establishment US, ce document se lit comme un rêve devenu réalité, même si l'on prétend que Bush l'ait "atténué" en certains endroits car cela semblait "arrogant". Alors maintenant, ce n'est plus le cas?

Du point de vue de la classe dirigeante: des industriels, des banquiers et monopolistes des entreprises transnationales, d'autres parties du document sont également très avantageuses. Ceux-ci le trouvent d'autant plus attrayant que le krach boursier en pente douce se poursuit, que les bénéfices bidons et les scandales des entreprises s'entassent et que la surproduction capitaliste, la déflation et une baisse des profits menacent les comités de direction patronale.

Les patrons et banquiers préfèrent bien entendu les formes "stables" de pillage et d'exploitation, qui fonctionnent à travers les dispositifs huilés des opérations d'entreprises auxquels s'ajoutent l'extorsion par le FMI, le chantage, l'espionnage industriel etc... Ils ne s'engageront à l'aventure avec le risque d'instabilité que cela comporte, seulement lorsque ce dernier est considéré comme le moins mauvais mal en comparaison à une baisse des profits de longue durée et la possibilité d'un écrasement économique.

Depuis le début de la crise économique asiatique en 1998, le chef de la Banque Centrale américaine, Alan Greenspan et les milieux financiers sont occupés à éviter une crise économique. En fait, Greenspan a déversé directement des centaines de milliards de dollars dans l'économie pendant la période 1998-99. En baissant les taux d'intérêts, la Banque Centrale a livré des billions de dollars à pas cher à Wall Street.

Tous les domaines de l'économie étouffent sous les surplus

Une large étude de l'état des affaires dans le Washington Post du 25 août donne une impression de ce à quoi la classe dirigeante fait face.

En décrivant l'épidémie de surproduction capitaliste, ou ce que les bourgeois appellent la "surcapacité", l'étude du journal constate "On peut l'observer actuellement dans une large gamme: l'agriculture, la production automobile, la publicité, la chimie, la production d'ordinateurs et de programmes informatiques, les services de conseils et financiers, la production forestière, le mobilier, la production minière, la vente au détail, la sidérurgie, le textile, les télécommunications, le transport routier et la production électrique entre autres exemples. Dans presque tous les cas, ce phénomène est accompagné par des prix stables ou en baisse. ...

"Face à la masse d'argent bon marché en provenance de Wall Street, des entreprises de toutes sortes se sont développées et ont élargi leurs capacités", poursuit l'analyse. Actuellement, plus d'un quart de l'industrie a arrêté de produire, et cette proportion ne fait qu'augmenter tous les jours.

Pour la première fois depuis les années 30, à l'époque de la grande dépression, les Etats-Unis font face à une déflation, ce qui signifie des profits en baisse, moins de bénéfices et au bout du compte de grandes pertes pour les patrons ainsi que chômage et privations pour la classe ouvrière.

De nombreux exemples sont cités dans l'étude du journal. Entre autres, l'industrie aéronautique: les effectifs des compagnies aériennes ont diminué de 120.000 en 12 mois; 100.000 licenciements supplémentaires sont prévus. Le journal rapporte que 500 avions commerciaux, dont beaucoup d'avions flambant neufs, restent au sol dans le désert de Californie à Victorville. On y montre que "les compagnies ont commencé à retarder ou à annuler les contrats de nouveaux avions et de réacteurs de chez Boeing, Airbus, General Electric, United Technologies Corp. et de leur large réseau de fournisseurs."

Ce développement se retrouve dans tous les domaines, des télécommunications aux hôtels jusqu'aux professions juridiques.

En effet, la classe dirigeante US vient juste de terminer de traverser une longue période de révolution de la production et des communications, ce que l'on appelle la révolution scientifique et technique. Greenspan et d'autres se sont flattés des grandes augmentations de productivité, ce qui signifie en fait, le niveau de valeur ajoutée ou le degré d'exploitation des travailleurs. C'est précisément cette montée en puissance des moyens de production qui exerce une pression sur le capitalisme dans le monde entier.

Le problème du Capital US, c'est le capitalisme lui-même

Contrairement à l'impérialisme allemand des années 30, l'impérialisme US n'est pas une puissance restreinte dans sa sphère d'exploitation par aucun rival impérialiste. Au contraire, les banques et entreprises transnationales des Etats-Unis sont présentes partout dans le monde avec des unités de production, des réseaux de distribution et des bureaux financiers.

Cependant, cette nouvelle génération d'industrie capitaliste modernisée est tellement efficace que l'état actuel d'expansion impérialiste US est totalement insuffisant pour rendre tous ces investissements profitable. A l'instar des impérialistes allemands des années 30, les capitalistes de la finance US se sentent de plus en plus limités et de plus en plus enclins à soutenir le Nouvel Ordre Mondial de Bush.

Le document sur la SSN annonce que l'un des ses principaux objectifs est "de déclencher une nouvelle ère de croissance grâce à des marchés libres et le libre échange".

Washington utilisera "notre engagement économique avec d'autres pays" pour soutenir "une politique de lois favorables à la croissance et de règles pour encourager l'investissement", "un régime de taxes qui améliore les encouragements au travail et à l'investissement", des systèmes financiers solides qui permettent au capital d'être utilisé de la manière la plus efficace", "une politique fiscale saine pour soutenir l'activité des affaires", "libre échange qui assure de nouveaux champs de croissance".

Le document est tissu de références qui visent directement les bénéfices de la bourgeoise impérialiste. Cependant tout ceci est lié à une domination militaire et politique du monde.

Le fait qu'il ait été dévoilé en plein milieu du débat sur l'Irak, tend à envoyer un message à la classe dirigeante, qu'une guerre contre l'Irak fait simplement partie d'un plan bien plus large visant à résoudre leurs problèmes. Bien sûr, le clan Bush-Cheney-Rumsfeld-Powell-Wolfowitz veut détruire la Révolution Irakienne de 1958. Bien sûr, ils veulent s'emparer des 110 milliards de barils de pétrole. Mais ils savent que la crise de surproduction d'une économie capitaliste qui produit un PIB de 10 billions de dollars ne peut être simplement résolue en conquérant l'Irak.

Le document vise la Chine

En fait, le document vise directement la République Populaire de Chine, en disant aux dirigeants chinois d'arrêter le développement militaire et que seule la restauration du capitalisme est acceptable pour Washington. On y dénonce les dirigeants chinois car ils "n'ont pas encore fait la nouvelle série de choix fondamentaux concernant la nature de leur Etat".

On y fait toute une série d'exigences politiques et sociales arrogantes, et ainsi est offert à la classe dirigeante ici, la perspective que l'administration Bush créera un "espace vital" dans ce pays de 1,3 milliard d'habitants. De plus, on fait allusion à une plus grande ouverture de l'Inde et de la Russie.

Ce document fut rédigé par un groupe originaire des administrations Reagan et Bush et marqué par l'époque de l'effondrement de l'URSS, de la retraite de la Chine et des revers des luttes de libération nationale. Leur mode de pensée est formé par la contre-révolution qu'ils considèrent comme permanente.

Le document entier présuppose que les masses du monde, y compris les ouvriers et les opprimés des Etats-Unis, resteront constamment en retraite. C'est ce qui rend illusoire tout le document.

Le groupe Bush tente d'échapper aux contradictions du capitalisme en s'engageant dans l'aventurisme mais c'est le remède pour relancer les luttes des masses et finalement détruire le soi-disant Nouvel Ordre Mondial.

[Goldstein est membre du Secrétariat du Parti Workers World]

ceci est une traduction de l'original en anglais disponible à www.workers.org

Via Workers World News Service
Reproduction de l'édition du 3 octobre 2002
du journal "Workers World" (le Monde Ouvrier)

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