Histoire d’une chanson

ALESSANDRO PORTELLI

Nous étions en 1985 et, avec la Lega di Cultura di Piadena, nous avions organisé la visite de deux grands musiciens américains, Guy et Candie Carawan, et un concert dans le caveau de la mairie transformé en petit théâtre avec une acoustique fantastique. Le public était composé de camarades, pour la plupart d’origine ouvrière, qui avaient à l'égard de l’Amérique et de sa culture une saine méfiance anti-impérialiste. Ils écoutèrent cependant, participant et saisis, les sons inhabituels de la mountain music du Sud des Etats-Unis ; mais ensuite, au début de la dernière chanson, en silence, et un après l’autre, comme s’ils étaient en train d’écouter quelque chose de sacré, ils se mirent debout. De l’Amérique, ils savaient peu de choses, mais celle là ils l’avaient reconnue, et l'écoutaient comme une des leurs : c’était We Shall Overcome.

We Shall Overcome : on y arrivera, on dépassera ça aussi. Aujourd’hui, c’est Bruce Sprinsgteen qui nous la propose, dans le cd intitulé justement We Shall Overcome. Dans la tradition afro-américaine du gospel et du spiritual, se trouve cette image récurrente de la vie comme un parcours fait d’épreuves et d’obstacles matériels et spirituels à dépasser, un voyage difficile à accomplir en franchissant des montagnes, en passant par dessus (over, exactement). Dans une vidéo réalisée par les Carawan, Hugh Cowans, prédicateur et syndicaliste des mines de Harlan, chante avec sa femme Julia un morceau de gospel traditionnel, How I Got Over : comment j’ai dépassé toutes les aspérités pour arriver jusqu’ici. Dans le livre The Gospel Sound, grand classique de l'histoire du gospel, Tony Heilbut note que dans l'hymne Amazing Grace, très aimé par les noirs et les blancs, la strophe la plus chère aux afro américains est celle qui dit : « A travers dangers, épreuves et embûches nous sommes arrivés jusqu'ici » (we have already come). Si nous mettons ensemble le over de How I Got over et le come de Amazing Grace le résultat est justement ceci : over/come.

L'histoire, donc, vient de loin. Elle commence dans les cales des navires négriers (Amazing Grace, paradoxalement, a été écrite par un négrier repenti de Liverpool, au 18ème siècle) ; elle continue à travers les dangers et les embûches des plantations et des mines. Et prend ensuite un tournant dans les années Trente, en pleine Dépression. C'est là que deux étudiants (blancs) en théologie, élèves de Reinhold Niebhut, reviennent dans les collines de leur Tennessee natal pour fonder une école populaire. C'était les années terribles de la répression anti-ouvrière, dans le Sud fondamentaliste et raciste, mais ils n'avaient pas peur. Ils s'appelaient Myles Horton et Don West : l'école qu'ils fondèrent s'appela Highlander, et devint rapidement le lieu de formation des cadres du mouvement syndical de tout le Sud. Un lieu subversif non seulement par la perspective de classe qui l'animait, mais aussi parce que c'était le seul endroit dans tout le sud qui refusait de pratiquer la séparation entre blancs et noirs.

L'idée de Highlander était que l'enseignement était réciproque, que les « enseignants » apprenaient des « élèves » - mineurs, paysans, ouvriers du textile- autant que les élèves apprenaient d'eux. Il s'agissait ainsi d'écouter et d'apprendre, en collectant la musique et les histoires, et en allant sur les lieux où prenait forme la culture de résistance du monde populaire. En allant par exemple à Davidson et à Wilder, deux villages miniers perdus où le leader de la grève, Barney Graham avait été assassiné par les sicaires de l'entreprise ; sa fille chanta la lutte et la mort de son père dans une chanson mémorable. Myles Horton était là, parla, écouta, collecta la chanson et fut arrêté en étant accusé d' « être venu sur le lieu, d'avoir pris des informations sur la grève et de les avoir diffusées à l'extérieur ». A cette époque et dans ces régions, c'était un délit.

En 1941, Zilphia, la femme de Myles, était en Caroline du Nord, pour la grève des journaliers noirs des plantations de tabac, et elle les entendit chanter un spiritual peu connu : I'll Overcom, Someday, j'y arriverai, un jour. Les spirituals se transforment facilement en chansons de lutte parce qu'ils se prêtent à un usage collectif immédiat : la forme la plus commune, comme dans We Shall Overcome est celle d'une partie fixe qui se répète jusqu'à ce que tout le monde l'apprenne (deep in my heart, I do believe : au plus profond de mon coeur, je crois vraiment que j'y arriverai, un jour), et d'une partie mobile, que chacun peut changer et improviser, en l'adaptant aux situations et aux états d'âme du moment. I'll Overcome, Someday, vint s'ajouter aux archives de Highlander (moi aussi, avec des frissons,  j'entendis cet enregistrement un demi siècle plus tard) et elle resta là jusqu'à une autre phase de l'histoire.

Avec l'après-guerre et la Guerre froide, les relations entre Highlander et les syndicats se refroidirent jusqu'à se rompre : accusés de communisme, Horton et son école sont mis à l'écart du mouvement ouvrier ; en 1963, l'école est incendiée par le Ku Klux Klan et le gouvernement du Tennessee la fait fermer. Mais ils ne perdent pas courage : l'école rouvre un peu plus loin et sous une autre raison sociale ; une autre épreuve dépassée, et entre temps elle a aussi changé de rôle et d'interlocuteurs. Dans le Sud, le conflit ouvrier s'est éteint dans la répression mais la question raciale devient explosive, et Highlander se convertit à cette nouvelle cause, en se consacrant à la formation des cadres du mouvement pour les droits civils. Rosa Parks, couturière de Montgomery, Alabama, fréquente un atelier de Highlander ; rentrée chez elle, son fameux refus de céder sa place dans un autobus où est appliquée la ségrégation déchaîne le boycott qui va être le début de tout le reste. Plus tard, à Highlander, c'est Martin Luther King lui même qui vient, et cette visite sert aux racistes pour l'accuser de fréquentations communistes...

Dans les rencontres avec les cadres du mouvement qui naît, Guy Carawan, qui s'occupait des programmes culturels de Highlander, repropose à la nouvelle génération afro américaine la tradition musicale du spiritual et du gospel comme chanson de lutte. L'idée est d'abord accueillie très froidement : les nouveaux militants sont jeunes, ils ont grandi avec le rythm and blues, et cette musique, ils trouvent que c’est une musique d'esclaves et de journaliers, ce qu'elle était en effet. Mais eux, ils ont honte de cette histoire d'oppression et de pauvreté et n'ont pas très envie qu'on la leur rappelle. Puis, au fur et à mesure que la lutte s'étend, et qu'entrent aussi en scène des générations moins jeunes et des couches sociales plus populaires, le pouvoir unificateur de la musique a le dessus et le mouvement trouve son langage musical de masse. Guy Carawan avait changé I'll Overcome en We Shall Overcome, de l'espoir à la certitude du futur, du singulier au collectif (comme de How I Got over à We have already come). Pete Seeger vint à Highlander, il l'entendit chanter dans les manifestations en Alabama, à Mississipi, il la ramena à New York dans un inoubliable concert à Carnegie Hall, et de là la chanson arriva jusqu'au caveau de Piadena. Et à Bruce Springsteen, dans un disque où lui tiennent compagnie non moins de trois autres spirituals venant des luttes afro-américaines ; et qui, avec une dédicace explicite à Pete Seeger ( le sous-titre est The Seeger Sesisons) se reconnecte directement à cette histoire.

Bruce Springsteen aussi a ajouté la sienne. On n'est pas dans une période d'hymnes collectifs et de manifestations de masse, aujourd'hui ; du coup son We Shall Overcome retrouve à sa façon la dimension des origines, non moins forte mais plus intime: darling, we shall overcome, someday. Le « nous » introduit par Guy Carawan est maintenant « nous deux ». Dès Thunder Road, dans les chansons de Bruce Springsteen, le couple n'est pas un monde fermé mais la cellule de base d'une société autre, le début du dépassement de la solitude et de l'égoïsme. Un hymne religieux est devenu une chanson de lutte, et maintenant la chanson de lutte se découvre aussi chanson d'amour. Mais le message est toujours le même : moi, nous deux, nous tous, nous y sommes arrivés jusqu'à présent, et nous y arriverons, encore.

Edition de samedi 27 mai 2006 de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/27-Maggio-2006/html

Traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio

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