QUAND LES BANQUES JOUENT LES APPRENTIS SORCIERS
Tout projet de changement social exige la reprise du contrôle
social et politique sur les banques.
L’article qui suit est paru dans le quotidien LA TRIBUNE de ce jour 24
Janvier. Ecrit par un homme du sérail , il a le mérite d’exposer
sans fard le mécanisme de la crise bancaire actuelle et de montrer l’ampleur
des phénomènes financiers qui échappent à tout contrôle
et dépassent toute mesure de l’activité productrice de l’espèce
humaine. Cette « hubris financière » ne pourra pas être
sanctionnée par de simples correctifs techniques dont les dirigeants
des banques vont soudainement et en public reconnaître l’urgence
et la nécessité. Leur mise en œuvre, si elle a vraiment lieu,
sera discrète et n’empêchera pas une autre crise.
Le problème est bien celui de la reprise du contrôle de la monnaie
et des banques par les instances politiques. Ces « bulles » qui
gonflent et qui créent des points de PIB qui ne sont que du vent, puis
qui explosent en gommant autant de PIB qu’elles en ont fabriqué
auparavant ne correspondent à aucune activité économique
réelle. Mais l’argent ainsi fabriqué artificiellement et
qui circule sans frein a un pouvoir dévastateur mondial : rachats, restructurations,
prix qui flambent, financement d’activités stériles ou létales,
déstabilisation de gouvernements, corruption de dirigeants. C’est
le pouvoir sauvage du Capital en liberté !
COmaguer
LA CRISE EST NÉE D’UN RECYCLAGE MONSTRUEUX DE
PAPIER FINANCIER, VERSION MODERNE DES ASSIGNATS, CENTRIFUGÉ PAR LES RESEAUX
INFORMATIQUES ET LES ARTIFICES MATHEMATIQUES, BASÉ SUR LA CROYANCE MAGIQUE
EN « LA MAIN INVISIBLE DU MARCHÉ».
UNE FOIS ENCORE, LES ANALYSTES SONT PRIS LA MAIN DANS LE SAC DE CONFLITS D’INTÉRÊTS,
SINON D’INCOMPÉTENCE
Dans la superbe crise financière qui vient de nous sauter à la figure, l’immobilier américain avec ses subprime a bon dos: ce n’est pas le fond de l’affaire. Toutes les crises financières se ressemblent, seul l’objet change [les tulipes (1637), le sucre (1974), Internet (2001)...]. Le problème, cette fois, est que l’on ne comprend plus rien à la nature et au contenu du papier financier, tant les acteurs ont fait preuve de créativité et tant les sommes en jeu sont colossales.
Au départ tout est simple. Il s’agit d’élargir l’accès au marché immobilier américain à tous les ménages, même les plus fragiles. Les banques prêtent donc auxdits ménages en créant une prime exceptionnelle (subprime) pour le risque de défaut. Elles vont ainsi détenir dans leurs comptes une quantité de papier, contrepartie de ces prêts risqués, qui sont autant de revenus futurs au fur et à mesure des remboursements supposés. Rien que du potentiel positif donc. Les banques vont alors construire une fusée à trois étages, de plus en plus gros et opaques. Ces trois étages S’appellent ABS (asset backed securities), CDO (collateralixed debt obligations) et SW (special investment vehicles). La clé pour comprendre le problème est le concept de « titrisation »: on amalgame tous les papiers financiers que l’on détient et on compose un gros paquet virtuel découpé par morceaux. Ces morceaux sont revendus à d’autres banques, dotés d’une valeur et d’un cours.
Quatre fois le PIB de la France !
Le premier étage de la fusée est constitué,
pour la titrisation, des ABS, apparemment solidement gagées: deux tiers
sur des hypothèques immobilières (mais à quelle valeur
réelle ?) et un tiers sur d’autres actifs financiers, comme les
cartes de crédit par exemple. Les ABS à elles seules représentent
10700 milliards de dollars, ce qui donne le vertige (4 fois le PIB de la France
!), lorsqu’on sait que le PIB mondial (2007) représente 50.000
milliards de dollars et la masse des dépôts bancaires mondiaux
38.500 milliards de dollars.
C’est là qu’intervient la finance dite « structurée
» pour construire le deuxième étage de la fusée.
Une banque d’affaires rachète des titres d’ABS et eu compose.
un nouvel assemblage (un bout de subprimes pourries, un bout d’obligations
un peu moins mauvaises, un bout de cartes de crédit, etc.) qu’elle
empaquette dans un nouvel emballage, appelé CDO. II est le résultat
d’une cuisine interne opaque que seuls quelques matheux créatif
comprennent, sans maîtriser les créatures étranges sorties
de leurs laboratoires.
Ces banques commencent alors à vendre massivement des CDO toujours plus
sophistiqués, qui se mettent à circuler sur le marché.
Leur nombre et leur composition font qu’ils acquièrent une valeur
virtuelle magique, à laquelle personne ne comprend plus rien, même
les professionnels qui les achètent. Mais dans la sphère financière
il est très tendance de fabriquer et d’acheter du CDO, comme des
moutons de Panurge. En outre, les agences de notation se mettent à attribuer
des notes aux CDO. Or nombre d’entre eux dotés de la meilleure
notation contiennent aussi des subprimes pourries: une fois encore, les analystes
sont pris la main dans le sac de conflits d’intérêts, sinon
d’incompétence. Avec le foisonnement des CDO (400 milliards de
dollars émis pour la seule année 2007), on ne sait plus où
est le risque, qui détient quoi, qui fait quoi f Le troisième
étage de la fusée est prêt à entrer en action. il
est diabolique.
Pas de rapports fastidieux.
La rotation des CDO rapporte énormément d’argent, mais ils sont trop visibles. Les ABS et les CDO ne sont que des instruments. Les banques se mettent donc à créer des « véhicules » d’investissement (SIV), ou « tuyaux » (conduits en américain) domiciliés à droite et à gauche, où elles mettent des tonnes de CDO de toutes sortes. Les SW sont hors bilan (Enron où es-tu ?), ce qui est commode: pas de rapports fastidieux, pas de ratios Cooke, ces « véhicules » sont contrôlés par la banque sans (techniquement) lui appartenir, ils se refinancent sur le papier commercial à court terme, ils ont le rendement exceptionnel des CDO. Les SW rappellent furieusement les investment trusts de la crise, de 1929... qui avaient explosé dans la tourmente. C’est l’aubaine du siècle. Tout le monde se rue sur le papier, d’autant, plus que les transactions électroniques accélèrent considérablement la vitesse de circulation des capitaux. Les banques créent du papier supplémentaire pour alimenter la demande, exactement comme pour les assignats. En pleine euphorie, la sphère financière, si l’on peut dire, marche sur la tête.
JACQUES GRAVEREAU
Coauteur de « Crises financières »
(Économica), directeur de l' Institut HEC Eurasia .
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