| Biocarburants : une partie du débat passe à la trappe |
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D’une manière générale, lorsqu’on
commence à voir fleurir, dans une même période et dans tous les médias
– télés, radios, journaux, magazines, etc. – des articles, des documentaires,
des reportages et autres interviews, abondant dans le même sens sur
le même sujet avec une étonnante unanimité, on peut commencer à se
demander s’il n’y aurait pas par hasard une campagne en cours sur
le sujet. Quand tous les journalistes tombent d’accord mais que les
points occultés sont uniformément les mêmes, il ne reste plus guère
de doute. La densité du battage dépend en principe du ciblage.
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Si Israël attaque pour
la énième fois le Liban par exemple, le ciblage est très large et
le battage très dense, parce que tout le monde doit garder clairement
en tête qu’Israël – qui comme d’habitude n’est pas l’agresseur mais
la victime – « a le droit de se défendre. » Si le ciblage est plus
restreint ou plus spécifique, le battage est plus sporadique et concerne
seulement certaines émissions ou certaines publications dont le public
particulier constitue ce que militaires, publicistes, hommes d’affaires
et politiciens appellent « le cœur de cible » – le reste de la population
n’étant a priori réellement concerné ni par le matraquage ni par le
point de débat sur lequel il porte. Très progressivement, par répétition,
le battage (virtuellement polémique) se substitue au débat public,
lui fixe des limites, et le cristallise sur quelques points précis,
pour mieux occulter ceux dont nos bienveillants mentors jugent préférable
qu’on ne discute pas trop : la « Doxa », les points de doctrine que
notre « modèle occidental » ne tolère pas de voir remis en cause.
Dans le débat actuel sur les « biocarburants », la dichotomie parait
bien nette entre les défenseurs du « principe de précaution » – dans
la mouvance altermondialiste (le cœur de cible) – et leurs opposants,
plutôt partisans du « Ayez foi en la science, elle offrira toujours
les solutions aux problèmes qu’elle génère. » La problématique reste
toujours circonscrite autour des mêmes points, donnés pour cruciaux,
ceux dont il est « politiquement correct » de débattre parce qu’ils
constituent des enjeux intéressants pour nos élites. Les aspects éludés
ou passés à la trappe sont toujours les mêmes, ce qui évite un élargissement
du débat susceptible d’aboutir à une critique systémique, autrement
dit, à une remise en cause du système en tant que tel ou du « modèle
de développement occidental » comme unique système viable possible
et idéal indépassable. Préserver ce modèle de toute critique ou analyse
globale factuelle (non-théorique) est littéralement la fonction sociétale
de médias diversifiés mais néanmoins organisés « en groupes multimédias
», c'est-à-dire la fonction dans la société (dans les sociétés occidentales
ou occidentalisées) de notre industrie médiatique.
Qu’est-ce donc qui n’apparaît pas
dans le « débat » sur les biocarburants ?
1) Le poids des mots…
Le premier point est presque un détail, un
point de vocabulaire. C’est la différence sémantique entre « biocarburants
» et « agro-carburants ». L’utilisation occasionnelle du second terme
est une sorte de seuil qui marque la limite de ce qu’on peut accorder
aux plus pointilleux, aux « extrémistes », en gage de crédibilité.
Pour les moins avertis, une campagne contre les « biocarburants »
entache la démarche bio et tout ce qui s’y rapporte, et la fait apparaître
comme fortement susceptible de sombrer dans des dérives mercantilistes
dénoncées ici comme génocidaires. Le lapsus n’est pas anodin lorsqu’on
parle de productions agricoles de masse et qu’on vise un public d’anti-OGM.
« Bio » étant synonyme d’écologique (on parle même parfois d’éco-carburants),
l’amalgame paradoxal génocide/bio ne fait qu’augmenter la confusion
chez ceux qui sont les moins soucieux de ce type de nuances. En réalité
les agro-carburants mis en cause sont tout sauf « bio » et impliquent
au contraire, comme toute production agricole de masse, un recours
massif aux intrants (engrais, pesticides, fongicides et herbicides
chimiques). De fait, c’est le terme d’agro-carburant qui devrait être
utilisé systématiquement. Précisément, ce n’est pas le cas, mais il
l’est au moins de temps en temps… Pour le reste, c’est différent !
2) Le point de focale
Le second point est la réduction quasi-systématique
de la notion d’agro-carburant à la seule production d’esthers d’huiles
ou d’esthers de glycol, qui nécessitent de très grosses installations
et terme de production et de transformation, et pour lesquels une
énorme quantité de biomasse est nécessaire à la production d’une infime
quantité de carburant. Cette démarche industrielle est effectivement
d’autant plus choquante que les moteurs diesels dits « d’ancienne
génération » avaient été initialement conçus pour tourner, si nécessaire,
avec un mélange d’huile végétale et de pétrole et sont réputés pouvoir
tourner aujourd’hui encore (sans modification structurelle) à l’huile
végétale seule, pourvu qu’elle soit très pure et très fluide. Les
diesels de nouvelle génération en revanche, ont été modifiés de telle
façon qu’ils ne peuvent plus fonctionner à l’huile sans être considérablement
modifiés.
Dans le monde entier, de nombreuses petites entreprises s’efforcent
aujourd’hui de chercher (avec des moyens financiers souvent dérisoires)
des moyens de perfectionner ces diesels d’ancienne génération afin
d’éliminer les inconvénients des « huiles carburant » (comme leur
manque de fluidité), de réduire la consommation, les gaz d’échappement
(notoirement plus visibles mais bien moins toxiques que ceux du pétrole),
de faire tourner les moteurs sur une émulsion stabilisée d’eau et
de pétrole, d’eau et d’huile, d’huile et de gaz liquide (butane ou
méthane), etc. D’autres modifient des moteurs à essence pour remplacer
le mélange air/essence par un mélange air/méthane (le gazogène des
années quarante) ou hydrogène/oxygène (avec de la vapeur d’eau à la
sortie du pot d’échappement), et ça marche au prix de modifications
minimes.
Mais ce sont les grands groupes qui s’opposent à ce type d’évolution.
Ceux-là même qui avaient jadis acheté tous les brevets susceptibles
de mettre en cause leur précieuse production. Depuis une quinzaine
d’années, ces brevets basculent les uns après les autres dans le domaine
public. Ce sont aussi principalement ces grands groupes qui financent
la recherche et documentent l’information dans ce domaine. Or, pour
eux, produire des véhicules pouvant refaire le plein chez le premier
péquenot venu disposant d’un champ de tournesols, d’un moulin à huile
et d’une pompe – ou d’un tas de lisier sous cloche et d’un compresseur
– serait une pure hérésie capable de ruiner les fondements mêmes de
l’hégémonie des puissances occidentales.
C’est pas simplement du fanatisme, c’est parfaitement exact ! Les
trois pays « alignés » disposant d’un siège de membre permanent au
Conseil de Sécurité des Nations Unies (qui leur donne droit de veto
sur toutes les décisions internationales, y compris celles visant
à modifier les rapports de forces au sein de l’ONU ou à imposer à
tous les Etats-membres de respecter le droit international et la Charte
des Nations Unies sous peine de sanctions), à savoir la France, le
Royaume-Uni et les USA, sont aussi, à l’échelle mondiale les trois
plus gros vendeurs d’armement (environ 75 % des ventes officielles,
selon Amnesty International – outre qu’ils demeurent indirectement
leaders dans les ventes officieuses ou illicites de stocks). Curieusement,
le trio est aussi largement en tête des plus gros vendeurs internationaux
de produits pétroliers dérivés (carburants et pétrochimie). Si les
spécialistes de ce domaine répètent inlassablement que les Majors
occidentales sont désormais minoritaires par rapport aux compagnies
nationales dans la production de brut, ils n’ignorent absolument pas
que, contrairement aux grandes firmes occidentales, ces compagnies
nationales ne sont majoritaires que dans leur propre pays. A de rares
exceptions près, dans la plupart des pays du globe, ce sont les installation
des groupes Shell, Texaco, Exxon, BP (British Petroleum) et Total-Fina-Efl
qui dominent la distribution de carburants, qu’il s’agisse des stations
service, du fuel naval ou du kérosène.
Parce qu’elle permet de maintenir, dans les pays à ressources, des
gouvernements non démocratiques très conciliants ou de renverser ceux
qui gênent, l’hégémonie en matière de ventes d’armes, intrinsèquement
liée au contrôle des ressources, permet notamment à ces membres permanents
de pérenniser un tel état de choses. Sur le plan international, des
stations services autonomes équivaudraient en outre à un suicide boursier.
On peur être actionnaire de Total ou BP, mais pas de Monsieur Marcel,
cultivateur dans le Berry… Selon certains commentateurs de la presse
automobile, les constructeurs de ce secteur s’achemineraient donc
vers un abandon pur et simple du moteur du diesel, jugé trop polluant
(sic). Il resterait néanmoins l’apanage du transport maritime, fluvial
et ferroviaire, dont l’approvisionnement est plus étroitement contrôlé.
Dans cette optique, les agro-carburants ne sont intéressants que s’ils
nécessitent et constituent une industrie lourde, très centralisée,
cotée en bourse et totalement contrôlable.
3) Le « génocide Bio »
Troisième argument, et dont l’impact est particulièrement
observable dans les milieux altermondialistes : « Les biocarburants
sont l’une des principales causes de déforestation aujourd’hui et
sont déjà la cause des famines de demain. Malgré les ravages de l’effet
de serre, on coupe des forêts pour nourrir des moteurs alors que des
gens meurent de faim… » En fait, l’amalgame de ces trois problématiques
est assez pervers et il est certainement préférable de les traiter
séparément.
La déforestation ne date pas d’hier, mais elle n’en est pas moins
récente et gravissime. Lorsqu’on traverse la Côte d’Ivoire du sud
au nord, ce sont à perte de vue des kilomètres carrés de forêts dévastées
où littéralement rien ne dépasse les 2m50, à l’exception de quelques
géants isolés qui rappellent que la canopée se trouvait autrefois
à près de 50 mètres de hauteur. En Amazonie, le spectacle est le même
et les bras de l’Amazone sèchent les uns après les autres. Même chose
au Congo, en Indonésie, aux Philippines, etc. En une quarantaine d’années
à peine, depuis la fin des années soixante et l’arrivée des tronçonneuses,
la destruction des grandes zones de forêt de la ceinture tropico-équatoriale
n’a jamais cessé de s’accélérer, sans jamais défrayer la chronique.
La principale cause de ce phénomène demeure le degré de corruption
ahurissant qui maintient les cours des bois exotiques à un niveau
prodigieusement bas, ce qui permet aux pays qui en consomment les
plus grosses quantités de ne pas trouver rentable de subvenir à leurs
propres besoins en la matière. Les bois occidentaux coûtent plus cher
notamment parce qu’on les replante et qu’ils proviennent généralement
de forêts privées.
Dans les forêts primaires sub-tropicales, dont personne n’est propriétaire,
à peine 10 à 15 % de ce qui est abattu est expédié : seulement certaines
essences et seulement les plus grosses billes. Le reste est laissé
en chablis (en vrac au sol) et après quelques mois de séchage, on
balance par hélicoptère (dans certaines régions au moins) des bombes
de napalm pour faire place nette. Chaque année, pour expliquer les
nuages de fumée qui couvrent le paysage sur des centaines de kilomètres
carrés (de Bornéo jusqu’au nord de Sumatra, notamment), les compagnies
forestières et les Etats qui les soutiennent ont alors le cynisme
de financer articles et documentaires sur les tribus locales et les
paysans sans terres, qui pratiquent encore la culture sur brûlis sans
pouvoir maîtriser les incendies qu’ils provoquent. Rappelons qu’il
s’agit de « rain-forests », des forêts qui génèrent quotidiennement
leur propre pluviométrie et ne peuvent littéralement pas brûler tant
qu’elles sont debout. Les télévisions locales diffusent des images
de fronts d’incendies atteignant la pleine forêt en lisière des zones
de coupe mais ne filment jamais les kilomètres carrés de chablis qui
attendent de brûler. Ces images font fréquemment le tour du monde.
La plupart de ces étendues ne sont jamais replantées en quoi que ce
soit. Ces forêts se nourrissent de leur propre substance. Sans elles,
leurs sols sont quasiment stériles. Tous les spécialistes de ce domaine
le savent, ce ne sont pas les biocarburants mais la totale impunité
des marchands de bois qui est à l’origine de la déforestation galopante
de ces cinquante dernières années et elle resterait de toute façon
en augmentation constante, biocarburants ou pas.
4) Changez de couverture !
S’agissant de l’effet de serre, on nous rabâche
depuis des années que la pire des fièvres ne tient en réalité qu’au
nombre des couvertures. « Les gaz ! Le poumon vous dis-je, le poumon
! » CO2 et Méthane. Le CO2, c’est votre voiture et vos excès de vitesse.
Le méthane c’est les ruminants et les rizières. Tout le monde a une
voiture, tout le monde mange de la viande, donc tout le monde est
responsable, et ceux qui mangent du riz encore plus que les autres
! A quoi bon chercher plus loin ? L’industrie ? Coupable ? Mais vous
n’y pensez pas ?
Contrairement à un feuillage, un sol nu peut chauffer au soleil jusqu’au-delà
de 50°. Tous les randonneurs savent qu’un sous-bois est plus frais
en été qu’une plaine sèche. N’importe quel élève pilote sait que l’air
n’est pas chauffé par le soleil mais par le sol qui transforme en
chaleur les rayons du soleil. L’air monte au-dessus des champs, parce
qu’il est chaud, et descend au-dessus des forêts à cause de la fraîcheur
qu’elles génèrent. Elles génèrent aussi des nuages qui empêchent le
sol de chauffer, rafraîchissent l’air et finissent en pluies… Outre
qu’elles sont le « poumon de la planète », parce qu’elles transforment
le gaz carbonique en oxygène, les forêts en sont, avec les océans,
le principal régulateur thermique. Evoquer systématiquement l’effet
de serre en s’en tenant à la teneur de l’atmosphère en méthane et
en gaz carbonique, sans expliquer ce qu’est exactement la déforestation
en matière de variations de température, c’est à peu près aussi malhonnête
que d’évoquer le cancer du poumon en ne parlant que des cigarettes
et en zappant toutes les autres causes toxicologiques environnementales
(notamment la pollution de l’air), qui affectent le système immunitaire,
sanguin, endocrinien et respiratoire et concourent au déclenchement
de cancers.
En quelques décennies, ce sont des millions d’hectares de forêts très
profondes et très humides que nous avons laissé remplacer par d’immenses
étendues sèches et brûlantes, littéralement sans nous émouvoir, une
étagère après l’autre. Tant que personne ne sanctionne la destruction
de forêts primaires et n’impose de replanter, mieux vaut une plantation
de palmiers à huile que les déserts de cendres qu’on survole en allant
de Singapour aux Philippines.
5) La faim justifie les moyens
Enfin, concernant les famines comme le prix
du bois, c’est au premier chef le productivisme et le consumérisme
qui sont en cause. Outre que nos spéculateurs préfèrent voir pourrir
les stocks mondiaux de denrées de base dans leurs entrepôts (comme
en Inde) que de les voir distribués à des populations non-solvables,
chez nous, lorsque nous n’arrosons pas nos excédents de fruits et
légumes de pétrole pour maintenir les cours, nous les laissons couramment
pourrir sur l’arbre dès que les cours baissent. Sur le long terme,
dans le monde entier, les petites exploitations offrent presque toujours
un rendement à l’hectare supérieur à celui des très grosses et font
vivre la multitude de ceux qui y travaillent et y habitent. Ce sont
les marchés (les spéculateurs et les intermédiaires) et les cours
qui les défavorisent, les poussent à vendre au-dessous du coût de
production et les acculent à une impasse économique, parce dans notre
système, ces gens ne servent à rien s’ils ne consomment que ce qu’ils
produisent.
Fréquemment cité dans ce débat, Jean Ziegler expliquait en avril dernier
sur France-Culture que tant que l’ONU, la Banque Mondiale et l’OMC
favoriseraient financièrement les cultures à l’export au détriment
de l’autosuffisance alimentaire, ils favoriseraient sciemment les
famines et la spéculation qu’elles génèrent. En d’autres termes, tant
que la majorité des terres fertiles d’Afrique ou d’Amérique du Sud
ne serviront qu’à produire nos bananes, notre café, notre chocolat,
nos fruits exotiques (mangues, ananas, goyaves, etc. pour nos kilomètres
de rayonnages de jus de fruits au rayon frais), nos vêtements et draps
de coton, nos belles orchidées et nos pneus neufs pour une meilleure
adhérence, il y aura fatalement des famines chez ceux qui les produisent.
Certaines régions du Burkina Fasso sont en situation de famine chronique
mais les haricots burkinabés qui nous arrivent par avion ne sont finalement
pas plus chers que ceux d’ici ! Tout cela est évacué du débat sur
les carburants. Aucun rapport ! Faire le lien reviendrait à dénoncer
l’incapacité de notre modèle de développement à satisfaire nos besoins
sans condamner le reste de la planète à l’horreur économique. Quel
que soit le carburant qu’on nous sert à la pompe, c’est de la mise
en esclavage de pays entiers qu’il s’agit. Aucun rapport ! Circulez
!
6) Le coût réel de la production
Enfin, le dernier point – et non des moindres
– qu’on évacue systématiquement du débat sur les carburants, c’est
l’évaluation du coût réel (humain, et environnemental) de l’alternative
à laquelle nous renvoie le rejet (ou le moratoire tant souhaité) des
agro-carburants, quels qu’ils soient. Pour savoir si ceux-ci sont
réellement plus néfastes que leur alternative, il ne suffit pas de
les dénoncer, il faut évaluer le coût humain et environnemental de
l’industrie pétrolière et comparer…
Les uns après les autres, les historiens les moins « évasifs » sur
la question finissent par convenir que le contrôle des ressources
(pétrolières en particulier) et des pays où elles se trouvent a été
l’un des principaux moteurs de toutes les guerres qui ont ensanglanté
le XXe siècle – de 14-18 à l’actuelle Guerre du Golfe. Lorsqu’il ne
s’agissait pas directement du contrôle du Proche-Orient ou de l’Asie
Centrale, c’était la « théorie des dominos » et la « contagion » qui
risquait de faire basculer un à un nos précieux clients dans le camp
adverse ou pire, dans l’idéologie de Bandoeng ou d’Allende et du non-alignement.
Un simple survol des revendications politiques des pays qui avaient
initié ou soutenu la conférence de Bandoeng (1)
et du sort qui leur fut fait – de l’Iran à l’Algérie ou au Cambodge,
de l’Indonésie à la Yougoslavie, aussitôt qu’elle fut accessible –
suffit à se faire une petite idée des enjeux.
Quant à évaluer le total des victimes, c’est difficile… Rien qu’en
Indochine, faut-il inclure les famines dues aux bombardements de saturations
et aux sous-munitions ? Faut-il extrapoler le nombre des victimes
de l’Agent Orange et des millions de « bombies » (sous-munitions qui
dorment sous le sol ou la végétation et explosent lorsqu’on les touche)
qui infestent le Cambodge, le Laos et le Viêt-nam, des chiffres qui
ne cessent de croître plus de trente ans après la fin du conflit ?
Pour l’Irak, les statistiques d’augmentation du taux de mortalité
depuis l’invasion U.S. (plus d’un million entre 2003 et 2006 selon
une étude parue dans la revue scientifique The Lancet) s’appuient
en partie sur les chiffres de la période qui précède, les dix ans
d’embargo qui ont tout de même fait plus d’un million de morts dont
quelques 500 000 enfants de moins de cinq ans. Pour le Congo, cinq
millions de morts en cinq ans de guerre civile c’est encore plus compliqué…
Le coût environnemental, lui, est encore plus difficile à chiffrer,
non seulement les marrées noires et les nappes de boues pétrolières
et de déchets de toutes sortes qui s’échappent des pipelines ou couvrent
le fond des océans sur plusieurs centaines d’hectares et des dizaines
de mètres d’épaisseur au pied des plates-formes off-shore, ou les
millions de tonnes de dioxyde, de souffre et de suies qui partent
chaque année dans l’atmosphère au-dessus des sites d’extraction et
des raffineries, ou tout ce qui peut sortir des pots d’échappement
de voitures, de camions, d’avions ou des cheminées de bateaux ou d’immeubles
ou d’usines, mais aussi les prodigieuses quantités de déchets de raffinage
dont la toxicité est telle qu’on ne peut leur trouver de débouché
que dans l’agriculture – pour tuer les plantes, les insectes, les
animaux nuisibles, les bactéries du sol… tout ce qui vit mais ne se
vend pas – ce qui permet au moins d’en éparpiller les stocks, et surtout
de les vendre ! (faute de pouvoir en faire des armes chimiques, «
comme en quatorze » ou en Irak, pour s’en débarrasser).
S’ils s’intéressent réellement à l’impact génocidaire des carburants,
pourquoi nos ardents zélateurs du moratoire font-ils systématiquement
l’impasse sur la partie la plus largement documentée de leur sujet
pour s’en tenir à des hypothèses ?
7) Un problème systémique
L’obsession d’une hégémonie fondée sur le contrôle
des ressources énergétiques et sur l’approvisionnement en carburants
a poussé les « démocraties occidentales » à oblitérer délibérément
toutes les alternatives au « sacro-saintement symbolique » véhicule
individuel, et aujourd’hui au transport du fret par camion. Lorsqu’on
est pris dans un embouteillage et qu’on entend à la radio, à l’heure
des bilans : « Le parc automobile français se porte plutôt bien et
les ventes de poids lourds ont encore augmenté cette année… », on
se prend à penser que ceux qui avaient conçu les métros de Londres
et Paris au début du siècle dernier, puis développé nos chemins de
fer, étaient pourtant partis avec succès dans une toute autre direction…
En réalité, en évitant d’évoquer la gamme complète des alternatives
à l’essence, le coût réel de l’industrie pétrolière et les causes
réelles de notre surproduction de véhicules et de la surconsommation
de carburants qui en découle, le débat sur les « biocarburants » élude
toute remise en cause réelle de notre système dans son ensemble et
de son mode de fonctionnement – c’est à dire du modèle productiviste,
consumériste et capitaliste, et de l’idéologie qui le sous-tend (ou
plus précisément des choix et des attitudes qu’elle implique).
L’alternative laissée aux acteurs comme aux activistes se borne au
bout du compte à rejoindre les positions du FMI – qui tient les agro-carburants
pour responsables de la hausse du maïs et du soja (9 mai 2008, Les
Matins de France Culture, journal de 7h) – dans la défense de l’industrie
pétrolière, ou de se ranger aux côtés des lobbies céréaliers et autres
partisans de l’agriculture intensive qui ont déjà massivement investi
dans cette filière sur la promesse d’une importante détaxation fiscale
et la garantie qu’elle resterait subventionnée, contrairement aux
productions alimentaires qui doivent, à terme, renoncer aux subventions.
Tout le reste est évacué… Pour autant, on ne peut pas reprocher à
nos journalistes de faire leur travail en toute bonne conscience et
sans plus d’états d’âmes qu’un brave petit soldat en Irak ou ailleurs.
Ce qui nous donne l’impression qu’ils ne le font pas correctement
c’est que nous nous méprenons sciemment, par habitude et par peur
du vide et du vertige, sur ce qu’est réellement leur travail.
Dans un système comme le nôtre, où la prospérité
industrielle est, jusqu’à l’absurde, une priorité absolue, où les
Etats les plus puissants sont au-dessus du droit international, écrasent
et pillent qui bon leur semble et se savent à l’abri de toute velléité
de sanction, les patrons de groupes multimédias dont les profits proviennent
essentiellement de la publicité et non des ventes, ne peuvent s’offrir
le luxe de payer des employés à dénoncer leurs propres méthodes et
celles des firmes qui les financent ou dont ils sont actionnaires.
Ceux qui n’approuvent pas quittent le métier d’eux-mêmes, si seulement
ils ont pu y entrer un jour. La fonction sociétale (le rôle dans le
fonctionnement de la société) de l’industrie médiatique, dans un système
comme le nôtre, n’est tout simplement pas d’informer, d’instruire
ou de faire réfléchir. Elle n’est même qu’accessoirement de capter
et d’orienter la réflexion pour la cristalliser sur des points de
détail et la détourner de ce qui mérite réellement réflexion. Elle
est avant toute chose de vendre un produit conditionné (en l’occurrence
un auditoire déterminé par un créneau horaire) à des annonceurs payés
sur les bénéfices de ceux dont ils promeuvent les produits et auxquels
ils revendent le précieux « temps de cerveau disponible » de cet auditoire.
Ces gens là partagent peu ou prou les mêmes idées, les mêmes valeurs
et les mêmes intérêts, et lorsqu’ils ne considèrent pas la population
de leur propre pays – et a fortiori celle des autres – comme un produit
à vendre, ils la gèrent comme un cheptel parce que, pour des questions
de différence de standing, ils estiment à juste titre n’en avoir jamais
réellement fait partie. Les journalistes, eux, ne sont que des employés
qui savent pertinemment de quoi il en retourne…
L’idéologie qu’on leur demande de servir sans la remettre en cause
et aux effets de laquelle ils acceptent généralement de donner, durant
toute leur carrière, une allure décente et louable, se trouvait très
explicitement résumée par George Kennan (2)
en 1948 : « Nous avons 50 % des richesses du monde mais nous ne représentons
que 6.3 % de sa population. Dans cette situation, notre véritable
tâche pour la période à venir […] est de maintenir cette position
de disparité [ndt : ce niveau de déséquilibre]. Pour ce faire, nous
devons nous défaire de tout sentimentalisme… Nous devons cesser de
parler d’objectifs aussi vagues et irréalistes que les Droits de l’Homme,
l’amélioration du niveau de vie et la démocratisation, et traiter
en termes de puissance brute, sans nous encombrer de slogans idéalistes
sur l’altruisme et la bienfaisance mondiale ».
1)
Conférence de Bandoeng (avril 1955). Cinq puissances invitantes :
l’Inde, l’Indonésie, la Birmanie, Ceylan, le Pakistan. Réunion préliminaire
à Colombo, du 5 avril au 2 mai 1954, pour chercher les moyens d'accélérer
la conclusion de la paix en Indochine. Le concept de non-alignement
est lancé, par Nehru. Tito est déjà dans cette mouvance et soutient
le mouvement.
Vingt neuf pays se rendront à la conférence: l’Indonésie, la République
Démocratique du Viêt-nam (Nord), le Cambodge, le Laos, les Philippines,
la Thaïlande, la Birmanie, le Népal, Ceylan, l’Inde, le Pakistan,
l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, la Jordanie, la Syrie, le Liban, l’Egypte,
la Libye, l’Ethiopie, le Libéria, le Ghana, le Soudan, mais aussi
l’Arabie Saoudite, le Yémen, la Turquie, la Chine, le Japon et la
République du Viêt Nam (Sud).
La conférence permet aux pays membres de dégager dix principes qui
leur semblent devoir régir dorénavant les relations internationales.
Ces principes seront ensuite repris par les pays non alignés tels
de la Yougoslavie, de l’Inde et de la plupart des pays membres jusqu’au
renversement de leurs dirigeants ou à leur écrasement sous les bombes.
1. Respect des Droits de l’Homme et des principes de la Charte des
Nations Unies
2. Respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes
les nations
3. Reconnaissance de l’égalité de toutes les races et de l’égalité
de toutes les nations, grandes ou petites
4. Respect des principes de non-intervention et de non-ingérence dans
les affaires intérieures d’un autre pays
5. Respect du droit de chaque nation à se défendre elle-même, individuellement
ou collectivement, conformément à la Charte des Nations Unies
6. (a) Interdiction de recourir à des accords de défense collective
[OTAN notamment] pour servir les intérêts particuliers des Grandes
Puissances, (b) Interdiction pour tout pays d’exercer des pressions
sur d’autres pays
7. Interdiction de recourir à des actes ou à des menaces d’agression,
ou à l’usage de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance
politique d’un autre pays, quel qu’il soit
8. Règlement de tous les désaccords internationaux par des moyens
pacifiques tels que la négociation, la conciliation, l’arbitrage ou
le règlement juridique, ou tout autre moyen pacifique convenant aux
parties en conflit, conformément à la Charte des Nations Unies
9. Promotion des intérêts mutuels et de la coopération
10. Respect de la justice et du droit international
Au cours de tous les derniers conflits majeurs de dernières décennies
(et littéralement depuis la fin de la dernière Guerre mondiale jusqu’à
l’actuel conflit en Irak et aux récentes menaces contre l’Iran, la
Syrie et le Liban, sans parler de la Palestine), il n’est pas une
seule de ces règles qui n’ait pas été ouvertement violée par les Etats
Unis, leurs alliés et les pays qui ne les ont pas officiellement condamnés
pour violation répétée du Droit International et de la Charte des
Nations Unies.
2) Diplomate U.S. de 1933 à 1963,
George Kennan (1904-2005) est nommé Directeur des Affaires Politiques
du Département d’Etat en 1947. Dans le cadre du Plan Marshall et de
sa politique d’endiguement du communisme, il œuvre alors à rapprocher
secrètement de Washington les syndicats et partis de gauches « non
stalinistes » des différents pays d’Europe, ainsi qu’au rapprochement
entre les USA et les dictatures de Franco en Espagne et de Salazar
au Portugal, dont le « type de gouvernement autoritaire était [à ses
yeux] une saine et heureuse alternative à l’inefficace démocratie
parlementaire ».
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