PRIX AGRICOLES : REVENIR A QUELQUES FONDAMENTAUX.

Pierre Lenormand
géographe, retraité. publication le 5 mars 2016
mis à jour le : 11 Mars, 2016

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La presse est donc à peu près unanime à relever la «juste colère des agriculteurs » qui dénoncent, à bon droit, l'extrême faiblesse des prix à la production. Que la contestation porte avant tout sur les produits de l'élevage ne doit pas surprendre. Périssables, et massivement appelés à transformation industrielle, les produits animaux sont - avec les fruits et légumes - les moins 'protégés', les plus déréglementés, les plus exposés à la concurrence. Non sans raison, les agriculteurs mettent en cause les transformateurs et distributeurs, qui pèsent inlassablement sur les prix qu'ils acceptent de payer aux producteurs. Les plus lucides mettent aussi en cause les grandes entreprises agricoles, cartels privés, groupes coopératifs et agrifirmes qui, enfermés dans la logique productiviste, recherchent sans cesse les coûts de production apparents les plus bas.

Car en définitive - hors les périodes de pénurie où la spéculation fait exploser les cours - les prix payés pour la plupart des produits - y compris ceux de la grande culture mécanisée - sont depuis des décennies inférieurs aux coûts moyens de production. A tel point que depuis les années 90 ont été multipliés des 'correctifs' (primes, subventions, aides, rentes 'historiques' et dégrèvements divers) sans lesquels la plupart des exploitations ne pourraient simplement pas survivre. Que leur revenu ne repose pas sur le fruit de leur travail, mais sur les diverses aides payées - sur fonds publics - choque beaucoup de citoyens et un nombre croissant d'agriculteurs et d'éleveurs. C'est pourquoi (enfin, dira-t-on ?) leurs revendications portent aujourd'hui clairement sur des prix rémunérateurs.

Pour une partie minoritaire mais croissante des agriculteurs ou des éleveurs, des solutions sont recherchées dans diverses formules de circuits courts et de productions de qualité, (AOC, bio, label, transformation à la ferme) permettant de dégager, pour peu qu'elles rencontrent une clientèle solvable, les quelques centimes au kg ou au litre leur permettant de vivre décemment de leur travail. Mais n'oublions pas que les grandes surfaces et les magasins low cost continuent à les exposer à la concurrence, remettant en cause sans cesse ces différentiels de prix, appelés par ailleurs à disparaître dès lors que ces 'créneaux', ces 'niches' commerciales deviendraient le lot commun.

Ainsi le sort de ces diverses formules, à bien des égards novatrices, est-il indissolublement lié à celui des productions conventionnelles, pour lesquelles les pressions sur les prix jouent à plein, en fonction d'une loi générale, inhérente au système capitaliste depuis qu'il existe : la loi d'airain du profit et de l'accumulation impose de réduire tous les 'faux frais', et en premier lieu la nourriture des travailleurs : pour faire place à la satisfaction d'autres besoins bien plus profitables, on est allé très loin dans ce domaine : pour 100 euros de dépenses alimentaires, la part qui revient au producteur direct est de moins de 9 euros : et parce qu'il est le maillon le plus faible de la chaîne, sa part est encore appelée à baisser.

Pourtant, les revendications mises en avant par les agriculteurs apparaissent très modestes : quelques centimes de plus pour le litre de lait ou pour le kilo de porc en gros sont-ils impossibles à obtenir ? Contre tout bon sens, les grands acteurs du marché, organisations professionnelles - dont le « syndicalisme majoritaire » qui cogère depuis plus d'un demi-siècle ce qui reste de la politiques agricole publique - ministres et parlementaires, avec le relais de la plupart des médias, s'y refusent, et continuent à imposer le même impératif catégorique : des prix à la production toujours plus bas. Derrière les postures et les affrontements politiciens, on persévère dans les expédients, les bricolages, dont les inévitables baisses de la fiscalité et des charges, directement empruntées au catalogue du MEDEF.  
Naturellement, toute une série 'd'arguments' sont mis en avant par ceux qui en profitent pour dissimuler les vraies raisons de cette escroquerie permanente, et pour mieux la justifier :
intégristes de la religion du marché unique mondial, absurdité économique quand on sait que la productivité d'un travailleur de la terre varie d'un facteur de 1 à 500, et des « prix mondiaux » réduits on le sait à des prix de braderie et d'excédents ou livrés, en cas de pénuries, aux spéculations les plus éhontées.
propagandistes du libre-échange et de la compétitivité générale, artisans de la mise en concurrence funeste des hommes, des territoires et des peuples entre eux, au nom des règles de l'OMC et des « traités » de commerce existants ou à venir (Tafta).
adorateurs de l'Union Européenne, qui avec elle refusent l'idée même de souverai-neté alimentaire, rejettent toute taxation des importations à bas prix, interdisent toute garantie des prix et tout prix minimum, et organisent les surproductions, conformément à ces mêmes règles du capitalisme monopoliste mondialisé dont l'Union relaie et amplifie les méfaits.

Qui peut croire que l'on puisse aller vers une juste rémunération du travail, donc de prix agricoles tenant compte des coûts de production, sans en finir avec cette triple tyrannie qui en quarante ans semble s'être imposée à tous ? Obstacles d'autant plus considérables que le capitalisme triomphant ne lésine pas sur les moyens pour neutraliser, disqualifier, voire enrôler ceux qu'il veut perdre, aveugles et muets de préférence.

Ainsi, quand les producteurs prennent à juste titre les consommateurs à témoin, en leur demandant pourquoi on paie les uns si peu pour ce que les autres achètent si cher, on trouve de bons apôtres pour se poser en défenseurs du panier de la ménagère, de la nourriture à bon marché pour tous : jusqu'à taxer au nom de la défense des consommateurs l'exigence légitime de meilleurs prix à la production de revendication catégorielle, voire corporatiste. Une dernière félonie consiste en effet à dresser les travailleurs les uns contre les autres, paysans contre ouvriers, salariés contre chômeurs, producteurs contre consommateurs. Un peu de recul vis à vis de la doxa économique dominante n'aurait pas de mal à montrer que dans l'opération, tous se retrouvent au rang des perdants : aux revenus en baisse du fait de la pression continue sur les prix à la production correspondent les baisses de salaires au nom de la nécessaire diminution des « coûts du travail » Pour les salariés - et tout particulièrement les salariés de l'agriculture et de l'agro-alimentaire, particulièrement exploités - comme pour la petite et moyenne exploitation familiale, la précarisation s'est généralisée, avec son lot de drames.

De telles clefs de compréhension de l'absurdité de notre monde, connues et enseignées jadis jusque dans certaines écoles d'agriculture, sont des armes aujourd'hui tombées dans la poussière des chemins de la désespérance... Pour le salut commun, n'est-il pas temps de s'en saisir à nouveau, et songer à s'unir ?

Note :

Voir sur pleinchamp.com, dans la déclaration de ce jour de Michel Portier, d'Agritel : « malheureusement on ne voit pas venir de catastrophes climatiques en Europe qui permettraient aux cours de remonter …..»

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