Le Dalaï Lama et le Waffen SS
Georges André Morin
Patrice Sifflet : à
l’antenne, le groupe Marianne de la Libre Pensée.Cher Georges André
Morin, lors de notre émission de juin dernier consacrée au Da
Vinci Code, vous avez signalé, de manière incidente, que l’actuel
Dalaï Lama avait été formé par un ancien Waffen SS
autrichien. Pouvez vous préciser ?
Georges André Morin : cette
affaire est bien connue et depuis longtemps. Le film « Sept ans au Tibet
» réalisé par J- J Annaud en 1997, avait bien involontairement
ravivé les mémoires au grand dam des idolâtres occidentaux
de sa Sainteté le 14 ème Dalaï Lama, Tenzin Gyatso à
l’état civil, si j’ose dire. Quelques rappels factuels peuvent
être tirées du best seller publié en 1952 et qui sert de
trame au film, le livre de Heinrich Harrer, « Sept ans d’aventure
au Tibet ». Ce livre a eu un énorme succès, bénéficiant
de la mode d’ouvrages d’alpinisme comme « Annapurna premier
8000 » de Herzog ou « Premier de cordée » de Frison
– Roche.
En septembre 1939, un groupe d’alpinistes allemands procède à
des reconnaissances dans l’Himalaya occidental en vue de préparer
l’accession du Nanga Parbat, un des quatorze plus de 8000 mètres
de l’Himalaya (8114 en l’occurrence). Ces malheureux touristes allemands
sont arrêtés au moment où ils s’apprêtaient
à gagner l’Iran faute d’avoir trouvé à Karachi
le cargo supposé les ramener en Allemagne. Ils sont arrêtés
par les anglais. Après plusieurs tentatives, ils réussissent à
s’évader de camp de prisonnier de Dehra Dum en avril 1944. Ils
gagnent le Tibet, se retrouvent à Lhassa. Harrer finit, dit-on, vers
1948, par devenir un familier du jeune Dalaï Lama, né le 6 juin
1935 et supposé être la réincarnation du 13 ème Dalaï
Lama, Thubten Gyatso, mort le 17 décembre 1933. Harrer reste à
Lhassa jusqu’à la libération de la ville par l’Armée
nationale de libération populaire en 1950 puis rentre en Autriche.
P.S : la question
que l’on se pose, c’est Harrer était –il ou non nazi
?
G- A M : Ce fait fut d’abord
nié . Puis lors des polémiques liées au film de 1997, des
publications émanant des bureaux du Dalaï Lama prétendirent
que le séjour de Harrer au Tibet fut pour lui une rédemption.
Harrer est devenu célèbre peu après l’Anschluss,
annexion de l’Autriche par le Troisième Reich en mars 1938, pour
avoir réussi l’ascension de la première face nord du mont
Eiger le 24 juillet 1938.Il fut personnellement félicité par Hitler
: « les enfants vous avez fait du bon travail ».
Harrer devint une des vedettes du régime. Il est tout naturellement incorporé
dans ses troupes d’élite, les Waffen SS. Mais son livre est écrit
avec prudence ; c’est très bien « fait ». Ainsi le
début du récit est celui de son arrestation. Au passage, cette
arrestation est dite « arbitraire ». Pourtant l’Allemagne
et le Commonwealth n’étaient pas en état de guerre. Son
emprisonnement semble l’avoir totalement coupé du monde
Ce n’est que fin 1944, plusieurs mois après son évasion
qu’il a des nouvelles sur ce qui se passe en Europe et fait une allusion
prudente à la guerre. Il écrit : « nous apprenons d’étranges
choses sur l’Allemagne…toutes les villes ont été rasées.
Des milliers d’avions américains débarquent des troupes
en France. L’Armée Rouge avait chassé les Allemands de Russie
».
Est ce là l’état d’une imagination orientale ? Ces
déclarations sont surprenantes. Il fait des allusions à des réseaux
indépendantistes hindous, dont il est connu que Hitler, ce de bonne guerre
par rapport aux Anglais, les caressait « dans le sens du poil ».
On constate qu’il a du mal à s’avouer vaincu. Il ne fait
aucune allusion à l’invasion de la Pologne, de la France puis de
la Russie.
Alors que bien après la fin de la guerre, il relève avec satisfaction
que les Tibétains ignorant complexes et préjugés contemplant
les événements mondiaux avec le détachement du sage. Ni
allusion, ni regret quant aux atrocités allemandes. On pourrait résumer
: un sage « détachement ».
A le lire, Harrer n’a bien sûr aucune compétence en matière
religieuse. Il est censé apporter au Dalaï Lama un aperçu
sur le monde extérieur et les technologies modernes. Harrer loue l’habileté
de son jeune élève dans sa quatorzième année, pouvant
démonter et remonter une caméra, qui s’excite à l’idée
de démonter un moteur de voiture pour alimenter un générateur
électrique et monter une salle de cinéma dans une dépendance
du palais du Potala, dont je précise que la surface est supérieure
à celle du château de Versailles.
Mais les allusions géopolitiques sont quand même présentes.
Le Tibet, écrit-il est un état « indépendant ».
Sa superficie est trois fois celle de la France, trois fois le Reich. C’est
le pays le plus haut du monde ; et son jeune élève est fier d’être
le chef du pays le plus haut du monde.
Surtout, Harrer dit clairement à la fin que sa position est anticommuniste.
Par ailleurs à la page 71 (de l’édition dont je dispose),
il écrit : « la domination qu’exercent les moines du Tibet
est absolue. C’est l’exemple type de la dictature cléricale
». Dont acte ! Mais sous sa plume ce constat n’est pas une critique…
P.S : au fait, la
présence de Harrer est elle fortuite ?
G-A M : sa présence
durant l’été 39 est tout sauf fortuite. C’est là
où le bât blesse. L’expédition de Harrer fait suite
à une expédition très officielle dirigée par un
certain E.Schäfer, nommé en 1936 SS- Untersturmführer (sous
lieutenant) de l’état major de Himmler, expédition organisée
personnellement par Himmler dans le cadre de l’Ahnenerbe SS (« Héritage
des ancêtres »), organisme créé au sein de la Waffen
SS et dont la mission était de rechercher les origines de la race aryenne.
Un des membres de cette expédition était un ethnologue du nom
de Beger qui s’illustrera à Auschwitz par de prétendues
recherches scientifiques pour y mesurer des milliers de squelettes en vue de
la création d’un musée de la race aryenne. Ce point est
rappelé dans un article du journal le Monde du 5 août dernier dans
un article intitulé « Shangri La ou le Tibet des fantasmes ».
Je constate avec satisfaction que le politiquement correct finit par reconnaître
un certain nombre de choses …
A la fin du XIXème siècle, les théoriciens racistes ou
racialistes étaient Gobineau ou Vacher de Lapouge. Derrière cela
existaient des sociétés secrètes dont la plus connue est
la Société de Thulé, fantasmant sur des aryens purs aux
confins du Tibet ou de l’Afghanistan, issus d’un royaume mystérieux,
enterré et ayant survécu aux précédentes glaciations…
Si vous regardez une carte, le Nanga Parbat et ses 8114 mètres, but avoué
de Harrer, est un sommet du Punjab, au nord ouest du Cachemire, proche de la
Chine (deux à trois jours de marche), proche du Pakistan, plus exactement
de cette étroite bande, le Wakhan , inventée par les cartographes
anglais pour séparer l’empire russe de l’empire des Indes
; cette bande avec la vallée du Panshir de l’excellent commandant
Massoud fait à certains endroits à peine 15 km entre le Cachemire
; Pakistan d’aujourd’hui et l’ancienne URSS.
D’ailleurs les nazis ont essayé aussi de faire risette aux Afghans,
avec plus ou moins de succès. Par exemple, les feux rouges de Kaboul
(d’avant les guerres civiles récentes) étaient les anciens
feux rouges de Francfort offerts par le gouvernement hitlérien dans les
années trente. Je tiens à dire, pour l’honneur de l’ancien
roi Zaher Shah, âgé de 93 ans aujourd’hui et son Premier
ministre M. Tarzi qu’ils menèrent une politique tout à fait
sovietophile. Le gouvernement afghan resta de marbre face aux offres des nazis.
Outre le mythe de la race aryenne, cette région provoquait des fantasmes
géostratégiques au même titre que le Caucase. Tandis qu’Hitler
s’enferrait à Stalingrad, des alpinistes allemands eurent pour
but de planter le drapeau nazi sur le mont Elbrouz qui n’est lui qu’à
5633 mètres. Dans « Mein Kampf », s’agissant des liens
entre les origines aryennes et le nazisme, Hitler décrit la conception
du drapeau nazi : « moi même, après d’innombrables
essais, je m’arrêtais à une forme définitive : un
rond blanc sur fond rouge et une croix gammée noire en son milieu. Les
couleurs uniques témoignent de notre respect pour le passé. »
Je précise : noir, blanc, rouge du drapeau impérial allemand.
Dans le rouge nous voyons l’idée sociale du mouvement, dans le
blanc l’idée nationaliste, dans la croix gammée, la mission
de lutte pour le triomphe de l’aryen.
La croix gammée est omniprésente dans les monastères tibétains.
Je me souviens avoir eu la surprise en visitant un monastère tibétain,
celui de Sanyé, en 1994,de me trouver environné de croix gammées.
C’est un symbole solaire de la religion traditionnelle tibétaine,
celle qui a précédé, lequel est le bouddhisme relativement
récent dans l’histoire du Tibet.
Pour les liens entre la société de Thulé et les nazis soyons
précis ; elle a inspiré en janvier 1919 la création du
Parti national ouvrier allemand par Drexler et K.Harrer, homonyme de l’alpiniste
lequel a été transformé en février 1920 en Parti
National Socialiste ! Au sein dudit Parti nazi, Himmler s’est mis à
rechercher de ces fantasmagories ; Hitler, affectant de se tenir en retrait.
Ce qui est sûr c’est que le XIIIème Dalaï Lama, Thubten
Gyaso, a en personne procédé à la traduction de «
Mein Kampf » en tibétain, dont un exemplaire lui était parvenu.
Un ouvrage récent consacré aux théocrates du Tibet, en
leur étant globalement favorable, décrit le XIII ème Dalaï
Lama : « Thubten Gyaso avait été conduit dans la double
voie de l’autoritarisme et du pessimisme. Il n’avait pas confiance
en ses ministres ni en ses proches collaborateurs. Chacun avait peur du Dalaï
Lama ».
Détail anecdotique pour un tibétain, il portait au début
de sa vie, vers la Première guerre mondiale, des moustaches en crocs
à la Guillaume II et à la fin de sa vie une calvitie distinguée
et un petite moustache le faisant ressembler à un maréchal français
en retraite à la réputation sinistre.
P.S : aujourd’hui
le Dalaï Lama est présenté comme une victime du gouvernement
chinois, exilé et persécuté. Il est partout à la
télévision, fait de meetings, les médias tentent de l’aider.
Tout le monde pleure. N’y a –t-il pas une contradiction avec ce
que vous venez de dire ?
G-A M : historiquement, la notion de Tibet indépendant n’a aucun
sens. Le Tibet fait partie du monde chinois, depuis le XIIIème siècle,
voire plus.
Au début du XX ème siècle, les empires russes et britannique
lorgnent sur ce territoire. Les Britanniques tentent une occupation du pays
à partir de 1904. Ce qui conduit le XIII ème Dalaï Lama à
se réfugier en Chine et à obtenir finalement, grande habileté
de l’empire chinois finissant, la reconnaissance internationale de la
souveraineté de la Chine sur le Tibet.
C’est à ce moment que le XIII ème, retenu à Lhassa,
a exprimé ses premières velléités d’indépendance.
A la fin des années 20, deux séries de timbres tibétains
furent tout simplement des timbres de l’empire des Indes dans une première
version surchargée et ensuite modifiée.
L’idée d’un Tibet indépendant dans les années
30 est symétrique de la constitution de l’état croupion
du Mandchoukouo par les japonais pour justifier leur occupation de la Mandchourie.
Il y a un facteur commun, c’est le petit nombre de pays – les Etats
fascistes et le Vatican ainsi que le Salvador – qui alors ont une représentation
diplomatique à Moukden, en Mandchourie ; le Salvador étant le
pays qui a déposé aux Nations Unies plusieurs motions pour la
reconnaissance d’un Tibet indépendant, lequel n’a jamais
existé.
Il est stupéfiant de remarquer que le Dalaï Lama actuel, en 1994,
a voulu réunir à Londres des personnalités occidentales
ayant connu un Tibet indépendant. Sur les sept personnalités,
il y avait les deux Waffen SS, Harrer l’alpiniste et Beger l’ethnologue
d’ Auschwitz et un diplomate chilien du nom de Miguel Sorano qui a fait
carrière dans le sillage de Kurt Waldheim, en étant proche de
Pinochet et des communautés nazies du sud du Chili.
P.S : avec Pinochet,
on trouve Jean Paul II, comme c’est curieux…
G-A M : un facteur
commun à toutes ces approches religieuses, c’est la verticalité
du pouvoir. C’est le cas du Dalaï Lama qui représente un bouddhisme
très minoritaire, venu au Tibet sur la Mongolie mâtiné de
chamanisme sibérien et préexistant au bouddhisme.,, des cultes
solaires adeptes de la croix gammée.
France Culture 10 septembre 2006
Transmis par www.michelcollon.info