Chine, Inde, Russie : les nouveaux géants boursiers

La mondialisation en marche de l'économie s'accompagne de sa financiarisation croissante. En l'espace de vingt ans, les vingt premières capitalisations au monde ont été multipliées par dix, et quatorze de leurs membres ont été remplacés.

Après les entreprises européennes dans les années 1980, c'est au tour des groupes des pays émergents de faire leurs premiers pas en Bourse. Certains sont des mastodontes et bousculent la hiérarchie des sociétés pesant le plus lourd sur les marchés, entièrement dominée il y a vingt ans par les américains et les japonais.

La plus grande introduction en Bourse de tous les temps a eu lieu vendredi 27 octobre en Chine, sur les marchés de Shanghaï et d'Hongkong : Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) a collecté plus de 22 milliards de dollars (17,4 milliards d'euros) auprès d'investisseurs essentiellement chinois.

Etant donné le nombre colossal d'actions mises en vente à cette occasion, ICBC pourrait rejoindre le peloton de tête des plus grandes capitalisations boursières mondiales (la capitalisation étant le produit du nombre d'actions par leur cours de Bourse). Le géant de l'énergie russe Gazprom, coté depuis 1996, est déjà quatrième. L'opérateur de télécommunications China Mobile, coté à Hongkong depuis 1997, compte parmi les trente premiers du classement.

Si ces géants font irruption sur les marchés, c'est que, convertis au capitalisme, les Etats russe et chinois utilisent à plein la Bourse pour privatiser les grandes entreprises publiques. Le moment est propice : les liquidités prêtes à s'investir sur les marchés n'ont jamais été aussi abondantes. Une fraction de leurs populations s'est considérablement enrichie ces dernières années et son taux d'épargne est élevé.

Les investisseurs internationaux - fonds de pension, institutions financières - cherchent par ailleurs à placer une partie de leurs ressources dans les économies des pays émergents pour profiter de leur formidable croissance.

L'introduction en Bourse est aussi un moyen pour ces Etats, qui s'ouvrent à la concurrence internationale, d'accélérer la restructuration de leur secteur public et de récupérer au passage des sommes considérables. La cotation oblige en effet les entreprises à rendre des comptes à leurs actionnaires (propriétaires d'une partie de leur capital), en étant plus transparentes, voire en leur reversant une partie des profits sous forme de dividendes.

Ces nouveaux géants boursiers disposent d'une puissance d'acquisition inégalée. Peut-être en feront-ils usage un jour, à l'instar du sidérurgiste Tata Steel, coté à Bombay, qui s'apprête à réaliser la plus grosse acquisition indienne à l'étranger en rachetant l'anglo-néerlandais Corus. Car la Bourse stimule les opérations de fusion-acquisition. Elle donne une valeur aux entreprises, qui peuvent mieux se "jauger". Les sociétés cotées ont, aussi, la possibilité d'en acheter d'autres à moindre coût, en échangeant leurs actions.

EMPRUNTS OBLIGATAIRES

Les grandes capitalisations européennes et japonaises, apparues dans les années 1980, résultaient aussi de vastes programmes de privatisations. "En 1969, l'ensemble des entreprises françaises cotées pesaient deux fois moins qu'IBM à la Bourse de New York. Grâce aux privatisations, Paris est devenue une place financière qui compte", rappelle Bertrand Jacquillat, professeur à Sciences Po. Ces entreprises privatisées ont profité de la Bourse pour grossir à coups d'offres publiques d'acquisitions (OPA) géantes (BNP Paribas, Total-Fina-Elf, plus récemment Sanofi-Aventis) et devenir des championnes mondiales.

Aujourd'hui, ces cycles de privatisations s'achèvent. La cotation à Paris d'EDF, fin 2005, a été l'une des dernières grandes opérations du genre en France. Il est donc peu probable qu'interviennent à court terme d'énormes introductions en Bourse en Occident. Y compris aux Etats-Unis, même si les Bourses américaines (le New York Stock Exchange et le Nasdaq) sont de loin les premières du monde en termes de capitalisation boursière cumulée des entreprises qu'elles cotent. De fait, là-bas, la plupart des champions industriels sont déjà en Bourse. Pour certains depuis très longtemps : General Electric, deuxième capitalisation mondiale, est dans le Dow Jones depuis la création de l'indice, il y a cent dix ans ans.

Les entreprises occidentales boudent-elles pour autant les marchés ? "Au contraire, elles y ont de plus en plus recours", assure Pascal Quiry, coauteur du "Vernimmen", un ouvrage sur la finance d'entreprise. Quand les indices boursiers montent, beaucoup de propriétaires d'entreprise choisissent la Bourse pour vendre leurs participations, car elle leur permet d'en tirer un bon prix. Les marchés occidentaux ont ainsi enregistré un nombre inégalé d'opérations pendant la bulle Internet (entre 1995 et 2000). Après trois ans de calme plat (2001-2003), suite à son éclatement, les introductions ont de nouveau repris à un rythme soutenu.

"Certaines sociétés, notamment du secteur technologique, iront plus systématiquement en Bourse que d'autres, car elles ont du mal à décrocher des emprunts auprès des banques, qui jugent leurs activités trop risquées", précise Sofiane Aboura, maître de conférences à Paris-IX-Dauphine.

Quant aux grands groupes déjà cotés, ils n'hésitent pas, dès lors qu'ils ont besoin de ressources financières, à lancer des augmentations de capital (en émettant des actions nouvelles) ou des emprunts sur les marchés dits obligataires (où s'échangent des titres de dette cotés). Peu connues du grand public, ces opérations représentent, en termes de montants mobilisés, beaucoup plus que les introductions en Bourse.

Même les groupes qui n'ont pas besoin de capitaux et qui, à l'image de Microsoft, préfèrent utiliser leurs profits au rachat de leurs propres actions ou au versement de dividendes à leurs actionnaires utilisent les marchés à leur manière. "C'est aussi un des grands rôles de la Bourse que de fluidifier la circulation des capitaux entre les agents économiques", souligne Anton Brender, directeur des études économiques chez Dexia Asset Management.

Cécile Ducourtieux
Article paru dans Le Monde du 28.10.06

sommaire