Depuis 2001, le poids de la Chine dans le commerce mondial
n'a pas cessé de croître. Aujourd'hui, elle est le troisième
exportateur mondial derrière les Etats-Unis et l'Allemagne (devant le
Japon depuis 2004). Elle parvient à conquérir des parts de marché
aussi bien aux Etats-Unis (15 % des importations américaines, soit six
points de plus qu'en 2001) qu'en Europe (13 % des importations de l'Union européenne
hors UE, soit cinq points de plus qu'en 2001). Elle est devenue un partenaire
privilégié dans des secteurs à forte intensité de
main-d'oeuvre non qualifiée mais aussi dans les secteurs à forte
intensité technologique. Dans le textile et l'électronique, ses
parts de marché ont atteint respectivement 21 % et 14 % des exportations
mondiales en 2004. La vision selon laquelle la Chine parviendrait à conquérir
des parts de marché dans tous les secteurs d'activité doit toutefois
être nuancée. Elle reste un pays qui procède à l'assemblage
de composants. Elle ne parvient pas encore à s'imposer sur les marchés
des technologies de pointe (puces, semi-conducteurs, etc.).
L'économie chinoise n'est pas aussi compétitive qu'on pourrait
le croire. C'est une économie caractérisée par une faible
compétitivité, si l'on se réfère aux rapports mondiaux
des organismes internationaux et privés. Elle occuperait, en effet, selon
l'indicateur du Forum économique mondial de Davos, la 49e place. La Chine
a certes un coût du travail extrêmement bas, mais cela ne suffit
pas à en faire une économie compétitive. D'autres facteurs
doivent être pris en considération (performances économiques,
efficacité des gouvernements et des entreprises, infrastructures, etc.).
Or, le pays se caractérise par une très faible productivité
(qui rend ses coûts salariaux unitaires supérieurs à ceux
de certains pays émergents d'Asie et d'Amérique latine), un retard
important en recherche et développement, un manque de travailleurs qualifiés
et des infrastructures insuffisamment développées (transport,
approvisionnement électrique, etc).
Cette économie est donc marquée par un paradoxe. Non seulement elle conquiert des parts de marché alors qu'elle est relativement peu compétitive, mais elle parvient, de surcroît, à s'imposer sur des marchés à forte intensité capitalistique alors qu'elle est dotée d'un réservoir de main-d'oeuvre peu qualifiée. Ce paradoxe s'explique par la présence des entreprises étrangères sur le sol chinois. Ces dernières sont à l'origine de la forte accélération de la croissance des exportations en provenance de Chine, et non les entreprises chinoises. Elles ont attiré la main-d'oeuvre qualifiée dans les zones côtières où elles se sont implantées, et participé au développement des infrastructures. La structure des exportations de la Chine par nationalité des entreprises exportatrices montre que seulement 41 % des exportations chinoises proviennent d'entreprises chinoises. Aujourd'hui, 39 % des exportations en provenance de Chine sont réalisées par des entreprises dont le capital est à 100 % étranger et 20 % sont le fait de joint-ventures entre les sociétés étrangères et les sociétés chinoises. Au cours des dix dernières années, les parts de marché des entreprises chinoises sont restées relativement stables, entre 2 % et 3 %, contrairement à celles de leurs homologues étrangères, qui ont fortement augmenté (4,4 % des exportations mondiales sont le fait d'entreprises étrangères installées sur le territoire, soit trois points de plus qu'en 2001).
Qui sont ces entreprises ? Si l'on se réfère aux stocks d'investissements directs étrangers (IDE), il s'agit d'entreprises asiatiques à plus de 60 %. Les entreprises américaines investissent de moins en moins dans le pays (8 % des IDE) et la présence française est extrêmement limitée (1 % des IDE).
Les entreprises étrangères qui s'implantent en Chine ont un double objectif. A court terme, elles profitent des avantages du pays en termes de coûts de main-d'oeuvre plus faibles que dans la plupart des pays d'Asie. A moyen et plus long terme, elles espèrent parvenir à conquérir le marché domestique chinois, potentiellement très important (1,3 milliard d'habitants, une classe moyenne aujourd'hui de 180 millions de personnes en très forte croissance puisqu'elle est six fois plus importante qu'il y a cinq ans).
Il faut donc relativiser la forte croissance de la Chine
dans le commerce mondial et ne pas confondre les produits "made in China"
et les produits "made by China". L'adhésion de Pékin
à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 a permis aux entreprises
étrangères de s'y installer et, en profitant des avantages comparatifs
de cette économie, de conquérir des parts de marché à
l'international. La faible diffusion technologique entre les entreprises étrangères
et chinoises, associée à l'important retard de la Chine en recherche
et développement, réduit la menace que cette économie constitue
pour les pays les plus développés.
Johanna Melka (économiste Asie au Service de la recherche d'IXIS-CIB.)
paru dans LE MONDE du 23.05.06