Washington joue la stratégie de la tension avec la Chine

Trois articles publiés par l'Humaité sous le titre Washington joue-t-il la stratégie de la tension avec la Chine? (titre modifié par nos soins!)
publication le 16 juin 2016
mis à jour le : 19 Octobre, 2017

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Deux visions du monde

Dominique Bari, journaliste

A l’effondrement du « Bloc soviétique », les Etats-Unis avaient rêvé d’un monde unipolaire où ils s’imposeraient. La rapidité de l’émergence économique de la Chine soutenue par un projet cohérent et souverain a bousculé ces ambitions et joué un rôle clé dans les changements majeurs de la planète depuis trois décennies.

S’appuyant sur son impressionnant développement, Pékin défend sa vision d’un monde multipolaire à laquelle se rallient bon nombre de pays émergents. Ce que Washington ressent comme une contestation directe de sa suprématie même si la mondialisation libérale, dans laquelle la Chine s’est insérée, n’est pas fondamentalement remise en cause par celle-ci.

Mais ses réticences à intégrer un système international contrôlé par les Etats-Unis, à ouvrir plus avant ses marchés financiers et son système bancaire protégés aux investisseurs étrangers comme le réclame Wall Street, alimentent les confrontations sino-américaines autant que les disputes territoriales entre voisins asiatiques.

« Partenaire ou concurrente stratégique ?», s’interrogent les diverses administrations américaines pour définir leurs relations avec Pékin. Des relations ambigües qui tiennent d’un équilibre complexe entre l'étroite interdépendance économique et les contradictions politiques croissantes : principal partenaire commerciale de Washington , la Chine détient grâce à ses énormes réserves de changes (3 300 milliards de dollars) le premier stock d’obligations américaines .
En décembre 2014, le PIB chinois dépassait l’américain en parité de pouvoir d’achat (PPA). Dans les faits, un dépassement symbolique : le PIB par habitant relègue la Chine à la 89eme place (en 2013). Néanmoins, l’annonce   - « un tremblement de terre géopolitique », signait le Market Watch(1)- a , Outre-atlantique, conforté les tenants d’un    « déclin américain » face à la « menace chinoise ». Plus concrètement encore, la création initiée par Pékin d’une banque des BRICS(2) en juillet 2014 puis six mois plus tard celle de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) sont des exemples emblématiques d’une recherche d’alternatives et de nouveaux partenariats.

Invité à y adhérer Washington a refusé, contrairement à de nombreux pays européens dont la France. Signe que les Etats-Unis ne sont pas disposés à partager le pouvoir. Ils ont resserré l’encerclement militaire de la Chine, en prolongeant les accords entre leurs forces armées et le Japon, les Philippines et l'Australie ; et le Partenariat transpacifique (TPP), accord tout autant politique que commercial régional, l’exclut ouvertement. Dans le même temps, le Pentagone mettait en place un nouveau concept dit de « Third offset strategy » (« Troisième stratégie de compensation »), une stratégie concurrentielle chargée de maintenir sur de longues périodes l’énorme avantage militaire et technologique américain sur ses adversaires : Chine et Russie en tête.

En Chine, où une nouvelle et délicate phase de réformes est en cours, la résolution des problèmes domestiques demeure la priorité. La politique étrangère vise avant tout à assurer la poursuite du développement économique et à éviter coûte que coûte une confrontation militaire et politique directe dont elle serait la première victime et avec elle un certain nombre d’Etats de par le monde.

Au basculement américain vers le «pivot» asiatique, Pékin propose le gigantesque projet de la « Route de la Soie ». Soixante-quatre pays sont directement intéressés par des travaux qui vont couvrir la zone Eurasie, avec la construction de trois corridors économiques terrestres majeurs (Chine-Pakistan; Chine-Mongolie-Russie; Chine-Asie centrale-Asie occidentale). La réouverture de voies de navigation maritimes relieront l’océan indien, la mer Rouge, le golfe Persique, le canal de Suez et la mer Méditerranée. Plus de 4 milliards d’habitants sont concernés. Le nombre d’initiatives lancées - près de 900 - composent ce projet structurant de moyen et long termes qui sous-tend une diplomatie politico-économique pour « une communauté de destin pour l’humanité »(3).En accroissant son interdépendance avec ses voisins, la Chine espère se placer en partenaire incontournable de leur développement et contenir la rivalité géopolitique avec les États-Unis comme la plus constructive possible.

Notes

1) du 14 décembre.
2) Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Ils représentent 42 % de la population mondiale et 20 % de l'économie mondiale.
3) discours à l'ONU de Xi Jinping (novembre 2015).

On sait de part et d’autre jusqu’où ne pas aller trop loin

Alain Roux, professeur des universités

Durant les deux journées du huitième dialogue stratégique et économique entre la Chine et les états-Unis qui a eu lieu à Pékin les 6 et 7 juin derniers, les échanges furent souvent très vifs entre les deux délégations. Le dossier le plus sensible fut celui de la tension grandissante entre ces deux grandes puissances dans la région Asie-Pacifique. La superpuissance américaine avait considérablement renforcé sa présence dans la région Asie-Pacifique depuis sa victoire de 1945 sur le Japon. Après s’en être partiellement retirée après sa défaite au Vietnam en 1975, elle y était revenue en 2008.

Lancé en novembre 2011 par le président Obama, ce « rééquilibrage stratégique » a fait de l’Asie orientale le nouveau « pivot » de la politique étrangère des états-Unis. Ce virage offensif des états-Unis s’y heurte à la volonté de Pékin d’y faire reculer le dispositif militaire comme l’influence économique et politique de Washington pour y instaurer progressivement une zone d’influence dominante chinoise. Il s’agit pour Xi Jinping d’effacer les dernières traces de l’humiliation subie depuis les guerres de l’opium par la Chine, amputée d’une partie de territoires qui avaient fait partie de l’empire du Milieu. Cette restauration de la souveraineté chinoise est légitime mais la Chine doit veiller à prendre en compte l’existence dans cette région d’autres nations constituées entre-temps ou aspirant à l’être. Le recours à la force pour fournir des solutions aux problèmes hérités de l’époque des agressions coloniales serait une folie. La sagesse implique le recours à la négociation, aux arbitrages internationaux, au respect des traités éventuellement renégociés.

La Chine, consciente de son infériorité militaire, pratique une stratégie apparentée au go – en chinois weiqi, le « jeu d’encerclement ». Elle dispose ses pions partout où elle le peut. Elle interprète à la marge le droit international en construisant sur des récifs submersibles des îlots artificiels dans les mers du Sud. Elle instaure en mer de Chine orientale où se trouvent les îles Senkaku-Diaoyutai, objet d’un différend territorial séculaire avec le Japon, une zone d’identification de défense aérienne (Zida) qui chevauche celle établie par le Japon dans les années 1950.

Elle est très active dans le groupe de Shanghai formé en 2001 entre la Chine, la Russie, quatre des cinq anciennes Républiques soviétiques musulmanes d’Asie centrale ainsi que l’Inde et le Pakistan. Elle a fondé en 2014 une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures destinée à concurrencer la Banque mondiale ou la Banque asiatique de développement, dominées par les états-Unis. La Chine a comme atout majeur sa puissance économique et comme obstacle la faiblesse de son soft power, dont témoignent les manifestations récentes des étudiants à Taïwan et à Hong Kong contre le régime de Pékin.

Les états-Unis montrent à l’occasion leur force en faisant patrouiller des navires de guerre dans les eaux dont la Chine s’estime souveraine ou en survolant la Zida. Les Américains cherchent à isoler la Chine, notamment en mettant en place en 2015 un partenariat transpacifique avec le Japon, la Malaisie, le Vietnam et l’Australie dont la Chine est exclue.

Ils se posent en défenseurs de la liberté des mers et ils renforcent leur présence militaire dans une région fort éloignée de leurs rivages, tout en dénonçant avec vigueur la militarisation de la mer de Chine méridionale par Pékin. Cette stratégie de la tension est destinée à rassurer les alliés des états-Unis qui les poussent à durcir le ton face à la Chine, qui, de son côté, préfère s’en prendre au Japon, au Vietnam ou aux Philippines plutôt qu’affronter directement les états-Unis.

On sait de part et d’autre jusqu’où ne pas aller trop loin. Et l’ampleur des échanges commerciaux entre la Chine et les états-Unis invite ces deux rivaux-partenaires à la prudence : les états-Unis cherchent à rééquilibrer la puissance ascendante de la Chine plutôt qu’à la refouler.

Le Pacifique ne doit pas devenir un terrain d’affrontement

Wu Qimin, adjointe du département international du Quotidien du peuple

Ces derniers temps, la pression exercée par les États-Unis sur la Chine est relativement élevée, et elle porte essentiellement sur deux fronts.
Tout d'abord, dans le domaine du commerce international. Récemment, la société américaine XpressWest a soudainement annoncé la cessation de sa collaboration avec China Railway International USA. Co., Ltd., filiale de China Railway Corporation. Auparavant, le département américain du Commerce avait annoncé le lancement d’une enquête contre l’entreprise chinoise Huawei pour de soi-disant violations des restrictions américaines à l'exportation. Ensuite, dans le domaine de la politique internationale : lors de la Conférence du Dialogue Shangri-La, qui a eu lieu plus tôt ce mois-ci, la « confrontation » entre les deux parties au sujet de la mer de Chine méridionale a fait la une de l’actualité.
« Les ennuis n’arrivent jamais seuls », dit-on souvent. Cela signifie-t-il que les relations sino-américaines sont sur une pente descendante ? Cela veut-il dire que la route des nouvelles relations sino-américaines entre grandes puissances ne mène nulle part? La réponse est probablement non.

Quand on regarde de près les relations sino-américaines, on ne peut pas se contenter de les observer comme si on utilisait un microscope pour agrandir un petit grain de sable, il est important de regarder leur apparence générale, de sentir le pouls de leur développement. Au cours des dernières années, les rencontres bilatérales, de la « Réunion de Sunnylands » au « Dialogue nocturne de Yingtai », ou de l’« Automne à la Maison Blanche » au Sommet sur la sécurité nucléaire en mars de cette année, cette série de discussions stratégiques entre les deux dirigeants a une signification symbolique, et a donné le ton pour le développement des relations bilatérales.

La Chine et les États-Unis travaillent ensemble à bâtir de nouvelles relations entre grandes puissances sans conflit ni confrontation, et marquées plutôt par le respect mutuel et la coopération gagnant-gagnant. Les efforts qu’ils font pour éviter de tomber dans ce qu’on appelle le « piège de Thucydide » sont le seul choix responsable face à l'histoire et à l'ensemble du système des relations internationales.
A l’occasion de la huitième session du dialogue stratégique et économique sino-américain et de la septième série des consultations de haut niveau sino-américaines sur les échanges culturels qui ont récemment eu lieu à Beijing, le centre d’attention d’un certain nombre de médias s’est encore, comme d’habitude pourrait-on dire, porté sur les différences.
Mais ce que les gens devraient davantage faire, c’est étudier les 278 résultats obtenus dans de nombreux domaines dans le cycle actuel de dialogue et de consultations bilatéraux, qu’ils soient au niveau bilatéral, régional ou mondial. Si nous avons pu parvenir à ces résultats, c’est bien plutôt parce qu’il y a un point de rencontre entre les intérêts des deux parties, et qu’elles sont disposées à coopérer l’une avec l’autre. Bien sûr, nous ne pouvons pas éviter les difficultés et les voix discordantes.

En dehors de l'opinion publique américaine dans son ensemble, il y a en effet un point de vue, celui qu’une Chine développée peut être une menace. Peut-être est-ce dû à une mauvaise compréhension de la Chine, peut-être encore est-ce dû à une vue du monde d'aujourd'hui avec les vieilles lunettes de la guerre froide, ou peut-être encore parce que certains intervenants individuels ont des besoins politiques locaux. Comme Thomas Graham, chercheur invité à l'Institut Jackson des affaires internationales de l'Université de Yale l’a récemment admis, après que les États-Unis soient devenus une grande puissance, ils n’ont jamais connu une période de multipolarisme, et c’est pourquoi ils persistent dans leur conception classique du passé - toujours d'abord identifier l'ennemi principal, puis utiliser cela comme base pour leur politique étrangère. Il devrait pourtant être clair que toute pensée teintée de guerre froide est contraire aux tendances de notre époque et aux intérêts fondamentaux des deux peuples, et que cela comporte des risques de blocage de la coopération et de conflits.

La Chine et les États-Unis diffèrent en matière de traditions historiques, de systèmes sociaux et de stade de développement, et cela conduit inévitablement à des frictions et de la discorde. Mais entre le plus grand pays en développement et le plus grand pays développé du monde, s’il y a bien une chose qui ne doit pas avoir lieu, c’est bien une autre erreur stratégique. Les dirigeants des grandes puissances devraient en particulier faire preuve d’un haut degré de responsabilité face à l'histoire et au monde, maintenir en permanence un niveau de vigilance élevé, mettre l'accent sur la coopération et contrôler les différences.

Les Chinois disent toujours que « la pratique est le seul critère pour mettre la vérité à l’épreuve ». Dans le processus de développement des relations sino-américaines, il y a un certain nombre de réalisations marquantes, qui montrent que cette route de la mise à l’épreuve est une voie obligée pour les nouvelles relations entre grandes puissances dans l'ère moderne. Par exemple, ces trois dernières années, le commerce bilatéral et les investissements bilatéraux sino-américains ont atteint un niveau jamais vu dans l’histoire, les échanges culturels et locaux n’ont jamais été si étroits, et la coopération dans des domaines comme l’Internet, l’application de la loi ainsi que les échanges militaires ont fait de nouveaux progrès. Les deux parties ont publié trois déclarations communes sur le changement climatique, faisant pression avec la communauté internationale pour parvenir à l'historique « Accord de Paris ». Et sur des sujets d’actualité comme la question du nucléaire dans la péninsule coréenne, le nucléaire iranien, l'Afghanistan, la Syrie, la Chine et les États-Unis ont également maintenu une communication et une coordination efficaces.

« La vaste zone du Pacifique ne devrait pas être une arène où s’affrontent divers pays, mais devenir une plate-forme importante pour la collaboration inclusive ». Ce jugement formulé par le Président chinois Xi Jinping a un sens distinct de notre époque. En comparaison, les Etats-Unis, qui n’ont jamais fait mystère qu’ils poursuivent un leadership mondial, n’ont eux jamais semblé savoir maintenir de façon stable un niveau d’introspection adéquat tant du point de vue de l'histoire que de celui de la réalité. Certes, la loi de la jungle peut permettre, dans le cadre d’une compétition d’intérêts concrets, à la puissance globale de la partie dominante d’engranger certains bénéfices, mais quand on regarde l'évolution de l’histoire, qui montre que « Une cause juste bénéficiera toujours d’un puissant soutien, une cause injuste n’aura qu’un faible soutien », on constate que la morale joue en fin de compte un rôle décisif.

Source : L'humanité

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