En dépit de sa puissance économique montante, la Chine reste lucide
Liu Junhong Chercheur à l’Institut Chinois de Relations Contemporaines Internationales.
En dépit du fait que que la Chine devrait remplacer le Japon comme deuxième économie du monde cette année, derrière les Etats-Unis, son économie ne peut toutefois rivaliser avec celle du Japon en termes de PIB par tête, un fait que les Chinois se doivent d’admettre avec humilité. Mais ce statut économique que la Chine devrait probablement atteindre devrait influencer le paysage politique en Asie de l’Est et dans le monde.
Du fait de sa croissance économique de 8,7% l’année
dernière dans un contexte de récession mondiale, la Chine et sa
progression sur l’échiquier mondial ont suscité quelques
inquiétudes au Japon, qui détient cette place de No 2 mondial
depuis des décennies, au sujet d’une volte-face sur la scène
régionale et mondiale. Des critiques se sont faites jour, appelant le
gouvernement japonais à remanier ses relations avec les Etats-Unis et
la Chine pour se préparer à la montée en puissance de son
puissant voisin.
Dans l’opinion japonaise, nombreux sont ceux qui pensent que la rapide
croissance économique chinoise ainsi que son expansion militaire pourraient
constituer une menace pour l’économie et la sécurité
japonaises, après les prédictions faites en juin dernier par le
Ministre japonais de l’économie, du commerce et de l’industrie,
selon lesquelles le PIB de la Chine dépasserait probablement celui du
Japon.
Mais d’autres critiques contestent désormais ce point de vue, insistant
sur le fait que le niveau économique de la Chine ne peut rivaliser avec
celui du Japon en termes de PIB par tête d’habitant, de valeur d’actifs
détenus à l’étranger et de PNB (produit national
brut), cela malgré le fait que le chiffre global de la Chine dépasse
celui du Japon. Actuellement d’ailleurs, le PIB japonais par tête
d’habitant est de 30 000 dollars US et ses actifs à l’étranger
d’environ 2 000 milliards de dollars US, alors que les investissements
chinois à l’étranger n’en sont qu’à leurs
débuts et que tant le PIB que le PNB par tête de la Chine sont
considérablement plus minces.
Du fait d’attitudes différentes quant au développement
rapide de la Chine, en particulier d’un point de vue économique,
la politique japonaise envers son voisin demeure divisée. Le point de
vue dominant maintient que le Japon devrait resserrer ses liens avec les Etats-Unis,
accélérer son intégration en Asie de l’Est et assurer
la position dominante de Tokyo dans un environnement politique régional
en plein changement, dans le but de faire face à l’ascension de
la Chine. La politique de « désengagement vis-à-vis des
Etats-Unis et d’intégration en Asie » adoptée par
l’actuel gouvernement de Yukio Hatoyama reflète les orientations
de la politique intérieure du Japon.
On estime que la croissance économique chinoise a aussi perturbé
le statut actuel, changeant, de la place de Tokyo et de Beijing dans l’ASEAN
(Association of Southeast Asian Nations, Association des Nations de l’Asie
du Sud-Est). Le statut montant de la Chine dans la région a ainsi amené
certains au Japon à se demander : qui va désormais mener l’intégration
régionale ?
Entre les années 1970 et 1990, le modèle économique
dit du « vol des oies » soutenu par le Japon a aidé l’économie
de l’Asie de l’Est à progresser avec assurance. Mais cet
élan grisant a été brisé par la décision
japonaise de réduire son implication économique directe dans la
région suite à la crise financière de l’Asie de l’Est
en 1998.
Et depuis, aucun autre pays n’a dominé l’agenda de l’intégration
en Asie de l’Est. Jusqu’ici, l’ASEAN a connu une sorte de
« ceinture commerciale tournante » couvrant la Chine, le Japon,
l’Australie, la Corée du Sud et l’Inde, mais aucun pays,
pas plus la Chine que le Japon, n’a su imposer sa domination dans le commerce
régional et les affaires économiques. Et tout progrès dans
les discussions de l’ASEAN avec les Etats-Unis ou l’Union européenne
sur la liberté du commerce ne ferait qu’affaiblir toute capacité
individuelle d’un pays à dominer dans l’avenir les affaires
économiques régionales. Comparée avec la coopération
japonaise avec l’ASEAN, qui consiste largement en flux de personnels,
de finances, de formation des talents et de comptabilité, celle de la
Chine avec ce bloc de dix pays repose toujours essentiellement sur des biens,
des services commerciaux et des investissments, et elle a encore un long chemin
à faire.
Mais le rôle moteur en constante croissance que la Chine
a joué dans l’économie de l’Asie de l’Est a
également une signification au niveau mondial.
Son statut ne cessant de prendre de l’importance, le rôle de la
Chine sur la scène internationale a fait de même, que l’on
parle du changement climatique, de la réforme du système monétaire
international ou d’autres problèmes. Et son interaction avec les
Etats-Unis prenant de l’ampleur, le statut de la Chine sur l’échiquier
stratégique de la seule super-puissance mondiale devrait lui aussi grandir.
Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le Japon s’est toujours comporté
en « Grande-Bretagne asiatique » dans les problèmes de la
Région Asie-Pacifique. Mais l’apparition du concept du Groupe des
Deux (les Etats-Unis et la Chine), bien que niée par la Chine, semble
être l’augure d’un nouveau changement dans la position diplomatique
de Washington en Asie.
Traduit par Karen Bellemans et corrigé par Benoît Wat pour Investig’Action.
Source : Le quotidien du peuple en ligne, http://socio13.wordpress.com/2010/02/06/en-depit-de-sa-puissance-economique-montante-la-chine-reste-lucide-par-liu-junhong/