Bernard Duterme Rédacteur en chef de "Alternative Sud" (Revue du CETRI de Louvain-la-Neuve, Belgique)

Dans le cadre de mon travail au centre tri-continental de Louvain-la-Neuve, j'ai eu l'occasion de coordonner l'édition française du livre : Le "miracle" chinois vu de l'intérieur". C'est un livre qui a été davantage préparé par une partenaire chinoise plus que par nous même et c'est donc à son point de vue que j'essaie de faire écho. Il a été préparé par une association partenaire du CETRI, basée à HongKong, ARENA, qui est un réseau d'intellectuels asiatiques critiques des courants dominants de la mondialisation. La spécificité de cette revue c'est donc de publier des analystes chinois, des intellectuels chinois sur l'actuelle phase disons de modernisation de la société chinoise. Ce sont pour l'essentiel des intellectuels qui ne sont en rien nostalgiques du passé mais qui ne font pas non plus partie de la caste des intellectuels néo-libéraux. Ils sont nés pour la plupart dans les années 50. Ils ont été confrontés donc, dans les années 60-70, aux réalités locales d'assez près et ils font partie de ce que la coordinatrice de l'ouvrage appelle la "nouvelle gauche chinoise" même s'il y a une grande diversité chez ces auteurs. Je ne suis pas sûr qu'ils se retrouveraient tous sous cette appellation. Ils refusent la position simpliste de négation de toute l'histoire de la nouvelle Chine, mais ils sont critiques des politiques coercitives, tyranniques,- c'est le mot qui a été employé - de l'Etat, ils sont critiques des persécutions et des souffrances provoquées notamment par la Révolution Culturelle.

Une des grandes figures parmi ces auteurs c'est Wang Weï qui est un Chinois assez connu dans les dynamiques altermondialistes. Wang WeÏ dit " la Chine souffre aujourd'hui de ce qu'il y a de pire dans les deux régimes à l'œuvre la nouvelle hégémonie néolibérale et l'ancienne tyrannie socialiste revisitée". Cette formule a le mérite d'indiquer toute l'explosivité du cocktail d'économie ultra-libérale et d'autoritarisme politique qui permet aujourd'hui à la Chine de s'imposer sur la scène internationale comme la superpuissance en devenir. Les grandes lignes de force de cet ouvrage sont à la fois un travail d'analyse critique et un plaidoyer, critique de cette phase actuelle de modernisation qui est assimilée par les analyses au développement du capitalisme, au développement du productivisme, au consumérisme de masse, le tout, selon la plupart des analyses reposant sur une exploitation effrénée des hommes et de la nature. Elle aboutit, en résumant et en caricaturant fort leur propos sur un système certes florissant mais qui est d'abord profitable à une minorité privilégiée. Certes c'est une grosse minorité de quelques dizaines de millions de personnes mais à l'échelle de la Chine cela reste une minorité. Les analyses dans la première partie du livre se centrent surtout sur la crise du monde rural et l'exode massif qui en résulte et il est intéressant de voir que cet exode rural est analysé non seulement comme le résultat d'une pénurie de terre ou le résultat d'une trop forte pression démographique sur des ressources limitées

. C'est bien sûr le cas, mais c'est aussi le résultat de choix politiques et de choix économiques pris dans le monde rural en matière d'accès à la terre, d'organisation de la vie sociale, de la vie économique, de la vie politique dans les communautés rurales, de la plus ou moins forte autonomie administrative en matière de modèle de gouvernance, et en matière de la priorité accordée à la croissance des revenus sur la qualité de la vie.

Un thème qui est beaucoup discuté c'est bien sûr celui des travailleurs migrants, de cette masse de population des travailleurs ouvriers-paysans, de cette population flottante qui vient habiter mais surtout travailler dans les villes. Cette population sans droit ni toit, qui pour la plupart des analystes constitue un des principaux ressorts de la compétitivité de la machine productive chinoise, du succès de la Chine. Le livre parle beaucoup de cette main-d'œuvre excédentaire, du développement du chômage et bien sûr du développement de inégalités. L'expression d'"apartheid social"est même utilisée. Un seul chiffre pour visualiser à quoi correspond cet " apartheid social" c'est le coefficient qui mesure l'inégalité. En Chine si en 1981 il était de 0,28, en 2005 il est de 0,45.

En Europe il est de 0,29 et aux USA de 0,34. Ce qui donne à la Chine le record mondial de la progression des inégalités sur ces 25 dernières années. La modernisation est stigmatisée par les différents auteurs à la fois comme modèle de développement économique mais aussi comme programme politique et enfin comme idéologie, comme discours hégémonique. Ce sont évidemment les aspects politiques qui sont le moins discutés même si plusieurs auteurs indiquent en quoi cette figure imposée par le pouvoir est compatible avec les modes de gouvernance autoritaire, coercitifs, avec une absence de démocratisation, de partage du pouvoir et avec une forte répression des contestataires sociaux, des syndicalistes revendicatifs.

Une partie plus développée est la critique de la modernisation comme idéologie, comme discours hégémonique. Les analyse présentées permettent de comprendre comment s'est construit et se construit avec l'aide des intellectuels et des média mais aussi du cinéma par exemple un consensus en Chine fondé sur l'adhésion aux vertus de l'économie de marché, de la modernisation libérale, du consumérisme de masse, de la course à la croissance. L'ensemble étant assimilé au progrès, à la liberté, au développement. Tout se passe comme si, en rendant familier l'idée de la course au développement effréné et en justifiant idéologiquement l'entrée de la Chine dans la globalisation, on escomptait en masquer les coûts.

Lou Kin Chi mène une analyse structurale sur l'entreprise de légitimation à laquelle se livre le pouvoir et les intellectuels qui lui sont favorables à partir de la propagation d'oppositions binaires simplistes dans l'opinion publique : urbain/rural, l'avancé/ l'arriéré, le moderne/le traditionnel, instruit/ ignorant, riche/ pauvre. Elle mène une analyse assez fine de films diffusés en Chine qui amalgament ces différentes oppositions en opposant le modèle à suivre, le modèle urbain, le modèle moderne à un antimodèle qui serait rural, traditionnel, un antimodèle à dépasser, à extraire de sa léthargie.

C'est aussi un plaidoyer pour un travail de délégitimation du mythe d'un progrès sans fin qui repose en fait sur la subordination de centaines de millions de laissés pour compte, un plaidoyer pour une meilleure compréhension des causes locales et globales de la pauvreté. C'est enfin un plaidoyer pour une réorientation des politiques en fonction des droits sociaux, des droits culturels des majorités et aussi des intérêts des générations futures.

Car, je l'ai peu dit, le livre met très fort l'accent sur les impasses sociales du "miracle" actuel mais également sur les impasses environnementales.

Une question qui reste en suspens, c'est celle des acteurs sociaux qui pourraient porter ces revendications. Il n'y en a pas d'autre, dans ce livre en tout cas, que la somme des manifestations locales d'insatisfaction. On parle de 74 000 cas de manifestations de protestations en 2004 en Chine.

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