Du printemps arabe « à l’hiver des barbus »

envoyer un lien sur cet article a un ami

Début 2011, les hérauts de la pensée unique à nos télévisions, y compris les plus réactionnaires, s’étaient subitement découverts farouches partisans des « révolutions » à Tunis et au Caire, contre les « dictateurs corrompus » Ben Ali et Moubarak, qu’ils avaient pourtant encensés durant 20 ans. Cet automne, les mêmes, déconfits, nous ressortent les vieilles croyances racistes ; « Vous voyez bien que « ces peuples » sont incorrigibles et ne sont pas faits pour la démocratie ; dès les premières élections libres ils font un triomphe aux intégristes musulmans »
La vérité, évidemment, est plus nuancée.

Il faut pour l’approcher, éviter les clichés xénophobes courants : les peuples du Maroc, d’Algérie, Tunisie, Libye et Egypte ne sont ni unanimement convertis à la « démocratie libérale » à l’occidentale, ni massivement contaminés par l’islamisme politique. Ils sont, comme tous les autres, divisés entre privilégiés et exploités, entre réactionnaires, conservateurs et progressistes. Chacun de ces peuples est différent de l’autre par son histoire et sa géographie, mais ils font aussi partie d’un ensemble plus vaste, l’immense espace culturel « arabo-musulman » qui s’étend du Maroc et Sahara Occidental à l’Inde et à l’Indonésie en passant par l’Irak, l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan : on ne peut saisir la réalité des turbulences qui ont parcouru l’Afrique du Nord en 2011 sans prendre en compte les données géopolitiques mondiales, les relations entre grandes puissances et peuples du Maghreb, du Moyen Orient et de l’Asie lointaine.

*Depuis un an, tous les pays de « l’espace arabo musulman » du Maroc atlantique à la péninsule de l’Inde ont connu de forts mouvements populaires, dans les usines et dans les rues : grèves en Algérie, Tunisie, Egypte ou Pakistan ; manifestations d’une ampleur inconnue jusque là à Tunis ou Rabat, au Caire ou au Yémen, au Sahara Occidental occupé, etc…

Des milliers de jeunes intellectuels, salariés ou chômeurs diplômés, de femmes, ont crié leur volonté de plus de libertés politiques et individuelles, d’emplois et de droits sociaux, d’en finir avec les conservatismes familiaux et religieux. Nous ne pouvions évidemment qu’en être solidaires. Bien que ces mouvements populaires parfaitement justifiés soient limités souvent par la faiblesse des partis révolutionnaires et laïques, par l’absence de programmes très clairs, ils sont une dimension nouvelle, irréversible dans des pays gérés par des élites conservatrices, corrompues, des gouvernements autoritaires et policiers muselant toute opposition et souvent instrumentalisant l’Islam au service de leurs objectifs politiques comme en Arabie Saoudite wahhabite. Les dirigeants, dévoués à l’impérialisme occidental, attachés avant tout à leurs privilèges sociaux et au « libéralisme » économique et financier, sont inquiets de ces flambées de luttes populaires ; ils sont prêts à taire leurs désaccords et à se rallier tous à la nouvelle stratégie de reconquête de l’espace arabo-musulman par l’impérialisme occidental dirigé depuis Washington. Cette « sainte Alliance » pro-occidentale regroupe des chefs d’état aussi divers que ceux des monarchies pétrolières et financières du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar, avec son porte voix Al Jaz ira), ceux de Turquie qui rêvent d’expansion et du Maroc, monarchie absolue et coloniale au Sahara occidental, ceux de l’état religieux juif d’Israël qui occupe la Palestine et opprime les Palestiniens et les dirigeants de l’Europe capitaliste, français et autres toujours prêts à jouer les brillants seconds de l’impérialisme yankee.

La nouvelle stratégie pensée par les idéologues au service du président Obama a un objectif géopolitique avoué qui n’a rien d’un complot pervers ou immoral mais répond aux intérêts des USA et de leur alliés : mettre en place au Maghreb, au Moyen Orient, en Asie, des régimes fidèles autant ou plus qu’auparavant, aux intérêts occidentaux et au capitalisme libéral, baptisé « démocratie » et surtout plus stables, quitte à se débarrasser de quelques dirigeants trop usés en élargissant leur assise politique aux conservateurs intégristes pro-occidentaux ; cette nouvelle stratégie, différente de celle de Bush obnubilé par « le combat contre le terrorisme » en Irak ou Afghanistan, le Président Obama l’a exprimée à de nombreuses reprises depuis 2 ans dans ses discours « compréhensifs » en direction des pays arabes : elle se met en place depuis un an de plusieurs façons :

L’islamisme au pouvoir par les urnes

C’est évidemment par des modalités pacifiques, électorales, que les stratèges de Washington et de Doha préfèrent agir quand elles sont rendues possibles par l’élimination de despotes obtus comme Ben Ali et Moubarak : cela revient beaucoup moins cher.

Certains éxégètes occidentaux, y compris parmi les progressistes, sont d’ailleurs désemparès quand cela se produit, car ils sacralisent le suffrage universel pluraliste au point d’en faire le synonyme de la démocratie politique ; c’est oublier naïvement que si il en est la condition nécessaire, il n’en est pas la dimension suffisante ; c’est oublier surtout les multiples leçons de l’histoire, notamment en Afrique : le droit de vote généralisé est une grande conquête, mais il est d’autant plus facile à truquer que le peuple à qui on l’octroie est miséreux, ignorant ou superstitieux…

Tous les pays du Maghreb et du Moyen Orient ont hérité des décennies de régimes autoritaires précédents, la destruction à peu près totale des organisations politiques révolutionnaires et des syndicats de lutte de classe du temps des indépendances. En Tunisie, Algérie, comme en Egypte, les mouvements syndicaux officiels ont été inféodés au pouvoir en place, à tel point que les grèves aujourd’hui nombreuses, se déroulent sans leur assentiment. Les anciens partis communistes ou progressistes laïques ont été réduits au silence par la répression, la prison et l’exil, en Egypte de Nasser et Sadate ; ce qui en subsistait s’est converti parfois au réformisme complaisant et aux faveurs du pouvoir comme au Maroc où l’ex-parti communiste soutient avec ferveur le trône et la colonisation du Sahara Occidental, en Tunisie ou les ex-communiste d’Ettajdid ont remisé les discours de luttes de classes ; en Algérie, communistes, syndicalistes et militants laïques ont été décimés durant la décennie terrible de guerre civile intégriste, contraints par la peur au silence ou à l’exil. On pourrait, mais c’est hors de notre champ d’étude, faire les mêmes constats à l’est de la Méditerranée, en Syrie ou les nationalistes autoritaires du clan El Assad ont su réduire au mutisme par les tortures et la prison les communistes récalcitrants et asservir certains d’entre eux, en les transformant en serviteurs zélés…

*Dans la plupart des sociétés maghrébines et du Machreq, les disparités sociales sont énormes entre privilégiés de l’affairisme, de l’armée, de la corruption et majorité misérable survivant parfois avec moins d’un euro par jour.

Les organisations islamistes, les seules qui sortaient structurées des périodes autoritaires (même interdites dans la rue, elles ont toujours eu le privilège de se réunir dans les mosquées), ont dans les faubourgs de Tunis, dans les ruelles surpeuplées d’Alexandrie ou du Caire, distribué durant des mois, avec l’assentiment des chefs militaires au pouvoir, des subsides en nourriture, vêtements, argent ; jusqu’à la veille du scrutin, les salafistes égyptiens et les frères musulmans achetaient les suffrages, avec des fonds généreusement fournis par les monarchies pétrolières du Golfe, notamment les Wahhabites au pouvoir en Arabie Saoudite. Tout aussi efficace en ce sens depuis un an est l’information, mêlée de prêches, diffusée par la télévision des émirs du Qatar, Al Jazira.
Ajoutons enfin que dans des milieux populaires largement dépolitisés à l’issue de trente ans de pouvoir arbitraire, la corruption des dirigeants rend crédible le discours moralisateur des diatribes intégristes, qui prônent le retour à la pureté de l’Islam des origines ; ce phénomène a été d’une efficacité redoutable en Palestine, à Gaza en faveur du Hamas, au Maroc, en Egypte ; en Tunisie, il est encore renforcé par le déferlement des hordes de touristes occidentaux, base d’une économie dépourvue d’industries suffisantes ; les vacancières occidentales qui se prélassent parfois dénudées sur le pont des bateaux de croisière sur le Nil, longent des villages où règne une pauvreté effarante, comme une insulte quotidienne que les prêcheurs du djihad savent dénoncer dans leurs prêches…

*Le résultat n’a donc rien d’étonnant, en cascade : d’abord en Tunisie, économiquement délabrée par la dégringolade du tourisme et les départs d’entreprises délocalisées, notamment textiles, vers des salaires encore plus bas et des salariés plus soumis, qui donna 40 % des suffrages aux islamistes d’Ehnnada ; puis au Maroc où à l’issue d’élections tellement prévisibles qu’un électeur sur deux s’est dérangé, les « islamistes modérés » firent le même score ; et l’Egypte ferma la marche en donnant la majorité aux frères musulmans et quelquefois aux extrémistes salafistes à l’issue d’un scrutin parrainé par des chefs de l’armée omniprésents, prêts à réduire au silence par la force les grévistes et les manifestants laïques de la place Tahrir.

Le but, que certains stratèges occidentaux et des monarchies pétrolières du Golfe visaient, est donc atteint : au Maroc, sous l’égide du roi qui de toute façon conserve son emprise politique, un gouvernement des « islamistes modérés » avec peut être le vieil Istiqlal monarchiste ; en Tunisie, Ehnnada au gouvernement grâce à l’alliance avec les pro-occidentaux réformistes de Marzouki et Ettakatol ; en Egypte, les frères musulmans vont accéder au pouvoir avec des chefs militaires formés aux USA et largement financés par Washington (la plus forte aide militaire US, près de 3 milliards de dollars…)

*Ces accessions « électorales » au pouvoir ne font qu’ajouter aux dirigeants intégristes déjà en place dans de nombreux états du Moyen Orient : en Turquie, avec le parti de la justice d’Erdogan, en Irak, dont l’état autrefois laïque a été brisé par l’invasion américaine et est ravagé aujourd’hui par les conflits armés entre groupes intégristes prétendument sunnites et chiites, en Arabie Saoudite où la monarchie « Wahhabite » concurrence en intégrisme social et politique les mollahs iraniens ; et en Algérie, ne l’oublions pas, un parti « intégriste modéré » est déjà dans la majorité présidentielle…

L’islamisme au pouvoir par la guerre

Les quelque mois passés ont démontré que l’impérialisme occidental, qu’il soit français, étasunien, ses alliés « arabo –musulman » ou israéliens au Moyen Orient, n’hésitaient pas à employer la guerre pour remodeler la région selon leur volonté.

*L’exemple le plus probant a été la Libye, dont les forces françaises, avec quelques appuis européens (l’Italie) et arabes (le Qatar) ont écrasé les infrastructures militaires et civiles, avec la caution de l’OTAN et celle hypocrite du conseil de sécurité de l’ONU. Cela sans que l’on en sache exactement les motifs, conquêtes de marchés menacés par les trublions chinois ( ?), démonstration de l’efficacité du matériel français, objectifs électoraux (?) ; sans que l’on connaisse davantage le fait exact qui a fait de Khadafi l’homme à abattre alors qu’il était perçu comme un rallié aux thèses occidentales quelques mois auparavant… Le bilan, en tout cas, est déplorable : un pays ravagé, soumis aux désirs occidentaux, à l’unité nationale brisée au profit de milices concurrentes sur des bases ethnicistes : certains Libyens n’oublieront pas de sitôt la conquête du Tripoli par les bandes berbères venues du sud et le lynchage de Kadhafi par les milices tribales de Misrata, après que son convoi ait été stoppé par l’aviation française. Au sein du nouveau pouvoir libyen pro-occidental, les intégristes sont influents et leur « modération » consiste essentiellement en une alliance fragile avec les technocrates libéraux revenus de leur exil en Occident.

*L’accession d’islamistes au pouvoir est un fait acquis en Irak après l’invasion américaine, se profile en Afghanistan où les occidentaux cherchent à négocier leur retrait avec des pro-occidentaux, qui ne pourront être qu’intégristes et peut être au Yémen à l’issue de tractations où les Saoudiens pèsent de tout leur poids.

*Mais le risque le plus évident d’embrasement régional, voire même continental est la guerre civile engagée en Syrie par le biais d’insurgés armés alimentés en armes et subsides divers par la Turquie, contre un régime autoritaire, certes, et qui use depuis longtemps de tortures, exactions et emprisonnement contre ses opposants. Mais la coalition regroupant en un chœur vertueux contre Al Asad les islamistes turcs, les maîtres pétroliers de la Ligue arabe, Qatar et barbus saoudiens, avec Obama et ses porte avions en méditerranée, l’OTAN et ses hérauts Sarkozy et Juppé, les colonialistes israéliens qui veulent bombarder l’Iran, est loin d’être crédible : l’écrasement par les forces étrangères de la Syrie ne pourrait qu’amener au pouvoir à Damas les intégristes qui font le coup de feu dans les villes syriennes au risque d’enclencher un troisième conflit mondial…

Respectons le choix des peuples et la démocratie

(Article de Zaïki Laïdi, sciences po. Le Monde 6/12/2011)
Le remodelage de l’espace arabo-musulman selon les vœux des stratèges d’Obama, par l’accès au pouvoir des « intégristes modérés » a beaucoup avancé en un an, entrainant de ci de là les craintes de régressions sociales majeures à rebours de ce que les medias ont baptisé « révolutions arabes ».Mais se répand aujourd’hui dans les journaux occidentaux les plus sérieux un autre son de cloche, un discours lénifiant qui justifie la poussée islamiste par « la démocratie » (cf., le titre ci-dessus). De doctes « spécialistes », volontiers affublés d’une étiquette progressiste, nous expliquent que ce nouveau cours pourrait être un gage de stabilité et qu’après tout, les partis islamistes assagis ne sont pas plus pervers que « les démocraties chrétiennes » en Europe.

*C’est une évidente falsification de l’histoire, car si les démocrate chrétiens d’après 1945 en Italie, en France (M. R.P.), voire en Allemagne, instrumentalisaient la religion comme le font les islamistes, ils étaient, eux, issus de la résistance antinazie et antifasciste ; en Italie en 1950, Don Camillo, prêtre et militant, avait combattu Mussolini dans le même réseau résistant que son ennemi intime le communiste Peppone. L’islamisme ou fondamentalisme, selon la terminologie anglo- saxonne utilise la religion au servie d’une idéologie politique ultra réactionnaire, qui prétend faire retourner la société actuelle à ce qu’elle était il y a 14 siècles, à l’époque où furent rédigés les textes « sacrés ». Il s’est développé en fin du 20e siècle contre les idéologies nationalistes de l’ère des indépendances nationales. Il justifie par une lecture biaisée et anachronique du Coran la remise en vigueur d’une justice base sur la loi du talion, la vengeance, les tortures et les mutilations infligées aux contrevenants ; il approuve les injustices les plus sévères du système patriarcal, veut empêcher par la force toute approche démocratique, élective, représentative, au profit des « élites » autoproclamées dépositaires de la volonté divine. En ce sens, l’islamisme ressemble plus à ce que fut le fascisme en Espagne, quand Franco massacrait son peuple avec ardeur au nom de la « cruzada » catholique…

*Existe-t-il des « islamistes modérés » convertis à la sagesse démocratique, comme nous le prêchent Ehnnada en Tunisie ou les frères musulmans d’Egypte ? Certes pas, leurs objectifs restent identiques, mais ils ont l’intelligence politique, la prudence, que leur impose le rapport de forces actuel. Ils savent bien que leur audience n’est que majorité relative (30 à 40 % de suffrages exprimés), qu’ils n’accèdent au pouvoir politique qu’avec l’accord d’autres forces conservatrices ou réformistes, que l’assentiment populaire est fragile et peut être fugace… En fait, ne nous y trompons pas ; ce que l’Occident nomme « islamistes modérés » sont ainsi baptisés parce qu’ils sont pro-occidentaux : leurs objectifs politiques, immédiats ou futurs, sont intrinsèquement réactionnaires. La Tunisie qui profitait depuis l’indépendance du statut personnel de la femme et du couple le plus égalitaire du Maghreb, risque fort de le voir s’effriter, quelles que soient les proclamations rassurantes de son premier ministre Ghannouchi.

*Cette dangerosité sociopolitique des pouvoirs islamistes se double d’une réalité que nos medias camouflent et les intéressés aussi, passés maîtres en démagogie électorale ; tous les économistes de bonne foi le savent, les islamistes de tous poils ont en commun un attachement évident au libéralisme économique, aux règles du marché capitaliste, des marchandises, capitaux et salariés. Leurs théoriciens ne sont pas plus anticapitalistes que ne l’étaient les nazis. Leurs discours sur la nécessité de « moraliser l’économie » ressemblent fort à ceux de Sarkozy et les banques islamiques spéculent autant que celles dont les actionnaires sont chrétiens, juifs ou athées, avec leurs 5000 milliards de dollars d’actifs. La zakat (aumône musulmane) ne met pas plus en péril l’inégalité sociale que celle faite aux mendiants aux portes des églises. Les nouveaux dirigeants marocains, tunisiens « rassurent les investisseurs » (le monde économie, 13/12/2011) comme les dirigeants européens « rassurent les marchés ». Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement quand le fleuron moyen oriental de l’islamisme est depuis 20 ans en Arabie Saoudite, dont le capitalisme envahissant repose sur les profits pétroliers et l’exploitation de la main d’œuvre immigrée, voire d’esclaves modernes.

*Ce remodelage de l’espace arabo-musulman est loin d’être achevé. Bien des convulsions sont encore prévisibles, liées notamment aux réactions des masses populaires, aujourd’hui étourdies par l’offensive réactionnaire, elles seront demain surement éveillées. L’histoire, conflictuelle, de l’espace arabo-musulman ne s’achèvera pas en 2011, comme le souhaiteraient les idéologues occidentaux.

Francis arzalier

Accueil

Dossier

sommaire