Haïti : les charognards de « l’audimat » et de « l’humanitaire »

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Haïti vient de subir le séisme le plus grave que le monde ait connu depuis plusieurs siècles. Sa capitale Port-au-Prince, ainsi que les autres villes du pays, a été rasée autant que le furent Lisbonne au 18ème siècle ou Varsovie en 1944. Cette nation caraïbe moins peuplée que la Belgique compte déjà plus de 100 000 morts, peut-être le double, trois millions de sans abris, affamés et sans eau, sans hôpitaux, dispensaires ou services publics dignes de ce nom.
Sait-on qu’à l’échelle française cela représenterait près d’un million et demi de morts, vingt millions de sans abris affamés ?
On s’attend maintenant aux épidémies de toute sorte, dans les ruines envahies de cadavres mal enfouis, de rats, de moustiques : typhoïde, malaria, dengue, sida, déjà présents à l’état endémique, pourront-ils être contenus avant la pandémie ?
Il est normal que ce drame suscite un élan mondial de solidarité, mais faut-il en rester, comme nous y incitent nos télévisions en quête d’audimat, au spectaculaire, à l’émotionnel, au charitable, qui n’ont jamais empêché l’inégalité entre les hommes et les peuples ?
Certains de nos « informateurs » de service se sont surpassés dans le malsain, la fausse information, illustrant leurs idées préconçues, méprisant ces nègres d’Haïti qu’ils font profession d’adorer en les abreuvant de conseils depuis leurs studios confortables et leurs revenus assurés.

Ils ont d’emblée dénoncé l’incurie des autorités haïtiennes émergeant à peine des décombres, oubliant que le pouvoir français, au service des laboratoires pharmaceutiques, coupable des milliards dépensés contre une épidémie imaginaire, n’avait guère de leçons à donner en la matière.

Ils ont louangé le Zorro étasunien, venu occuper le sud du pays de 10 000 GI (plus que la France en Afghanistan), pour obliger les survivants affamés au calme, quand ils cherchaient simplement à survivre. Contrôlant l’aéroport, l’espace aérien, le port ou ce qu’il en reste, les USA se sont une semaine durant, arrogé le droit de faire atterrir les politiciens US en quête de photographies (Clinton, Bush) à la place de sauveteurs, européens ou pas, qui amenaient des secours.

Pour justifier cette mainmise US, ils ont complaisamment montré quelques images de pillage, démenties par les observateurs de l’ONU et des ONG présentes, allant jusqu’à détourner le sens des images par le commentaire : quand dans une rue effondrée, les survivants qui n’ont ni bu ni mangé de plusieurs jours, prennent les vivres restés dans une boutique abandonnée, cela relève t’il du pillage ou de la survie ? Tous les observateurs sérieux ont au contraire noté le calme étonnant des populations éprouvées, et le travail admirable des médecins, infirmiers et bénévoles des ONG et de l’ONU, présents en Haïti avant la catastrophe, et très actifs depuis, même si les caméras françaises les ignorent. Qui, à Paris, par exemple, dira le rôle essentiel des 400 médecins cubains, au service des rescapés dès le premier jour, malgré parfois leurs blessures ?


Les conséquences des calamités naturelles en Haïti sont d’autant plus énormes que le non développement économique, la déliquescence de l’Etat et des services publics sont le résultat d’une histoire ancienne et récente qu’il faut rappeler, en évitant les raccourcis imbéciles proférés par le ministre Kouchner, toujours à l’affût d’une caméra : « Le peuple haïtien a été rattaché au peuple français par son histoire ! » : euphémisme lénifiant pour parler des Haïtiens, descendants des esclaves africains déportés par les négriers français, et qui surent infliger au colonialisme français sa première grande défaite, en battant en 1803 l’expédition envoyée par Napoléon rétablir la servitude, et en proclamant Haïti première République noire d’Amérique.

Puis se sont ajoutés deux siècles d’exploitation et d’écrasement de ces révoltés par les puissances coloniales et impérialistes. Tout au long du 19ème siècle, le nouvel Etat haïtien dut verser aux colons français expropriés une indemnité de plusieurs milliards de francs or : une dette si lourde qu’elle empêcha tout développement économique. A partir de la première guerre mondiale qui affaiblit la France, les USA prennent le relais, occupent le territoire haïtien militairement et économiquement de 1915 à 1934, avant de soutenir la féroce dictature des Duvalier, de 1959 à 1986, et les gouvernements militaires et civils à leur botte, de 1991 à1993. Et les dirigeants des USA, Clinton, Bush et Obama ensemble voient dans la situation actuelle l’occasion rêvée de s’installer durablement en Haïti, qui, pour eux, est à la fois une menace migratoire, et un emplacement stratégique essentiel face aux régimes révolutionnaires d’Amérique, proche de Cuba, du Venezuela, etc…


C’est dans cette problématique qu’il faut analyser la reconstruction d’Haïti, dont il est déjà beaucoup question, y compris lors de cette « conférence des donateurs » au Canada, qui donne les premiers rôles aux prédateurs internationaux, USA, France, Europe, et exclut soigneusement les mauvais exemples du sud, Cuba, Venezuela, etc …et se garde bien d’annuler « la dette », toujours imposée à l’Etat haïtien !

En toute hypocrisie, car quand Mr Strauss-Kahn, le socialiste français qui dirige le FMI parle de « plan Marshall » pour Haïti, il ne fait que reprendre la logique de guerre froide : les USA ont avec le « plan Marshall », relevé l’économie d’Allemagne occidentale pour contrer l’URSS et les risques de « communisme » en Europe.
Haïti, bien sûr, a besoin de l’aide internationale, et d’investissements lourds parrainés par des Etats. Mais, comme l’on dit ses représentants à l’assemblée de Montréal, ce n’est en aucun cas aux USA ou à « l’Europe » sarkozienne de gérer ces fonds, pas plus qu’à une sorte de « protectorat humanitaire » des organisations internationales, FMI, OEA et onu-conseil de sécurité, etc…, mais aux responsables haïtiens démocratiquement élus.
Ces investissements doivent contribuer à créer dans le pays une agriculture vivrière et des industries de transformation, répondant aux besoins de la population (nourriture, vêtements, outils…) qui doivent aujourd’hui être importés, comme dans tous les pays dits « pauvres » parce qu’ils ont subi le non développement voulu par l’impérialisme.

Pour nous, il s’agit de développer la solidarité avec le peuple haïtien et ses organisations progressistes, attachées au développement et à l’indépendance nationale : elles sont démunies, déstabilisées par la disparition du PC haïtien, mais elles existent.

Il s’agit aussi de dénoncer l’indécent mépris paternaliste à l’égard d’Haïti qui est très répandu dans l’opinion française, y compris parmi certains « humanitaires » : assez de ces discours sur un pays « maudit », puni d’on ne sait quoi par on ne sait quel dieu (c’était celui des esclavagistes contre les esclaves révoltés) ; assez de ces gémissements sur les Haïtiens qui n’auraient d’autre ressource que l’exil, sur les enfants d’Haïti qui ne pourraient être sauvés qu’en étant adoptés en France.
L’une de ces familles hexagonales réceptionnant un orphelin, se vantait l’autre jour à la télévision de l’avoir débaptisé de son prénom d’origine, pour lui en donner un moins exotique à ses yeux : a-t-elle idée de ce que le procédé évoque en Haïti, où tous les esclaves arrivés d’Afrique perdaient leur identité, et étaient affublés par leurs maîtres de prénom français ?
Haïti a besoin d’aide, certes, mais aussi du respect dû à un peuple qui fut un des inventeurs de la République parlementaire en occident, il y a deux siècles.

Francis Arzalier

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