Elections de juin à Paris, Beyrouth et Téhéran : suffrage universel et manipulation des opinions.
Le suffrage universel fut une grande conquête politique,
pour laquelle les révolutionnaires, dans tous les pays d’Europe,
combattirent et moururent aux 19ème et 20ème siècles ;
nous ne pouvons qu’y être attachés, sans le sacraliser en
croyant naïvement qu’un droit de vote à chaque adulte suffit
à assurer la démocratie politique. Le capitalisme actuel, maître
des capitaux, du pouvoir politique et de médias capables de faire croire
aux opinions n’importe quoi durant quelques jours, manipule à son
gré les résultats du vote, au point d’en inverser le sens :
la droite française, sur ce plan, est spécialiste, avec un président
qui joue des sondages, des mots, prétend faire « réformes »
quand il démolit les acquis sociaux au profit des plus riches ;
bien maladroit en d’autres occasions, il a su par ses dérapages
xénophobes contrôlés, capturer en 2007 le plus gros de l’électorat
du Front national ; les européennes de 2009 ont été
l’occasion d’une opération similaire à l’encontre
de ses concurrents majeurs, le PS et le Modem. Le 5 juin, deux jours avant le
vote, la télévision nationale aux ordres du monarque - président,
a projeté , après une grande campagne publicitaire, le film « Home »
de Yann Arthus- Bertrand, à plus de 8 millions de citoyens français ;
un catalogue de belles images relativement faciles à réaliser
quand on a quelques talents de photographe et surtout des moyens techniques
coûteux, du personnel et des hélicoptères (lutte contre
la pollution oblige…) ; agrémenté d’un discours
« écologiste » assez primaire (tout le monde est
coupable de la dégradation des continents): c’était le programme
minimum de la liste Europe - Ecologie, mélange irrationnel d’anticapitalistes
comme José Bové, de chevaliers blancs de l’anti-corruption
comme l’ex-juge Eva Joly, au profit d’un Cohn-Bendit, dont le passé
de révolte étudiante fait oublier qu’il est aujourd’hui
un soutien convaincu des aventures guerrières de l’OTAN et des
USA. Cette manipulation à l’échelle d’un état
a été, de toute évidence, d’une grande efficacité
pour promouvoir à 16% une nébuleuse « verte »
française largement tirée vers le conservatisme : un « joli
coup » politicien monté par Sarkozy, grâce aux médias
à son service.
Au lendemain du 7 juin, les mêmes trompettes médiatiques, télévisions,
radios, journaux, claironnent sans vergogne la victoire « historique »
de la droite UMP, alors qu’elle n’a réussi à faire
voter pour elle que 11% des électeurs !
Le même 7 juin, les citoyens du Liban devaient choisir par les urnes de
reconduire la majorité parlementaire sortante, pro-occidentale, parée
de toutes les vertus par nos médias conservateurs, et une opposition
plurielle, « parti chrétien » de Michel Aoun, parti
communiste libanais et mouvement de résistance armée Hezbollah,
très influent dans les milieux populaires du Liban musulman, et très
diabolisé en Occident. Il est vrai que les positions islamistes de ce
mouvement sont plus que discutables, mais c’est oublier qu’il est
aussi le barrage essentiel contre l’impérialisme israélien.
Nos « élites » occidentales et leurs alliés
du Moyen-Orient ont fait leur choix, et hurlent à l’ingérence
syrienne, iranienne, à chaque manifestation de l’opposition nationale
au Liban : ces vertueux protecteurs de l’intégrité
libanaise ont donc préparé comme il se doit les élections ;
tous les spécialistes de la région ont signalé les financements
massifs venus notamment d’Arabie Saoudite, les centaines d’avions
amenant à Beyrouth les électeurs expatriés, etc. :
ce n’est pas sans efficacité dans un pays où les inégalités
sociales sont énormes entre les affairistes pro-américains de
la capitale et les miséreux peuplant certains quartiers. Voilà
un suffrage universel estampillé démocratique à l’Elysée :
il a confirmé l’emprise occidentale.
La manipulation n’est pas toujours aussi réussie, quand les peuples
s’en mêlent ; depuis plusieurs semaines les « grands »médias
français, prenant leurs désirs pour la réalité,
annonçaient la défaite du président iranien aux élections
du 12 juin ; nous étions inondés de reportages télévisés
montrant la foule des opposants en meetings, et de jeunes bourgeois iraniens
bien mis annonçaient leur désir, enfin, de liberté vestimentaire.
La palme de l’imbécillité journalistique revenait au « Courrier
international » qui titrait en couverture « en finir avec
Ahmadinejad » ; au sujet de ce pelé, ce galeux, la moindre
contrevérité devenait une évidence proclamée, l’Iran
une dictature absolue, alors que des opposants y manifestent par centaines de
milliers malgré la répression, que la presse, le cinéma,
pourraient parfois donner des leçons d’indépendance aux
confrères de France. Ahmadinejad est proclamé antisémite
dès qu’il dénonce la colonisation israélienne ;
ses maladresses et dérapages ne gênent pas nos rigides censeurs
qui n’hésitent pas à reprendre à son égard
le plus ringard des discours coloniaux : rappelons-nous Ségolène
Royal interdisant à Téhéran l’industrie nucléaire
civile !
L’homme providentiel, selon nos faiseurs d’opinion, qui allait être
élu, se nommait Moussavi, un « islamiste modéré »,
modéré en cela seulement qu’il s’affirme aujourd’hui
pro-américain. Les citoyens français sont rétifs à
juste titre envers la théocratie iranienne, les mauvais traitements infligés
aux femmes, l’inégalité sociale grandissante au pays des
mollahs : leur faire croire qu’un Moussavi instaurerait la démocratie
revient à les prendre pour des benêts ; il fut premier ministre
de l’imam Khomeiny de 1981 à 1989 et à ce titre il organisa
la destruction physique des militants de la gauche iranienne, démocrates
ou communistes du Toudeh.
Nos « penseurs » parisiens ignorent tout du peuple iranien
et ne comprennent pas notamment que les insultes méprisantes et les menaces
venues d’Occident renforcent à Téhéran les réactions
nationalistes. Le 12 juin, le peuple iranien a réélu Ahmadinejad
dans un scrutin moins falsifié qu’on ne le dit à Paris ou
à Washington. Compte tenu des candidats en lice, tous quatre choisis
par les chefs religieux, pouvait-il en être autrement ?
Les étudiants, les salariés progressistes d’Iran ont raison
de crier au grand jour leur dégoût du régime théocratique,
des inégalités sociales et des atteintes aux libertés ;
mais Moussavi, le pro-occidental n’est pas qualifié pour être
leur porte-parole, tout au plus pour les conduire à une impasse, voire
au massacre : certains stratèges à Washington, Londres ou
Paris sont prêts à combattre pour la « démocratie
libérale » jusqu’au dernier Iranien ! Et la presse
israélienne annonce ces jours-ci qu’une attaque aérienne
contre l’Iran est toujours une éventualité envisagée
à Tel-Aviv !
Nous sommes solidaires des progressistes d’Iran, pas des faucons occidentaux,
même déguisés en colombes.
Francis Arzalier