Gafanatum 2 : vers un nouvel ordre social ?

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publié le : 28 août 2018

l'univers numérique fait l'objet de multiples critiques, largement relayées par les médias : propension à diffuser de fausses nouvelles, à peser sur la sincérité des scrutins, à enregistrer et divulguer nos données personnelles : des législations tardives entendent y porter remède. L'attention des utilisateurs de mobiles est aussi attirée sur les dangers qu'un usage excessif fait peser sur notre santé, sur les addictions qu'il suscite : des séjours « digital detox »  payants sont organisés pour apprendre à se séparer, au moins un temps, de nos tablettes et smartphones. Les portables vont être interdits au collège, comme Skype l'est en principe dans les laboratoires « sensibles » du CNRS...

Toutes ces critiques et les mesures que ces nouvelles technologies suscitent nous paraissent cependant rester à la surface des choses. On voudrait dans ce deuxième volet évoquer quelques-uns des effets pervers, voire des nuisances que, par delà les réels et multiples services qu'il peut nous rendre, présente le tout numérique [1] : aperçu bien sûr partial mais non exhaustif, appelant à une réflexion collective de tous ceux qui, pour avancer dans la recherche des voies de sortie du capitalisme, doivent aussi se saisir de questions qui trop souvent, nous échappent.

Entre sentiment de toute puissance et dépendance de plus en plus étroite

c'est avec les smartphones, iPhones et autres iPads (produits par une poignée de constructeurs mondiaux) que s'est depuis moins de 10 ans parachevée l'évolution vers la miniaturisa-t ion et l'attachement à l'individu de ces nouveaux outils qui permettent désormais d'avoir ' le monde dans la poche'. Chacun peut en effet pianoter sur cette lampe d'Aladin moderne, afin que le bon génie Google puisse satisfaire tous ses désirs. L'extraordinaire réussite du « téléphone intelligent »  repose pour une part sur ce sentiment de toute-puissance, car tout y apparaît possible, suivant le mot d'ordre « où je veux quand je veux ». Mais en même temps il inscrit chacun dans une dépendance de plus en plus étroite non seulement de l'outil lui-même, mais de tous les programmes, logiciels et applications associés.

A « l'ère de  l'individu-tyran » (Eric Sadin y consacre, pages 197-204, un chapitre entier), les réseaux dits « sociaux » sont censés créer du lien entre les internautes, qui peuvent ainsi « réseauter » (!) avec leurs amis, mais également promouvoir leur entreprise ou leur marque via les publicités. Plus de cent réseaux sociaux sont Internationalement reconnus, généralistes (Facebook et Twitter, les Chinois Tencent QQ et Qzone) ou dédiés, pour le 'partage' d'informations [2], d'images, de musique, de jeux, et d'offres de toute sorte. Tout en satisfaisant des besoins légitimes de communication, les plus puissants de ces réseaux fidélisent leurs adeptes en flattant - via le nombre de « vues », de « likes » et de «followers » - les aspirations individuelles à la notoriété, souvent de pacotille, mais permise, voire promise à chacun d'entre nous. Les réseaux sociaux sont désormais dénoncés comme des instruments de désocialisation : « censés nous réunir, ils nous isolent... » [3]. Partagée par des repentis de plus en plus nombreux, cette défiance a gagné les concepteurs eux-mêmes, relayée par nombre d'auteurs et d'associations, qui dénoncent enfermement et repli sur soi, au détriment des échanges physiques où les regards, les intonations, les postures ont un rôle irremplaçable. La dématérialisation numérique est ainsi un facteur d'appauvrissement des relations humaines.

Des limites de plus en plus floues entre monde réel et monde virtuel

tout média donne une représentation partielle, différente du monde réel. Dans l'univers virtuel du digital, le temps et l'espace apparaissent particulièrement altérés. La vitesse de l'information et des échanges offre à chacun la possibilité de voir ses besoins du moment satisfaits dans l'instant. Immédiateté et instantanéité des demandes et des réponses ont généré un temps a-historique, aux horizons étroitement bornés : on peut ainsi à tout moment connaître les cours de la Bourse de Chicago, le temps qu'il fait à Pékin, mais les longs processus de transformation sociale, les lentes mutations structurelles n'y ont guère de place, jusqu'à y perdre toute pertinence. Il en va de même pour l'espace digital, devenu en quelque sorte a-géographique, dans une sorte d'ubiquité générale où se dissolvent des repères aussi élémentaires que la distance physique : avec une facilité déconcertante, des zooms successifs permettent de varier à l'infini des échelles qui permettent aussi bien de visualiser les circulations océaniques que le jardin du voisin... Ainsi distendues ou concentrées sur des écrans de quelques pouces carrés, les images données de l'espace qui nous entoure sont elles aussi bornées, et singulièrement appauvries, jusqu'à se réduire aux itinéraires rudimentaires des logiciels de navigation. Mais c'est le bien connu Tom Tom qui fonde sa publicité sur l'injonction « n'achetez plus de cartes ! ». Entre la contrainte minimaliste des 140 caractères de Twitter et la pratique devenue courante de la transcription vocale, une autre dévalorisation frappe les textes et l'écriture, désormais relégués à une place secondaire, au profit d'une profusion d'images et d'une vidéosphère envahissante. Et des programmes de plus en plus sophistiqués et performants effacent peu à peu, jusqu'à la confusion, les limites entre le réel et le virtuel. Une telle vision est parfaitement assumée, et même revendiquée par Apple, qui propose avec ses nouveaux iPhone et iPad « une réalité augmentée, où le passé et l'avenir seraient confondus, et où la frontière entre le réel et le virtuel serait abolie »...

Pour un double refus

de multiples programmes numériques, échappant totalement à l'utilisateur, se substituent peu à peu à l'intelligence et à l'ingéniosité humaine pour décider à notre place, « entraînant une quantification généralisée, une marchandisation intégrale de la vie et une organisation algorithmique de la société » (Eric Sadin p. 234). Au nom de l'imperfection de la nature humaine, et après que « le web et ses dérivés (aient) participé à standardiser la notion même de personne » [4], diverses techniques 'innovantes' empruntées aux neurosciences entendent produire un « homme augmenté », pouvant conduire aux délires du transhumanisme. Eric Sadin appelle au refus de tous les capteurs intégrés à nos corps et à nos divers environnements privés ou professionnels, et au rejet des objets connectés de plus en plus nombreux qui nous sont proposés, du compteur Linky à la voiture autonome et aux puces sous-cutanées... Dans le même temps sont déclarés obsolètes des outils lentement forgés au cours des siècles, porteurs de multiples compétences et savoirs-faire, qui ont permis d'avancer dans le double processus de construction de soi et d'émancipation humaine, auxquels nos « téléphones intelligents » livrent une guerre efficace [5]. Non par nostalgie ou passéisme mais au nom du « respect de l'intégrité et de la dignité humaines », Eric Sadin dénonce donc à l'inverse l'abandon du livre imprimé [6] dans les classes, et conteste les aides publiques accordées au livre numérique. Sans doute pourrait-on aussi refuser l'abandon d'autres objets du quotidien, témoins et instruments d'une émancipation qui reste inachevée : le journal papier, les cartes, la lettre manuscrite et le crayon à bille, la montre [7], le calendrier... Objectif simple et modeste, qui permettrait à chacun d'entre nous d'échapper, pour une part au moins, à une totale dépendance .

De la « démocratie smartphone » à la « société liquide ».

la dernière grande vertu attribuée au smartphone était enfin d'offrir un nouvel espace de liberté, totalement ouvert, où chacun serait sur un pied d'égalité avec tout le monde. Michel Serres déclarait en 2015 à un journaliste du Figaro : « Je crois que les nouvelles technologies favorisent énormément la démocratie, le 'peer to peer', et le pouvoir de Petite poucette , qui selon lui serait «le premier individu de l'histoire»... Le journaliste Francis Brochet, dans son ouvrage « Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron », jette un regard critique sur de telles affirmations : « la modernité selon Descartes et les Lumières inscrivait l'individu dans une histoire et une quête de liberté fondée sur la raison, garantie par des institutions. Cela a reculé avec la post-modernité » pour faire place à « un monde où la raison fait place à l'émotion, où l'institution cède devant la foule, où l'histoire se fond dans le présent » [8]. Le rapport à la politique s'en trouve bouleversé car, comme de nos portables, nous attendons des politiques « des réponses immédiates aux deux sens du mot : instantanées et sans médiation » (id.) Et célébrer les vertus d'une horizontalité proclamée permet de dissimuler les anciennes et nouvelles hiérarchies, et la permanence des centres de pouvoir, tant qu'ils n'auront pas été arrachés à leurs détenteurs.

Ainsi s'acheminerait-on, en additionnant ces multiples pertes de repères, vers ce que Zygmunt Bauman (1925-2017) a décrit comme la « société liquide » contemporaine, dont « disparaît toute forme solide institutionnelle, dont en premier lieu les rapports de classe et de domination, au profit d'une 'liquidité' qui atteint tous les domaines de la vie sociale : dès lors, le désengagement est l'attitude rationnelle la plus efficace pour être au monde ; ne pas s'engager, ne pas se lier qualitativement aux autres, pour mieux s'adapter aux catastrophes comme aux opportunités, retirer au moi moral ses responsabilités (…) pour les confier à des organismes supra-individuels et bureaucratiques (…) soit en somme « la perte de tous les repères permettant de se reconnaître dans un peuple, avec les droits collectifs politiques et sociaux qui y sont attachés » [9]. N'est-ce pas, plus prosaïquement, un objectif similaire que poursuivent les réformes territoriales autoritaires (fusions de communes, disparition programmée des départements, métropolisation et regroupements de régions) qui nous sont, sous l'impulsion de l'Union Européenne, imposées avec constance depuis un quart de siècle ? La numérisation achève dans les esprits le dé-tricotage territorial, et la perte des repères qui depuis des siècles ancraient le citoyen dans l'espace national, de la commune à l'État. Il y a là sans doute des pistes pour mieux comprendre la difficulté que nous éprouvons à mobiliser politiquement les innombrables victimes du capitalisme mondialisé .

Il serait utile enfin d'examiner en quoi cette « révolution digitale » induisant une société faite d'individus consentants, prêts à se soumettre de leur plein gré à une sorte d'asservissement général, est bien, jusque dans ses effets dans le domaine économique, une nouvelle fuite en avant ou le dernier avatar d'un mode de production en crise. Ce sera l'objet d'une troisième et dernière chronique.

Pierre Lenormand

NOTES

  1. [1]C'est ce à quoi s'applique l'essai d'Eric Sadin, dont j'ai donné dans ma précédente chronique, surprenante erreur de lecture, un titre erroné, qui n'est pas « la siliconisation du monde » mais, bien plus percutant encore, « la silicolonisation du monde ». J'y renvoie à plusieurs reprises dans ce texte, avec toutes mes excuses.
  2. [2] De tels réseaux ont pu aussi apparaître, y compris pour des esprits éclairés, comme une alternative - voire la réponse - à la partialité, à la censure permanente et à l'idéologie dominante diffusée par les radios, télévisions et grands journaux. Jouer la carte de ces réseaux, apparemment libres, peut présenter à court terme des avantages : secrets d'état et bancaires ont ainsi été rendus publics. Mais c'est simplement contourner l'emprise idéologique des grands medias, qui peuvent poursuivre impunément leur programme de désinformation. L'objectif, central pourtant, d'arracher les médias - y compris digitaux - aux puissants lobbies d'influence qui les dominent passe ainsi, on le regrettera, au second plan. :
  3. [3] L'expression est de Sherry Turkle, professeur au M.I.T, auteur de plusieurs ouvrages critiques, où elle affirme n'être « pas anti-technologie, mais pro-conversation ».
  4. [4] Citation empruntée à l'anthropologue Maxime Derian, spécialiste des outils numériques dans le domaine de l'e-Santé, qui poursuit : « Les réseaux sociaux, par exemple, incitent à agréger les individus dans un « esprit de ruche » effaçant les singularités humaines qui font le charme du monde social (le Monde, juin 2017)
  5. [5] Tout n'est pas cependant perdu : Netflix n'a pas encore tué le cinéma, la presse numérique n'a pas encore achevé les journaux papier, l'e-book n'a pas encore - même avec l'appui de la tablette - supplanté le livre, le clavier n'a pas encore supprimé le stylo, et le GPS pas encore enterré toutes les cartes.
  6. [6] On connaît la fausse annonce publicitaire d'un instrument innovant, le « Built-in Orderly Organized Knowledge ». Umberto Ecco, dans ses « chroniques d'une société liquide » (Grasset 2017), la présente en ces termes : « Aucun fil, aucun circuit électrique, aucun interrupteur ni bouton, il est compact et portable, il peut même être utilisé assis devant une cheminée. Il est constitué d'une séquence de feuilles numérotées (en papier recyclable) chacune d'entre elles contenant des milliers de bits d'information. Ces feuilles sont maintenues ensemble dans le bon ordre par une élégante enveloppe appelée reliure. Chaque page est scannée optiquement et l'information est directement enregistrée dans le cerveau. Il y a une commande « browse » qui permet de passer d'une page à l'autre, soit en avant, soit en arrière, par un seul coup de doigt. Un utilitaire nommé « index » permet de trouver instantanément le sujet voulu à la bonne page. On peut acheter une option « marque page », qui permet de revenir là où l'on s'était arrêté la dernière fois, même si le « BOOK »a été fermé... »
  7. [7] Mécanique de préférence, que la récente promotion de la « smartwatch », (un mini smartphone de poignet ?) relègue décidément au rayon des antiquités.
  8. [8] François Brochet, entretien au Figaro, mars 2018.
  9. [9] Extrait de la chronique philo de Cynthia Fleury (l'Humanité, 17 novembre 2017)
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