GAFANATUM : LA PIEUVRE PAR NEUF DE L'ONCLE SAM

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publié le : 19 juin 2018

Les nouvelles technologies numériques offrent de merveilleux outils, qui peuvent nous rendre de grands services, et dont la plupart d'entre nous faisons un usage quotidien. Nous ne reviendrons pas ici sur les origines militaires d'internet, ni sur les miniaturisations successives, qui des gros systèmes initiaux ont abouti à l'ordinateur personnel, à la tablette et au smartphone : le monde dans la poche...

Car nous disposons désormais d'un méta-système de communication universelle, immédiate et en première instance gratuite et en apparence libre de toute contrainte, s'affranchissant de toutes les hiérarchies au profit d'une démocratie horizontale et planétaire, où chaque internaute, voire chaque être humain, compterait pour un.

Telle est en tout cas la vision idéale de l'univers numérique qui nous est complaisamment délivrée chaque jour. Mais pour mieux caractériser les bouleversements technologiques en cours, commençons par dresser la simple liste de leurs principaux acteurs : d'autres ont avant nous estimé que neuf géants dominent le monde du net. Nous en rappelons ci-dessous la date de naissance, le siège, le principal objet social, et la dernière capitalisation boursière connue en milliards de dollars (M $) :

  1. Google (1998) conglomérat numérique, Mountain View, Californie (550 M $)
  2. Apple (1976) produits électroniques grand public , Cupertino, Californie (931 M $)
  3. Facebook (2004) réseau social mondial, Menlo Park, Californie (...)
  4. Amazon (1994) tous commerces en ligne, Seattle,Washington (700 M $)
  5. Netflix (1997) films et séries numériques, Los Gatos, Californie (...)
  6. AirBnB (2008) e-locations entre particuliers, San Francisco, Californie (30 M $)
  7. Twitter (2006) micro-blogage, San Francisco, Californie, (...)
  8. Uber (2009) offre de transports en ligne, San Francisco, Californie (62 M $)
  9. Microsoft (1975) multinationale informatique, Redmont, Washington (660 M $)

C'est le « gafanatum ». Ils sont tous nés et ont leur siège, c'est un fait bien connu, sur la côte ouest des Etats-Unis, la plupart à proximité de la Silicon Valley californienne, qui fut le creuset des recherches fondamentales et appliquées qui ont généré le paysage actuel. Qu'ils aient trouvé leur origine au sein de la première puissance militaire et économique du monde ne doit pas surprendre, mais n'a pas été et n'est pas sans conséquence.

Qui pourrait en effet imaginer que l'on aurait affaire à de pures technologies, parfaitement neutres, qui n'auraient rien à voir avec le système économique et social qui les a engendrées ? Au pays de la libre-entreprise triomphante, la recherche et l'innovation y ont été totalement subordonnées à des intérêts et des objectifs privés, dominés par le commerce et la publicité, à l'origine de fortunes aussi rapides qu'insolentes.

Aussi bien toutes les grandes entreprises du net participent à la recherche des voies permettant à la super-puissance américaine - y compris dans une fuite en avant sans précédent - de sortir à son profit de la crise du capitalisme contemporain, faisant de la digitalisation universelle un nouvel atout dans la compétition mondiale, notamment avec la Chine, qui comprend à son tour (voir l'autre géant du e-commerce qu'est Ali Baba) que l'accession à la première place passe désormais par le développement de ses propres centres numériques mondiaux.

Serait-ce de l'anti-américanisme primaire que voir dans cette « silicolonisation du monde » (1) une nouvelle forme, une nouvelle phase de l'entreprise de domination qu'est l'impérialisme américain, s'imposant d'une part par la force militaire, et multipliant d'autre part les opérations de séduction tendant à conquérir de l'intérieur les classes moyennes - et au delà, si possible - du monde entier ? Y contribuent des offres de services de toutes natures, le contrôle des comportements d'achat, une même vision marchande du monde promettant la satisfaction immédiate des besoins, contribuant à l'asservissement des esprits et à un perfectionnement sans précédent de la « fabrique du consentement », sans négliger l'apparition de nouvelles formes de répression.

Ainsi l'Empire, depuis son centre états-unien, tisse sa toile et déploie ses filets : nouvelle pieuvre contemporaine, des multinationales toutes puissantes, mais solidement arrimées aux Etats-Unis, dominent désormais les gouvernements et les états du monde entier, multipliant filiales, bureaux et plate-formes, et imposant langages, protocoles et applications de leur choix. Ainsi soumis, ces mêmes états et gouvernements, Union Européenne en tête , non seulement laissent faire, mais prennent le relais, imposant à leur tour le « tout digital », l'injonction numérique permanente et l'hyper-connection, avec les privilèges et les exclusions qui en découlent...

De cette jungle montent pourtant les contestations, les cris et les revendications des perdants, conflits et poursuites judiciaires se multiplient. Rançon du laisser faire et de la libre concurrence, les Neufs du net sont tous confrontés à des procès, souvent perdus quand ils ne peuvent, à coups de millions de dollars, être évités.

Entre adorateurs du net et dénonciateurs de ses dérives, c'est une sorte de schizophrénie qui monte. Ne tombons pas dans ce piège, recherchons au contraire les voies pour en sortir. Elles passent à mon sens par des résistances collectives, réfléchies, construites, permettant d'échapper à la dépendance de ces nouveaux monopoles, à la toute-puissance d'une techno-sphère aux mains d'intérêts privés, pour renouer avec une véritable gratuité des moyens et une vraie liberté des contenus. C'est à chacun d'entre nous d'y contribuer.

(A suivre...)

Pierre Lenormand

Note

  • (1) Expression empruntée à l'essai d'Eric Sadin : /la silicolonisation du monde : l'irrésistible expansion du libéralisme numérique/ (l'Echappée, collection « en finir avec», 2016)

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