La question nationale en Belgique

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publié le : 7 mai 2018

Origine de la Question nationale

La Question nationale en Belgique s’est posée dès la création du pays. Depuis un demi-siècle, elle est devenue une question majeure absorbant d’ailleurs de façon toujours plus importante la question sociale. Elle a mené à six réformes de la Constitution, pas moins : en 1970, 1980, 1988, 1993, 2001-2002 et en 2012-2014. Une septième, qui approfondirait cette fois encore son étonnant « fédéralisme de séparation », mènerait vers un confédéralisme qui pourrait bien être fatal à l’existence-même de ce jeune État issu, il y a moins de deux siècles, de la révolution belge de 1830, une révolution ouvrière qui, comme en France, a été confisquée par les représentants de la bourgeoisie « unioniste » (catholiques et libéraux réunis). L’origine de la Question nationale remonte à cette fondation de l’État belge qui consacre la partition du royaume orangiste des Pays-Bas qui avait été instauré par les puissances au Congrès de Vienne quinze ans auparavant. Elle prendra alors la forme d’une question linguistique, opposant le Nord du pays au Sud. Mais c’est également, c’est surtout, une question de classes.

Car depuis le XVIIIeme siècle, où les territoires rattachés à l’Empire autrichien qui, avec ceux de la principauté ecclésiastique de Liège, formeront ultérieurement la Belgique, l’élite bourgeoise compose avec l’aristocratie à laquelle elle se mélange souvent, et se distingue des masses populaires par l’usage du français. En Flandre comme dans ce que l’on appellera plus tard la Wallonie, les couches supérieures étaient francisées, processus qui n’avait cessé depuis la période bourguignonne et correspondait au prestige du français, comme ailleurs en Europe, en tant que langue véhiculaire du commerce, de la politique et de la diplomatie, tout comme de la culture, de la pensée moderne et du libertinage d’ailleurs. Les notables flamands s’étaient convertis d’autant plus aisément au français que l’utilisation de cette langue de culture était un signe manifeste d’élévation sociale.

Renforcée et accélérée par la politique linguistique du régime français, la francisation de l’élite sociale ne faiblira pas pendant la période hollandaise, en dépit des mesures prises par Guillaume Ier pour favoriser, au travers de l’usage du néerlandais, l’unité des Pays-Bas. Tolérant seulement le français dans les régions du sud du royaume où le flamand n’était pas usité, la politique linguistique orangiste constitue l’un des griefs des élites, même flamandes La Belgique issue de révolution de 1830, accaparée par la bourgeoisie censitaire, conforte la francisation du pays comme facteur de son unification. Certes la Constitution belge – cette Constitution qui fonde en principe toutes les grandes libertés fondamentales – n’impose aucune langue officielle. Mais dans les faits, le néerlandais ou, plus précisément, les divers dialectes flamands, ne seront que tolérés. L’ensemble de l’appareil d’État, les pouvoirs publics, la justice et l’armée s’ouvrent aux seuls francophones. À Bruxelles, siège de l’administration centrale, déjà plus francisée que les autres villes du Brabant flamand, le français accentuera de façon définitive sa prépondérance dans le courant du XIXe siècle.

Naissance du mouvement flamand

Le mouvement flamand éclot dans ce contexte, contemporain à la formation de l’État belge. Il apparaît d’emblée comme l’expression et le produit du divorce linguistique entre la bourgeoisie censitaire et unitaire belge, et les masses populaires de Flandre. Si la première, au travers de l’« unionisme », concilie ses fractions catholique et libérale, ceux qui manifestent les récriminations des secondes constituent deux courants à l’origine distincts.

D’abord, un groupe gantois, constitué en grande partie de littérateurs formés sous le régime orangiste, et quelque peu marqués par la nostalgie de la période hollandaise. Dès novembre 1830, alors même que le gouvernement provisoire règle par un arrêté la question de l’emploi des langues, Jan Baptise Buelens réclame déjà la création de cours en néerlandais à l’Université de Gand, ce qui sera pendant tout un siècle une revendication centrale du mouvement flamand.

Moins académiques ensuite, plus jeunes, d’origine modeste, empreints d’un romantisme populiste, des littérateurs anversois, dont Hendrik Conscience, contribueront à nourrir la culture flamande en publiant en néerlandais et en recomposant un passé à la gloire de leur peuple. À l’inverse du groupe de Gand, celui d’Anvers est relayé par le bas clergé flamand qui avait déjà marqué son opposition aux régimes tant français que hollandais. Réactionnaire et pétri des valeurs de l’ancien régime, il refuse ce français de la bourgeoisie, de la ville, de la Révolution, de la République et du libertinage tout à la fois.

Ni l’une ni l’autre des deux tendances du mouvement flamand n’a au départ d’influence politique. D’une part, et à l’exception de rares centres comme Gand où subsistent encore quelques éléments d’une bourgeoisie orangiste, les flamingants sont coupés de l’élite censitaire flamande francisée ; d’autre part, ils ne lient pas la question flamande à la question sociale, et ne se soucient guère d’organiser les masses. La seule action de quelque envergure à mettre à leur actif est une pétition initiée par Jan Frans Willems et soutenue notamment par le chanoine Jan Baptise David et, à sa suite, par le bas clergé. Elle réunit, en 1839- 1840, une centaine de milliers de signatures pour réclamer l’usage du néerlandais parallèlement au français dans les administrations, les tribunaux et l’enseignement en Flandre. Elle sera quasi sans effets, si ce n’est celui de manifester au grand jour les griefs flamands.

En 1846, le premier recensement national établit qu’une majorité de la population belge, quelque 57 %, parle le néerlandais ou un dialecte flamand, et 42 % le français ou un dialecte wallon (le pour-cent restant parle une autre langue dont l’allemand). Parmi les francophones et assimilés, seule en fait une minorité parle véritablement le français, celle des privilégiés. À cette époque, la Flandre est durement touchée par la crise économique et la terrible maladie de la pomme de terre, qui constitue pour les larges couches pauvres flamandes l’essentiel de l’alimentation, avant même le pain. Elles entraînent l’émigration, notamment en Wallonie où se développent les houillères.

La révolution de février 1848 ne provoque, on l’a vu, guère de remous en Belgique. C’est toutefois dans son contexte et comme sous sa pression que, le 12 mars 1848, est votée une loi abaissant la condition de cens dans les centres urbains pour les élections législatives. Le corps électoral en est presque doublé, passant de quelque 45 à 70.000 électeurs. Cette réforme pourtant limitée a un effet d’entraînement sur le mouvement flamand. Les deux partis belges, catholique et libéral, doivent tenir compte de ces nouveaux électeurs issus des couches moyennes qui, en Flandre, sont loin de se caractériser par l’usage unanime du français. Un nouveau champ d’action s’offre ainsi au flamingantisme qui gagne en influence politique.

Évolution du mouvement flamand à partir du milieu du XIXe siècle

Cette influence flamande s’insinue au sein du parti catholique et du parti libéral où il se lie au courant progressiste qu’il contribue d’ailleurs à constituer. En 1856, sous la pression flamingante, le gouvernement de l’époque, ultime manifestation de l’unionisme, crée une Commission des griefs flamands. Son rapport, déposé en octobre de l’année suivante, prône des réformes visant à établir progressivement en Flandre un enseignement en néerlandais, de même qu’à l’introduction échelonnée de cette langue dans l’administration publique, à son usage en matières judiciaires tant civiles que pénales, dans l’armée et dans la marine ainsi que dans la diplomatie.

Ce rapport, d’abord considéré avec étonnement et scepticisme par le gouvernement unioniste, sera ensuite violemment combattu par le gouvernement libéral doctrinaire conservateur qui lui succède dès novembre 1857. En mai 1859, il considérera clos le débat sur les griefs flamands.

L’attitude intransigeante du gouvernement sur cette question rapproche davantage flamingants et progressistes qui s’en prennent au libéralisme doctrinaire au pouvoir. La création à Bruxelles en 1858 de l’association Vlamingen Vooruit ! (Flamands, en avant !) consacre cette alliance ainsi que l’adhésion d’une fraction non cléricale du mouvement flamand à l’opposition progressiste.

Intégrant par contre aussi bien de façon d’abord pluraliste les tendances catholique et démocratique libérale, le Meetingpartij (Parti du Meeting), créé à Anvers en 1860, développe une activité favorable à la décentralisation des institutions ainsi qu’une propagande antimilitariste à laquelle est acquise une grande part des cléricaux, opposés à l’armée dont ils craignent notamment l’effet « déchristianisateur » des casernes.

Le parti flamingant organise ses premières manifestations antimilitaristes à partir de 1861 et envoie dès 1863 ses premiers représentants à la Chambre. Mais il finit par éclater sous les tensions qui opposent ses deux composantes, et évolue ensuite de plus en plus sensiblement vers le catholicisme.

De fait, les deux tendances du mouvement flamand ont leurs conceptions propres. Les libéraux dénoncent l’emprise de l’Église qu’ils considèrent comme un obstacle à l’émancipation de la Flandre et tiennent pour responsable de son retard intellectuel et culturel. Quant aux catholiques, ils identifient le combat flamand à celui de l’Église, considérant comme indissociables à l’esprit de la Flandre profonde, langue et religion. Soutenu par une « armée » de ces curés de village flamands dont les conceptions réactionnaires sont devenues quasi proverbiales, ils trouvent dans les campagnes leur base sociale, tandis que le flamingantisme libéral s’affirme comme un courant plus particulièrement urbain.

Les actions unitaires des deux ailes du mouvement flamand se feront en conséquence plus rares dans cette période où seules les réunissent encore les injustices les plus criantes, telle l’affaire Coucke et Goethals qui, en 1862, suscite l’indignation publique. Elle implique deux ouvriers flamands émigrés en Wallonie, condamnés à mort en 1860, puis exécutés, pour un crime pour lequel on établira deux ans plus tard leur innocence, mais dont la culpabilité avait été faussement établie au terme d’un procès tenu exclusivement en ce français dont ils ne comprenaient rien.

Premières « lois flamandes » et transformations au sein du mouvement flamand

Les années 1870 verront certaines des revendications flamandes prises en considération au Parlement. Évolution logique d’un mouvement qui finit par acquérir une certaine influence politique parlementaire, que ce soit de façon autonome par le Meetingpartij, ou à l’intérieur du parti catholique ou de la fraction progressiste du parti libéral, la question flamande ne manque pas de réapparaître.

À cinq ans d’intervalle l’une de l’autre, trois lois sont promulguées : les deux premières sous un gouvernement catholique, en 1873 pour l’emploi des langues en matières pénales, en 1878 pour l’emploi du néerlandais dans les administrations publiques de Flandre ; la troisième loi, et en 1883 sous un gouvernement libéral, pour l’introduction du néerlandais dans l’enseignement moyen officiel de Flandre (dans quelques disciplines).

Autres victoires partielles du mouvement flamand, sous le premier des gouvernements catholiques qui se succéderont sans discontinuer jusqu’à la Grande Guerre, une loi institue en 1886 l’Académie royale flamande pour la Langue et les Lettres, en 1890 une autre autorise l’introduction de quelques cours en néerlandais dans les universités d’État, suivie par celle qui, en 1891, règle l’emploi des langues dans les cours d’appel.

Ainsi, à la fin du XIXe siècle, le mouvement flamand prend légalement de l’ampleur. Sa base sociale s’est transformée dans un sens qui lui est favorable, parallèlement aux changements intervenus dans le paysage économique du nord du pays. Des industries autres que celles, traditionnelles, du textile s’y implantent à partir de capitaux très largement bruxellois et wallons qui trouvent en Flandre une main d’œuvre d’origine paysanne sensiblement plus docile que celle des régions industrielles du sud du pays. De petits entrepreneurs flamands s’inscrivent dans cette mouvance, renforçant les bases d’une classe moyenne flamande qui sera au siècle suivant appelée à un bel avenir.

L’instauration du vote plural contribue encore à élargir les bases du mouvement flamand. Fruit de la grève d’avril 1893, l’accession à ce suffrage universel tempéré va transformer, dès les élections d’octobre 1894, la physionomie du Parlement. On a vu que le POB y fait son entrée tandis que fond la représentation du parti libéral. Mais pour le mouvement flamand, cette nouvelle configuration politique offre également bien des perspectives. Il faudra dorénavant, pour les candidats aux élections en Flandre, tenir compte de ce nouvel électorat, lui parler sa propre langue, et s’intéresser davantage à ses revendications.

L’importance de la représentation du nord du pays dans les partis catholique et libéral s’accroît en conséquence. Mais l’écroulement de ce dernier déplace définitivement le centre de gravité du flamingantisme du côté clérical.

Cependant, de par son origine sociale, il ne se préoccupe guère de l’amélioration du niveau de vie des masses flamandes qu’il dit représenter, et limite toujours son programme de revendications à l’extension de la législation linguistique. Rien sous cet aspect des choses ne changera. Le Parti Ouvrier n’occupe pas non plus cet espace laissé vide par le flamingantisme. Il ne songe pas à disputer aux associations cléricales et à l’Église l’organisation des masses paysannes flamandes.

« Loi d’équivalence » et lutte pour la flamandisation de l’Université

Dès mars 1895, deux parlementaires flamands déposent une proposition de loi dont l’objet est la reconnaissance du néerlandais comme langue officielle à l’égal du français. Après de longs débats, la Chambre finit par la voter en 1896, puis enfin au Sénat en 1898. L’obtention de cette « Gelijkheidswet » (« loi d’égalité » ou « d’équivalence ») marque un tournant dans la lutte flamande qu’elle consacre.

D’autres lois sont encore progressivement votées au début du XXe siècle qui étendent l’usage du néerlandais, telles celle de 1906 qui l’autorise à la cour d’assises du Brabant sur pied d’égalité avec le français, et celles qui l’introduisent en matière de relations du travail en 1907 pour les mines et en 1909 pour les conseils de prud’hommes. Arrivé à ce stade, la « grosse affaire » reste la question posée dès 1830 : la flamandisation de l’université de l’État à Gand. Le mouvement flamand réunit pour ce faire des représentants des trois grands partis, soutenus par des manifestations de masse et une large pétition. Ce dernier bastion de l’arrogance francophone résiste toujours au début du XXe siècle. Une réaction s’organise d’ailleurs pour la défense du français à l’université. Quant à la proposition de loi visant à sa flamandisation, bien que déposée en 1911 par les trois grands partis, elle ne sera pas discutée avant la Grande Guerre. Après l’échec de sa néerlandisation, ordonnée sous l’occupation allemande en 1916, il faudra attendre 1930 pour qu’elle devienne, après l’avoir été partiellement dès 1923, une université unilingue flamande.

Naissance du mouvement wallon

Confronté à l’avancée du mouvement flamand et à ses conquêtes, le mouvement wallon apparaît à la fin du siècle dernier comme une tentative de résister aux revendications d’égalité linguistique qui menacent les privilèges de la bourgeoisie et de la classes moyenne francophones.

Très naturellement, c’est à Bruxelles qu’apparaissent les premières manifestations de résistance à l’expansion de l’usage du néerlandais. La capitale récemment francisée constitue le terrain d’application le plus sensible d’un bilinguisme qui menace dans leurs privilèges les fonctionnaires francophones. Dès 1888, les Wallons de Bruxelles fondent une société de Propagande wallonne qui s’implante également en Wallonie, notamment à Liège.

Des Congrès wallons se réunissent dès 1890 et, déjà, des idées de séparation administrative de la Belgique sont lancées en réaction à la pression bilinguiste. En 1897, une ligue wallonne est fondée à Liège, où l’on discute de projets de séparation administrative sous la présidence d’honneur du vice-président du Sénat, où il en répercutera l’idée. Au début du nouveau siècle, plusieurs congrès wallons se réunissent encore, tandis que des idées plus radicales se font jour, telles celle de la réunion de la Wallonie à la France. En 1912, le Congrès wallon se prononce résolument pour la séparation. C’est dans sa foulée qu’un dirigeant du POB de Charleroi gagné alors aux idées de défense de la Wallonie, Jules Destrée, publie en août 1912 sa « Lettre au Roi », avant de fonder en octobre de la même année l’Assemblée wallonne chargée de la défense des intérêts de la région. Ce texte, par l’écho ultérieur qu’il recevra, sera considéré comme un manifeste fondateur de l’idée d’une Wallonie autonome dont on retient surtout l’assertion sur « la vérité, la grande et horrifiante vérité : il n’y a pas de Belges ». Il très instructif d’y jeter un coup d’œil pour comprendre la nature profonde et les ambiguïtés du mouvement wallingant de l’époque.

La « lettre au roi » de Destrée

Le texte de Destrée n’a rien de socialiste : son auteur demande au roi « d’oublier tout d’abord » que celui qui lui écrit est un député du POB : « Ce que je veux Vous dire, un catholique, un libéral pourrait Vous le dire, comme moi. ». La seule phrase où Jules Destrée se rappelle être un dirigeant socialiste est celle où il énonce que « sans doute, les socialistes sont internationalistes », pour aussitôt expliquer qu’il l’entend ainsi : « il est bon de multiplier les ententes entre les peuples, de généraliser les conquêtes de la civilisation » ! Que la lettre soit adressée au roi, ne doit pas non plus surprendre de la part d’un dirigeant du POB, car le socialisme belge est déjà à l’époque empreint de manifestations d’allégeance à la monarchie. Ce qui frappe par contre, c’est la déférence obséquieuse avec laquelle il écrit au roi. Le pronom personnel qu’il utilise pour désigner son correspondant est toujours affublé d’une majuscule, les adjectifs possessifs qui se rapportent à lui également, ce qui ne manque pas, pour les démocrates, alors pas moins qu’aujourd’hui, d’apparaître ridicule et désuet.

La lettre ne peut non plus être interprétée comme le prélude de la revendication du fédéralisme telle qu’elle se fera jour un demi-siècle plus tard, comme nous le verrons, à la faveur de la lutte ouvrière de l’hiver 1960-1961, et où elle apparaîtra comme une exigence liée aux réformes de structures économiques et sociales. Pour Destrée, il s’agit seulement d’un combat d’arrière-garde pour conserver une situation menacée par l’avancée du néerlandais au sein de l’État et de la société belges.

Son but est de protéger les prérogatives des fonctionnaires francophones dans l’administration publique, et c’est en somme pour ce groupe social, non pour de quelconques intérêts généraux wallons qu’il écrit. C’est contre la revendication flamande de l’égalité des droits linguistiques qu’il se bat. Les Flamands « nous ont pris les emplois publics ». « Ils nous ont pris notre langue », mais aussi et avant tout : « Ils nous ont pris la Flandre, d’abord. Certes, c’était leur bien. Mais c’était aussi un peu le nôtre. » Destrée s’étonne encore : en Flandre, « les établissements publics sont flamands ». « Les petits fonctionnaires, avec lesquels le public est en rapport, vous répondent agressivement en flamand ». Destrée écrit plus loin : « Les Wallons sont donc vaincus, et pour longtemps. Ils mettent maintenant dans le suffrage universel l’espoir d’une revanche. Il n’est pas du tout certain que le suffrage universel le leur procurera ».

Dans ce texte qui reflète bien plus la haine du Flamand que l’amour du Wallon, qui pourrait trouver sincère l’idée d’une plus grande autonomie des deux régions qu’avance Destrée, lorsqu’il dénonce par ailleurs qu’en Flandre « l’ancien principe de la nationalité des lois a fait place à leur régionalité, en matière de justice ou d’enseignement » ? Il y a bien plus que la volonté d’« une Belgique faite de l’union de deux peuples indépendants et libres » quand il écrit : « Le Flamand est lent, opiniâtre, patient et discipliné ; le Wallon est vif, inconstant et perpétuellement frondeur de l’autorité », quand il ajoute : « Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme ». Dans cette distinction conçue comme traduite de « la diversité originale commandée par la race et le sol », dans cette dénonciation de ce que les Wallons ont « des maîtres de race étrangère », il y a aussi (même si le terme « race » signifie alors « ethnie ») une dangereuse dérive vers le racisme (ce que l’antisémitisme avéré de Destrée confirme par ailleurs).

Les flamingants ont bénéficié du suffrage plural de 1893 au moins autant que les socialistes, à telle enseigne que Destrée lui-même peut écrire qu’en Flandre « un peuple, une fois investi du droit électoral, voulut être honoré dans sa langue et contraignit ses maîtres à une humiliante soumission. Il ne faut pas chercher ailleurs l’explication de l’intrusion du flamand dans les débats parlementaires : discours et prestations de serment ». C’est en réaction contre cet effet de l’extension du droit du suffrage, désavantageux pour les francophones, et particulièrement pour les privilèges qu’ils détenaient dans les emplois publics, que la lettre au roi fut rédigée.

Dans un style ampoulé, plein de ces boursouflures qui se veulent autant d’« effets littéraires » et avec ce ton pompeux que rien n’égale sinon sa courtisanerie, Destrée n’a-t-il pas réussi à résumer ce qui chez un littérateur fait la bassesse de l’argumentation et l’affectation de l’exposé, et qu’il échoit si souvent à un auteur réactionnaire de réunir ? Pourtant, il en est aujourd’hui, au sein d’un certain progressisme fédéraliste wallingant, pour tenir en haute estime ce texte qui, à l’analyse, révèle tant de navrantes confusions d’idées. Deux ans après sa rédaction, dans la première Guerre mondiale, Destrée, oubliant son wallingantisme, se montrera un des plus fervents boute-en-train du patriotisme guerrier belge, vantant notamment la « dignité nationale » de la Belgique !

Conclusion sur la question linguistique avant la Première Guerre mondiale

Les prémices du fédéralisme belge telles qu’elles s’affirment dès la formation de l’État belge et tout au long du XIXe siècle apparaissent fort éloignées de celui-ci à l’époque de l’État fédéral que nous connaissons aujourd’hui.

Ainsi, le mouvement flamand ne revêt à l’origine en rien, dans sa forme et ses caractères, l’assurance quelque peu arrogante de celui qui aujourd’hui, tout en restant marqué par une assez aberrante « logique de dominé » d’un autre temps, exprime l’industrialisation récente et la prépondérance économique et politique de la Flandre. Il manifeste alors au contraire la résistance de l’énorme masse paysanne et des couches inférieures des villes face à l’humiliante intransigeance d’une bourgeoisie francophone et unitariste qui refuse de reconnaître sa langue.

De même, le mouvement wallon de la fin du XIXe siècle ne correspond nullement au mouvement plutôt diffus d’une région maintenant appauvrie, même si pourtant celle-ci ne semble pas toujours reconnaître ce déclin, imprégné encore de l’image d’une prospérité industrielle qui n’est plus. Il s’affirme à ses débuts, un siècle plus tôt, comme l’expression d’une résistance conservatrice, opposée aux revendications flamandes d’égalité linguistique qui menacent alors les privilèges de la bourgeoisie et des couches intermédiaires francophones.

Mouvements flamand et wallon après la Première Guerre mondiale

Au nord du pays, à l’issue de la Première Guerre mondiale, un nouveau parti flamand, on l’a vu, est fondé : le Frontpartij, successeur du Meetingpartij du XIXe siècle et prédécesseur du VNV qui le remplace dans les années trente, sous une forme ouvertement fasciste, transformant dorénavant le nationalisme flamand, à l’origine populiste mais pourtant revendicatif d’égalité, en un mouvement marqué par les idées les plus réactionnaires et inégalitaires.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le mouvement flamand – qui a, pour une grande part, opté pour la collaboration – poursuivra sur ses traces, mêlant la revendication flamingante à la question de l’amnistie des collaborateurs flamands. Il donnera naissance à la Volksunie (la VU) puis, par scission de celui-ci à la fin des années ’70, au Vlaams Blok, le futur Vlaams Belang.

Dans l’entre-deux-guerres, le mouvement wallon est quant à lui encore dans les langes. On assiste à la formation de quelques cercles culturels wallons sans grande importance. Il n’a pas encore vraiment de raison d’exister dans un État unitaire où la Wallonie et les francophones dominent. Ses seules revendications se situent en creux des quelques avancées flamandes.

Unilinguisme régional et création de la frontière linguistique

Depuis 1873, date de la première réforme linguistique, le principe prévalant est celui du bilinguisme généralisé. Si le mouvement flamand revendique pour la Flandre l’Unilinguisme régional, des parlementaires wallons le réclament aussi (une seule langue par région) dans l’entre-deux-guerres. Ils l’obtiennent en 1932.

Ce passage du principe du bilinguisme national à celui de l’Unilinguisme régional s’est imposé, non pas tant en réponse à la demande séculaire flamande, mais bien à celle des représentants politiques des régions industrielles de Wallonie, confrontées à l’immigration des travailleurs flamands à la recherche d’un emploi. Les politiques wallons craignent pour l’homogénéité linguistique francophone de la Wallonie que le bilinguisme national aurait pu mettre à mal dans nombre de communes ouvrières où se regroupent les immigrés flamands. La frontière linguistique est créée cette année-là. Elle fluctuera jusqu’à son clichage en 1962 en fonction de l’évolution de l’emploi des langues dans les communes limitrophes, telle que l’établissent les recensements nationaux décennaux. Ces communes passent d’un côté ou de l’autre de la frontière en fonction de la majorité linguistique recensée.

Déclin wallon et essor flamand

Le mouvement wallon prend véritablement naissance après la Deuxième Guerre mondiale. Il est la conséquence du renversement de la polarité économique entre la Flandre et la Wallonie. Le potentiel économique de la Belgique est sorti quasi indemne de cette guerre. C’est une chance énorme pour la reconstruction du pays de disposer d’un outil industriel qui ne doit pas être reconstitué. Mais il y a un revers : dans la nouvelle phase d’expansion et de prospérité économiques mondiales qui s’enclenche (caractérisée par l’internationalisation du capital et le développement des multinationales) et qui culminera avec les « golden sixties », cet appareil productif intact apparaît vieilli, sclérosé, obsolète et dépassé par le développement industriel moderne.

La Wallonie n’innovera pas. Son industrie lourde plus que centenaire, fondée sur le charbon et l’acier, sera vite dépassée. On assiste à la transformation du paysage économique de la Belgique. Car le début du déclin de l’économie wallonne est concomitant avec le démarrage de l’industrialisation en Flandre.

On se souviendra de ce que nous avions exposé dans le chapitre portant sur les prolégomènes de la formation de la Belgique : la Flandre qui avait été, dès le XIIIe siècle, la première région de développement précoce d’un capitalisme industriel (centré alors sur le textile) s’était ensuite effondrée, battue par la concurrence de l’Angleterre aux techniques industrielles plus modernes, pour redevenir pendant des siècles une région foncièrement agraire et paysanne. Nous avions dit qu’elle le restait jusqu’au milieu du XXe siècle : c’est ici que nous la retrouvons.

Cette Flandre débute alors son industrialisation (notamment avec le développement d’infrastructures centrées sur la chimie et les hydrocarbures). L’avantage commercial stratégique du port d’Anvers en fait une zone privilégiée pour les nouveaux investisseurs (internationaux, surtout américains). Mais ce n’est pas le seul avantage que présente pour eux la Flandre : elle est aussi un réservoir important de main d’œuvre (ce qui permet, en vertu de la loi de l’offre et de la demande, de faire pression à la baisse sur les salaires). Une main d’œuvre issue des profondeurs paysannes, et en conséquence également peu revendicative, moins expérimentée en matière de contestation sociale, peu habituée aux relations conflictuelles du travail telles qu’elles ont été menées dans les grandes régions industrielles de la Wallonie depuis un siècle et demi.

En Wallonie par contre, l’effondrement économique s’amorce. Il ne se fait pas sentir immédiatement. L’industrie de l’acier sera supplantée par l’industrie automobile qui le transforme, une industrie qui s’installe principalement en Flandre. Quant au charbon, il est progressivement remplacé par les hydrocarbures (le pétrole et le gaz). Même s’il reste une matière première importante, le charbon belge est aussi confronté à la concurrence internationale : les charbonnages wallons, qui demandent des investissements de plus en plus importants nécessaires pour creuser toujours plus profondément, sont de moins en moins compétitifs. Remplacés en Belgique même par de nouvelles exploitations en Flandre (Campine) plus modernes, plus performantes, ils vont s’effondrer les uns après les autres dès avant les années 1960.

Ainsi, depuis le milieu du XXe siècle, la Wallonie subit le même sort que l’Angleterre, la toute grande puissance mondiale du XIXe siècle, basée sur les mêmes industries du charbon et de l’acier qu’elle, et qui a périclité dès la Première Guerre mondiale. L’Angleterre qui dominait le monde depuis quatre siècles, avait alors été dépassée par d’autres puissances montantes : l’Allemagne et les États-Unis. Après la Deuxième Guerre mondiale, c’est, dans le cadre belge, à la Wallonie de vérifier que l’on ne peut pas être et avoir été.

Apparition d’un mouvement revendicatif wallon à la faveur de la question royale

Le mouvement wallon va prendre son envol avec la phase finale de la Question royale en 1950, dans laquelle on retrouve une contestation ouvrière de masse contre le retour au pays de Léopold III.

En mars 1950, le résultat d’une consultation populaire (un référendum qui ne veut pas dire son nom) autorise le retour en Belgique du roi en exil depuis 1945. Il révèle aussi une profonde division du pays : la Flandre y est majoritairement favorable et la Wallonie opposée. Ce point de vue est à nuancer : ce sont surtout les travailleurs des grandes zones industrielles qui s’opposent au retour du roi mais, comme ces régions se situent principalement encore en Wallonie, les deux parties du pays semblent être divisée de part et d’autre de la ligne d’un clivage coloré linguistiquement.

Quand le roi rentre, au lendemain de la fête nationale (le 22 juillet 1950) au pays, la grève générale est déclenchée. Pour la première fois depuis 1830, elle met le pays au bord de l’insurrection, qui sera évitée de justesse le 1er août 1950. Elle est surtout le fait des régions industrielles de Wallonie. À cette occasion, on assiste aussi à la première émergence de la revendication wallonne avec une base de masse. Elle émerge comme un mouvement profondément ancré dans ses composantes ouvrières et syndicales. Ce mouvement wallon maintenant devenu mouvement populaire retombe ensuite, dans toute la décennie 1950, dans son confinement initial, celui de quelques cercles de l’élite wallonne. Mais il ne tarde pas à ressurgir avec ampleur en 1960.

Massification du mouvement wallon à partir de la grève de l’hiver 1960-‘61

Il le fait à la faveur d’un autre grand combat ouvrier : la grève nationale de l’hiver ‘60 qui repose la question du fédéralisme pour la Wallonie. À l’origine, la grève est lancée contre la loi unique qui vise notamment les acquis sociaux des travailleurs. Les grévistes sont les mêmes que ceux qui se sont soulevés dix ans plus tôt pour protester contre le retour de Léopold III : c’est surtout en Wallonie que la grève se développe.

Comme dans la grève de 1950, les travailleurs des grandes régions industrielles reprennent les mêmes armes qu’ils ont utilisées : l’abandon de l’outil qui menace l’inondation des mines et la condamnation des hauts fourneaux. Ce sont là des armes de travailleurs de la vieille industrie lourde wallonne, limitées à la Wallonie. Les revendications reflètent cette base sociale et régionale. Elles sont les mêmes que dix ans auparavant : celles de réformes de structures liées au fédéralisme pour la Wallonie.

Le fédéralisme est perçu comme une solution qui permettraient aux travailleurs wallons de bénéficier des structures d’une Wallonie plus autonome à l’intérieur d’un État belge qui apparaît de plus en plus dominé par la Flandre, une Flandre à la fois industriellement modernisée et cléricalement conservatrice. Le mouvement wallon, relancé sur une base ouvrière et syndicale, se constitue après la grève en un Mouvement Populaire Wallon (MPW) qui jettera les fondements historiques d’un parti politique nouveau : le Rassemblement Wallon (RW) aujourd’hui disparu.

Formation et évolution des partis flamands après-guerre

En Flandre, fondée en 1954, la Volksunie (VU) succède, je l’ai dit déjà, au VNV fasciste d’avant la Deuxième Guerre mondiale, et collaborationniste pendant celle-ci. À sa différence, le nouveau parti se veut à la fois démocratique et populaire. Mais il défend les collaborateurs flamands des nazis pour lesquels il réclame l’amnistie, liant l’opposition à la répression de la collaboration à la défense des intérêts flamands. Cela en fait un parti ambigu, tiraillé de contradictions. Elles éclateront à la fin des années 1970, lorsqu’une scission amènera la fondation du Vlaams Blok fasciste (l’actuel Vlaams Belang).

La VU, ou ce qu’il en reste, tant le fasciste VB a fini par prendre sa place, implosera en 2001, donnant naissance à deux nouveaux partis : Spirit qui s’alliera en cartel électoral avec le parti socialiste flamand, mais aussi et surtout la N-VA (la Nieuwe-Vlaamse Alliantie) qui le fera avec le parti chrétien flamand avant de rompre cette alliance en 2008, refusant de participer aux négociations en vue de réformer les structures de l’État, ce qui l’amènera au succès électoral de 2010. Celui-ci en fera le plus important parti de Flandre. Il contribuera largement au blocage des négociations gouvernementales les plus longues de l’histoire belge, et les plus longues du monde. Depuis 2014, il participe au gouvernement qui met en œuvre programme économique de libéralisme droitier radical pour la défense duquel, le temps de cette législature de cinq ans, il postpose son programme séparatiste qu’il est pourtant loin d’avoir abandonné, menaçant de le faire ressurgir à l’avant-plan pour les élections législatives de 2019.

Scission des partis traditionnels et des organisations syndicales

Ce regain de l’importance de la question linguistique dans les décennies qui suivent la Deuxième Guerre mondiale ne contribue pas seulement à l’apparition de partis régionaux et communautaires. Il influence considérablement la vie des partis traditionnels qui en traduisent les conséquences dans leur séparation sur cette même base linguistique.

Dès 1968, le parti pourtant le plus attaché à l’unitarisme national, le parti social-chrétien se scinde en un parti francophone et un parti flamand. Le parti chrétien n’a pas résisté à la crise de Louvain, celle de l’université catholique où les Flamands, sous la bannière du « Walen buiten ! » (Dehors, les Wallons !) ont éjecté les francophones qui doivent fonder en Wallonie une nouvelle université, celle de Louvain-la-Neuve. Dans les années soixante-dix, ce sera au tour du parti libéral de se scinder, suivi par le parti socialiste.

Les organisations syndicales se sont elles aussi conformées à la structure fédérale de l’État. Ainsi, la FGTB socialiste comme la CSC chrétienne sont-elles composées de trois « Interrégionales » wallonne, flamande et bruxelloise.

Seul subsiste aujourd’hui, pour le maintien de l’unité des travailleurs tant du Sud que du Nord du pays, le PTB, parti de gauche radicale marxiste, conserve une structure nationale et refuse de céder aux chants des sirènes nationalistes.

Réformes constitutionnelles de 1970 (communautarisation) et 1980 (régionalisation)

En 1962, la frontière linguistique est définitivement fixée. Elle fait passer les Fourons à la Flandre, malgré l’opposition de la majorité de sa population, ce qui ne cessera depuis lors de poser un des plus épineux problème de la question linguistique.

Dans cette période des années 1960, la revendication wallonne du fédéralisme, alliée à celle des réformes de structures, est portée dans les sphères des débats politiques. Elle est consacrée, dans la confrontation entre forces wallonne et flamande, par une première réforme constitutionnelle importante, celle de 1970 : l’État unitaire belge devient un État où vont être constituées trois communautés (fondées sur la langue : communautés flamande, francophone et germanophone) et trois régions (flamande, wallonne – qui comprend la communauté germanophone – et bruxelloise). Cette réforme constitutionnelle, premier pas vers l’État fédéral, répond avant tout à la revendication flamande d’autonomie culturelle des communautés. Les régions, qui correspondent à la revendication wallonne d’autonomie structurelle restent, par contre, un cadre vide : rien n’est organisé pour la mettre en œuvre.

Le mouvement wallon poursuit donc ses revendications de doter les structures régionales de véritables pouvoirs en matières politiques et économiques. Celles-ci font l’objet de négociations gouvernementales qui aboutissent, en 1980, à une deuxième grande réforme constitutionnelle. Les régions sont enfin dotées de compétences comme l’aménagement du territoire, le logement et la politique économique. C’est la deuxième étape du chemin qui conduit l’État belge de l’unitarisme au fédéralisme.

L’« État fédéral » et fédéralisation toujours plus poussée de l’État

En 1988, une troisième réforme constitutionnelle instaure notamment la communautarisation de l’enseignement, la régionalisation des transports et des travaux publics et crée une nouvelle Région, celle de Bruxelles Capitale.

Elle constitue la dernière étape de la transition vers l’État fédéral. Celui-ci est consacré en 1993 par la quatrième réforme constitutionnelle : la Belgique n’est plus un État unitaire. Elle transfère notamment aussi l'agriculture et le commerce extérieur aux régions. La réforme est votée par la majorité gouvernementale chrétienne et socialiste de l’époque, à laquelle s’adjoignent, afin d’obtenir la majorité qualifiée nécessaire, les partis écologistes et de la VU, le parti flamingant.

Elle apporte aussi des changements politiques en réduisant le rôle et la composition du sénat, qui comprend dorénavant une catégorie de sénateurs communautaires. La structure provinciale de l’État, dont les prérogatives sont de plus en plus remises en cause au profit des communautés et des régions, est modifiée par la scission du Brabant, dont la région de Bruxelles-capitale est extraite, en une province flamande et une province wallonne. Seuls quelques pouvoirs et prérogatives restent désormais fédéraux (c’est-à-dire nationaux), parmi lesquels l’armée et la police, la politique étrangère (dont l’État doit cependant partager certaines matières avec les nouvelles institutions fédérées) et la sécurité sociale. Une cinquième réforme de la constitution, en 2001, organise le refinancement des Communautés, toujours plus autonomes, et étend les compétences fiscales des Régions. Et près l’interminable crise politique pour le formation d’un gouvernement, longue d’un an et demi, notamment due à cette question communautaire, une sixième réforme de l’État en deux étapes, en 2012 avec la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde et, en 2014, le renforcement du caractère d’autonomie des entités fédérées, bénéficiant d’un financement accru et de transferts de nouvelles compétences dont les allocations familiales (une des composantes de la sécurité sociale qui est ainsi fragilisée) qui sont communautarisées, au sein d’un État fédéral aux prérogatives toujours plus érodées.

La multiplication des révisions constitutionnelles (six en moins de cinquante ans, une tous les huit ans en moyenne, alors que pendant quelque cent quarante ans la Constitution n’avait été modifiée auparavant que deux fois, chaque fois pour élargir ou démocratiser le droit de vote) augure mal de la stabilité d’un État travaillé par les tensions de la question linguistique, sinon même de sa durabilité.

Quel avenir peut-on prédire à la Belgique dans le XXIe siècle, ce petit État artificiel qui n’a pas deux siècles d’existence et qui, inséré dans une Union européenne qui prétend devenir une grande puissance, ploie sous les oppositions régionales et communautaires ? Le sentiment national belge que, à la faveur de la révolution de 1830 et de la construction du nouvel État, on avait tenté de susciter, a-t-il encore quelques raisons de subsister dans les décennies qui viennent ? Pourquoi cet État ne subirait-il pas le même sort que la Tchécoslovaquie au début des années 1990 ?

Ces tendances au séparatisme se sont développées fortement en Belgique, avec une Flandre, dominante dans l’État fédéral, qui a déjà fusionné ses institutions communautaires et régionales et revendique Bruxelles comme capitale. Et si, on l’a dit, elles ont été mises quelque peu en sourdine depuis la formation du dernier gouvernement au profit de la mise en œuvre d’une politique de droite dure, elles s’inscrivent toujours dans les discours des représentants politiques flamands, aiguillonnés par les succès de la N-VA, à la fois ultra-libéral populiste et nationaliste, sans oublier la persistance du Vlaams Belang, fasciste et séparatiste.

Ambiguës récriminations flamandes et perspectives de l’éclatement de l’État

Le mouvement flamand est né comme un mouvement d’une population incontestablement opprimée : l’État belge était un État francophone qui s’imposait aux Flamands dont il méprisait la langue. La Flandre paysanne était alors le parent pauvre de la Belgique, avant d’en devenir progressivement mais rapidement, dans la deuxième moitié du XXe siècle, la région prospère et économiquement dominante que l’on connaît aujourd’hui.

Dans ces dernières décennies, on assiste à la persistance, sinon à l’amplification d’un mouvement flamand revendicatif sinon, derrière la N-VA, agressif, alors que le rapport de forces régional a pourtant diamétralement changé depuis un demi-siècle.

Cela ne peut manquer d’affecter la nature même du flamingantisme. Derrière une composante de cléricalisme toujours présente et matinée de fascisme, le discours flamingant apparaît particulièrement arrogant aux yeux des francophones. Il est pour le moins en décalage, en porte-à-faux, avec la prospérité et l’influence de la Flandre à l’intérieur de l’État belge : alors même que la Flandre est actuellement la région-communauté dominante, il se caractérise toujours par cette « mentalité de l’opprimé » du temps passé.

Cela risque de mener bientôt à la revendication d’une septième réforme de l’État, menant alors irrémédiablement la Belgique sur la voie de l’éclatement du pays qui induirait inévitablement l’affaiblissement du mouvement ouvrier, tant en Flandre qu’en Wallonie et à Bruxelles, et la détérioration de la situation sociale, avec la remise en cause de la sécurité sociale et des acquis sociaux.

Serge Deruette Université de Mons

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article très interessant.
Le 2018-05-29

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