A propos de la situation actuelle en Espagne

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Synthèse de la présentation d'Aron Cohen à l'AG de Polex du 21 avril 2017
mis à jour le : 26 Mai, 2017

Échéances électorales, reconfiguration parlementaire, baisse des mobilisations

L'élan des mouvements sociaux contre le programme d'austérité sévère et de dégradation d'acquis fondamentaux, appliqué par le gouvernement du Parti Populaire depuis 2011 (15M, « marées » dans des secteurs comme l'éducation nationale et la santé publique, marches massives dites « de la dignité »…), s'est nettement affaibli à partir de la mi-2015. L'entrée dans un cycle prolongé de rendez-vous électoraux à répétition (élections locales de mai 2015, régionales et notamment catalanes de septembre 2015 ? signalées par les clivages à propos de l'autodétermination et la poussée de l'indépendantisme ?, législatives de décembre 2015 et de juin 2016…) a marqué un frein des mobilisations.

Ces mobilisations avaient manqué d’une armature politique alternative à celle des deux principaux partis systémiques (le PP et le PSOE) : absence d’une force organisée en mesure de renforcer et d’articuler le mouvement social, en œuvrant efficacement à la construction d’un instrument et d’un projet solides de résistance aux politiques dictées par les intérêts du grand capital espagnol et transnational et de transformation. Or, le relais politique des mobilisations, exprimé particulièrement par la nouvelle formation Podemos, a très tôt montré un caractère essentiellement électoral et institutionnel. Au lieu de chercher à développer et à approfondir la contestation de masse, celle-ci passa à un deuxième plan, peu soutenue politiquement, atomisée et en perte accentuée de visibilité.

Les échéances électorales de 2015-2016 ont fait éclater le bipartisme qui avait caractérisé le régime de la « Transition ». Cependant, le PP est resté le parti le plus voté, malgré la perte de sa majorité au Parlement. Avec le soutien explicite d’une droite pour l'instant complémentaire et de profil rajeuni (Ciudadanos) et celui (plus significatif et très mal dissimulé quoi qu’embarrassant) du PSOE, Rajoy et les siens ont conservé le gouvernement, en dépit des scandales de corruption liés au PP, depuis ses plus hautes instances jusqu’aux multiples affaires locales qui parsèment la carte du pays. Un phénomène qui ne concerne pas le seul PP…, bien qu’il ait atteint à son égard une dimension qualifiée par certains de « structurelle ». Toute la vieille garde du PSOE, en collusion manifeste avec ses relais de l’oligarchie médiatique, s’est activée dans le coup de force pour obtenir la démission du secrétaire général de leur parti, élu de fraîche date, parce qu’il ne finissait pas de se décider à laisser la voie libre à la continuité du PP au gouvernement. En forte régression et menacé par l’émergence de Podemos, les dirigeants du PSOE ont jusqu’à présent évité leur épouvantail d’un effondrement total « à la grecque ». Enfin le score de la « confluence » entre la formation dirigée par Pablo Iglesias et Izquierda Unida (Unidos Podemos) est resté légèrement en-dessous de celui du PSOE : plus de 5 millions de voix en juin 2016, en-dessous de certaines attentes et quand même un million moins que l'addition des suffrages obtenus six mois avant par les deux formations séparément. Les indéfinitions et les ambiguïtés idéologiques et programmatiques d'un Podemos qui proclame le dépassement du clivage entre « droite » et « gauche » et dont le représentant par excellence se plait de se réclamer social-démocrate, ont donné le ton de l'alliance. Face à l'impérialisme et à ses visées bellicistes (qui engagent très directement l'Espagne : bombardement contre l'armée syrienne par des destructeurs USA basés au port andalou de Rota, renoncement de souveraineté et complicité servile des responsables des partis du système, ventes d'armes et autres équipements militaires aux alliés de l'impérialisme dans la région), les prises de position de ce côté ne sont toujours ni claires ni unanimes, le travail de mobilisation reste d'un niveau sans rapport avec la hauteur des dangers. Immergée dans cet ensemble, affaiblie et toujours plus difficilement visible, Izquierda Unida se confronte dans un nouveau contexte à son vieux dilemme (coalition impulsée par la direction du PCE en 1986 ayant évolué de fait en rechange de la « maison mère »… en même temps qu'en espace de concurrence entre personnalités et entre tendances partageant souvent cette même provenance).

Aussi, malgré l'implantation territoriale plus conséquente apportée par Izquierda Unida à la mouvance Unidos Podemos, celle-ci affiche toujours un ancrage à forte dominante urbaine, représentatif des fractions des couches moyennes dont sont issus ses dirigeants les plus connus, pour la plupart assez jeunes et universitaires.

Prépondérance et faiblesse du syndicalisme de « dialogue social »

La présence mitigée de la classe ouvrière dans la vie politique n'est pas étrangère à la situation syndicale, en même temps qu'elle en est à l'origine. La pratique des directions des principales organisations est, depuis longtemps, nettement caractérisée par un syndicalisme de gestion, purement défensif et de pacte social ou « partenariat ». Étrangère à toute position de lutte de classe, elle assume comme une fatalité indépassable les limites et les conditions imposées par le capital et par les institutions que celui-ci domine, se contentant de ménager et de faire partager les dégâts aux salariés, alors que ceux-ci souffrent au quotidien l'offensive la plus brutale qu'ils aient jamais connue contre leurs droits, la plus grave détérioration de leurs conditions de travail et d'existence. Très regrettablement, la Confédération des Commissions Ouvrières (CCOO) participe de ce tableau : ce sont ? on s'en souviendra ? les sigles du mouvement qui, sous l'impulsion décisive du PCE, remplit les meilleures pages des combats ouvriers dans les longues années de clandestinité imposée par la dictature franquiste. On ne se surprend plus d'entendre des propositions de dirigeants parlant en experts de « facteur travail », effaçant du coup, même de leur vocabulaire, non seulement le moindre propos de lutte, mais purement et simplement la référence de classe. On peut aussi évoquer, par exemple, le basculement d’un ex-secrétaire général dans l’orbite d’une fondation politique présidée par l’ancien premier ministre du PP, Aznar, ou l’implication de représentants désignés du syndicat dans des scandales de black cards.

Pourtant, les luttes ouvrières (pour l'emploi, contre une précarité qui se généralise et devient de plus en plus extrême, contre les plans sociaux des entreprises, pour les salaires) ne manquent pas ces derniers temps, ni la présence militante active en leur sein de syndicalistes de base, dans des conditions particulièrement difficiles : d'isolement et manque de soutiens externes à leur centre de travail, ce qui les expose davantage aux représailles patronales et à la répression renforcée par les dispositifs mis en place par le précédent gouvernement de Rajoy : notamment ceux de la loi dite de sécurité citoyenne (2015), plus connue sous le nom de « loi bâillon », toujours en vigueur bien qu’en cours d’abrogation partielle après la perte de la majorité absolue parlementaire par le PP. Comment s’étonner dans ces conditions du discrédit sans cesse des sigles syndicaux ! Il apparaît dans les entreprises et les secteurs en lutte, qui se heurtent à l’abandon de la part des directions syndicales, voire aux démarches qui contournent les décisions majoritaires des travailleurs. Il se généralise et devient un lieu commun parmi les salariés, hélas à leur grand dam et au seul profit du patronat !

La critique des orientations dominantes n’est pas absente des débats en cours vers le prochain Congrès confédéral des CCOO (29 juin-1er juillet 2017). Elle manifeste la frustration et la nécessité d’un profond changement de cap ressenties par les militants les plus conscients et combatifs. D’une certaine manière, même les documents officiels s’en font l’écho. Rien n’annonce pourtant la possibilité d’articulation d’une candidature et d’une orientation vraiment alternatives à la dérive réformiste dominante.

La situation du PCE et les communistes

L’extrême faiblesse actuelle d'un parti, le PCE, qui avait rempli une très grande partie des toutes premières lignes de la lutte antifasciste en Espagne ne vient pas d’hier. Bien avant la chute du socialisme et la disparition de l’URSS, la tendance « eurocommuniste » dirigée par Santiago Carrillo a imposé l’abandon des principes fondamentaux d’un parti communiste, au profit d’un projet et d’une pratique opportunistes et sectaires, de moins en moins différenciés de ceux de la social-démocratie contemporaine. Le résultat en fut l’affaiblissement idéologique, organisationnel et politique du Parti, et partant, la dispersion et la neutralisation de la force communiste, aggravée quasiment sans cesse depuis le début des années 1980.

Dans ce contexte de division, il n'est pas hasardeux de soutenir qu'un nombre très considérable de communistes espagnols, souvent avec des longues trajectoires militantes dans le PCE derrière eux, ne militent plus dans aucune organisation, sans pour cela avoir cessé de se reconnaître communistes. Certes, cette réaffirmation s'exprime aussi à l'intérieur du PCE, que ce soit parmi des militants vétérans ou ? et c'est sans doute une donnée importante ? parmi des jeunes qui n'ont pas vécu l'expérience de l'organisation et la lutte clandestines contre la dictature.

A cet égard, des signes peuvent être décelés de « choses » qui apparemment sont en train de bouger en ces années récentes, à l'extérieur mais aussi à l'intérieur du PCE. Le dernier congrès de ce parti, le 20ème, en apporte qui méritent d'être soulignés. Organisé en deux « phases », la première a culminé avec la réunion des délégués à Madrid en une seule journée (le 9 avril 2016). La seconde avait été annoncée pour l'automne suivant, mais fut reportée sine die sans trop d'explications. Les dernières annonces visent la fin de cette année 2017. De la première étape, le fait remarquable est l'adoption par le Congrès, sur propositions de groupements de délégués, de profonds amendements aux thèses proposées par la direction sur des sujets dont on ne saurait négliger l'importance : à commencer par la nouvelle rédaction majoritairement votée de la thèse sur l'euro et l'UE, prônant sans ambiguïté la sortie de l'Espagne du premier parce qu'instrument des intérêts du grand capital au détriment de ceux des travailleurs et des couches populaires, et de la seconde parce qu'irréformable, au lieu de se contenter des enchantements habituels des projets pour un virage social. On comprend la discrétion à peu près générale faite par les milieux médiatiques et politiques à cette décision du Congrès, une discrétion qui semble aussi de règle dans les interventions publiques de certains dirigeants du Parti. On peut par ailleurs supposer l'embarras d'une partie de cette direction (toujours en place) d'avoir à gérer une telle décision, sans pour autant questionner sa position favorable à un PGE qui est loin de partager les mêmes vues ! Même remarque, dans ces conditions, à propos des manifestations de dirigeants qui disent pencher pour un « retour » du léninisme au Parti…

Il y eu au Congrès d'autres amendements substantiels qui ont été présentés et parfois adoptés par les délégués, ainsi que des interventions fortes dans les débats : constatant le manque d'orientations conséquentes et la faiblesse de l'action du Parti sur le front syndical, notamment au sein des CCOO, et le caractère incontournable de ce combat ; ou l'évaporation dans Izquierda Unida d'un PCE devenu inaudible et la nécessaire récupération de l'indépendance politique du Parti, qui n'équivaut absolument pas à renoncement à une véritable politique d'alliances.

Sans doute, vue la situation qui a été succinctement décrite, les promesses ne peuvent-elles être prises pour des réalités de manière volontariste. Le Congrès du PCE pourrait être une occasion d'ouverture vers l'unité et la récupération d'un parti des communistes espagnols. Ou d'une nième frustration. Une tendance à reléguer le combat partisan (et à évacuer l'analyse des facteurs qui ont conduit le PCE à sa situation actuelle) devant l'urgence d'œuvrer à l'« unité populaire » se manifeste dans le discours et la pratique de dirigeants du PCE. Comme s'il n'y avait pas de complémentarité nécessaire pour les communistes entre l'un et l'autre ! A moins que cette « unité populaire » ne soit en fait qu'un substitutif à peu près inoffensif pour les intérêts dominants, une voie qui creuserait la liquidation de ce que fut le PCE.

De toute évidence, d'ici à la clôture de la seconde « phase » du Congrès du PCE, contradictions, confusion, routine et calculs opportunistes ne manqueront pas au rendez-vous. Apparemment les énergies salutaires renouvelées non plus. L'enjeu ne semble pas négligeable.

 

Aron Cohen

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