Débat du 13 mai 2017 contribution d' Aron Cohen (géographe)

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mis à jour le : 26 Mai, 2017

Un mot de contribution à ce débat organisé par POLEX, « Libertés de circulation et capitalisme mondialisé », avec quelques éléments à peine esquissés à propos des migrations humaines en Espagne.

1) Le tournant du bilan migratoire extérieur de l'Espagne, « de l'émigration à l'immigration », se situe dans les années 1980. L'évolution par la suite fut extraordinairement rapide, avec une brusque accélération des entrées entre les dernières années 90 et 2008, au point de faire de l'Espagne le premier pays récepteur européen de cette période : autour de 200 000 résidents étrangers recensés en 1981, 400 000 en 1991, 1 million en 2000…, Jusqu'à un sommet au-dessus des 5 millions et demi entre 2009 et 2012, point d'inflexion de la tendance (hausse des départs et baisse des entrées, conjuguées à un nombre conséquent de naturalisations) qui a ramené l'effectif a 4,5 millions début 2017 (mais 6,5 millions de résidents nés à l'étranger, Espagnols de naissance ou naturalisés compris).

L'intérêt du cas pour l'analyse économique et social des migrations tient en grande partie à la vitesse des faits démographiques, à l'importance de ses chiffres et à la séquence qu'ils traduisent de conjonctures tout aussi brusquement contrastées (avec le frein de l'immigration et la reprise partielle de l'émigration à la suite de la destruction d'emplois, spécialement entre 2009 et 2014).

2) Hausse de l'immigration et diversification des provenances sont allés de pair. La composante européenne occidentale est restée majoritaire jusqu'à la première moitié de la décennie 1990 : migration de retraités en partie, bien que ni cette catégorie de flux ni plus généralement ce qu'on désigne souvent par l'oxymore « tourisme résidentiel » recouvrent totalement cet apport migratoire.

Croissance des flux de l'Amérique latine, particulièrement vive entre la fin du siècle précédent et le début de l'actuel. Arrivées soutenues d'Africains : tendance déjà d'assez longue durée dans le cas des Marocains, plus tardive pour les migrants d'autres origines continentales, surtout d'Afrique occidentale.

Fort accroissement des flux d'immigrés est-européens, surtout Roumains dans la première décennie 2000, et tout particulièrement autour de l'incorporation de leur pays à l'UE (2007). Enfin, présence minoritaire avec hausse récente de l'immigration asiatique.

La dizaine de nationalités comptant chacune plus de 100 000 ressortissants recensés par le registre de population espagnol (le Padrón) début 2017, comprend six européennes (Roumains ? près de 700 000 ?, Britanniques, Italiens ? pour une bonne partie nés en Argentine ?, Bulgares, Allemands et Ukrainiens), deux latino-américaines (Colombiens et Équatoriens), une africaine (Marocains : près de 750 000) et une asiatique (Chinois).

Cet ensemble de nationalités totalise un peu moins de 60 % des citoyens étrangers enregistrés. Hors Britanniques et Allemands, la structure d'âge de ces effectifs affiche une jeunesse relativement marquée par rapport à l'ensemble de la population de l'Espagne : 56 % dans le groupe des 16-44 ans pour l'ensemble des étrangers, 35 % pour les Espagnols.

Aujourd'hui l'âge moyen dépasse à peine 30 ans pour les ressortissants Marocains et n'atteint pas 33 ans pour les Roumains, alors qu'il approche les 44 ans pour les Espagnols. Immigration donc essentiellement d'âge actif… et de travail (ou à sa recherche).

3) Dans une très large mesure, en effet, ces effectifs ont massivement rejoint la force de travail disponible dans le pays. De 15 millions début 2001, le nombre d'actifs inscrits à la sécurité sociale (tous « régimes » confondus) s'est accru régulièrement jusqu'au premier semestre 2008 (maximum proche des 19,5 millions), jusqu’à ce qu’il amorce une brusque baisse (minima en dessous de 17 millions entre fin 2011 et début 2015), faiblement arrêtée les deux dernières années (la côte des 18 millions vient d'être retrouvée).

D'une manière générale, la contribution des travailleurs immigrés au mouvement de hausse du nombre d’actifs fut très importante. Aussi ont-ils souffert d'une volatilité et d’une précarité différentielles de l'emploi, la précarisation correspondant à un phénomène de portée générale, véritable tendance structurelle, inhérente au « marché du travail ». Elle s'est nettement aggravée avec les dérégulations successivement adoptées par les gouvernements du PSOE et du PP à partir de 1988 : plus de 9 nouveaux contrats de travail des dernières années sur 10 sont temporaires.

Le taux de chômage (total) qui se situait autour de 8 % aux moments des pics de l'emploi (2005-2007), a connu ensuite une véritable flambée : au-dessus de 20 % depuis le quatrième trimestre 2010 et de 25 % entre fin 2012 et début 2014, réduit par la suite jusqu'à un niveau qui double toutefois largement celui des dernières années « pléthoriques » (proche de 19 % au 1er trimestre 2017).

4) L'incorporation massive de travailleurs immigrés à l'économie espagnole peut impressionner. La comprendre c'est tenir compte, d'abord :
a) en amont et en aval, du contexte de croissance assez rapide entre les années 1994 et 2007 ;
b) des conditions d'insertion d'une grande partie de ces apports de main d'œuvre.

Bien que répandues, ces conditions touchent particulièrement les secteurs d'activité qui en ont retenu l'essentiel : les services personnels (compensation aux absences des politiques publiques de sécurité sociale, qu'aggraveront depuis 2011 les programmes austéritaires) ; l'agriculture (de manière assez générale, mais plus particulièrement dans les aires des cultures intensives : au Sud-Est et au Sud-Ouest de la péninsule, et partout sur l'arche méditerranéen, où le poids de la force de travail immigrée devient très souvent tout à fait décisif) ; l'hôtellerie et la restauration (également caractérisées par la forte saisonnalité) ; enfin quelques branches industrielles et plus encore les BTP.

Il s'agit bien de « niches » d'emploi en expansion ou relativement consolidés pour l'instant (sauf exceptions comme la construction, un secteur jadis prisé par bon nombre de migrants et sévèrement bloqué après 2007, avec l'éclatement de la « bulle »). Le rapport de cette force de travail aux intérêts du capital ne pose pas de doute : contention des salaires, disponibilité, facilités de mobilisation et de démobilisation, facteur de « compétitivité » notamment en territoire UE (exemple d'une agriculture « industrielle » parfois surendettée).

La précarité des statuts administratifs a souvent renforcé la situation d'infériorité (politique, juridique, sociale) des travailleurs migrants, ajoutant du coup à leur exploitation.
Certes, les régularisations ont largement corrigé ce trait d'une immigration qui, dès ses débuts, a gagné les pays du Sud de l'Europe en plein tournant restrictif des politiques migratoires dans le continent. Le contrôle renforcé des frontières, la rigidité administrative (autorisations de séjour d'obtention souvent pénible et assez vite périmées) interviennent dans la « gestion » de la force de travail. Bien entendu les bas salaires, l'intérimaire (agissant parfois à l'échelle de l'UE) l'économie informelle, le travail « au noir » ou plus généralement le « précariat » ne concernent pas que les seuls travailleurs immigrés ! Il s'en faut de loin… De toute évidence, ces phénomènes ont précédé et dépassent largement la flambée de l'immigration et l'emploi de travailleurs immigrés. « Infanterie légère » ou « troisième degré » de la flexibilité recherchée par l'exploitation capitaliste du travail, une composante immigrée a intégré la surpopulation relative nécessaire aux intérêts du capital. Sa segmentation (y compris en fonction de son statut et, éventuellement, de ses origines) ajoute parfois à sa fonctionnalité. On y décèlerait ses différents états (excédents « latent », « flottant », « stagnant ») que Marx a analysés dans Le Capital. 5) A ce jour, l'installation en permanence des immigrés en Espagne s'est avérée très largement majoritaire, en dépit du virage au négatif du bilan migratoire dès 2010 et de l'instabilité géographique de certains parcours, caractérisés par les migrations résidentielles fréquentes à échelles variables (surtout à l'intérieur de l'Espagne) ou par l'intensité d'une mobilité habituelle devenue quelques fois mode de vie. D'où les questions qui se posent à propos de l'« intégration sociale » des immigrés (travail, logement, éducation des enfants, formes de sociabilité…). L'absence en Espagne, jusqu'à présent, d'une extrême droite articulée et reconnaissable jouant sur les préjugés anti-immigrés comme axe principal de propagande, interroge parfois les observateurs d'autres pays européens, comme la France, habitués à ce genre de politisation. Certes, les sursauts locaux n'ont pas manqué, mais les conflits graves restent heureusement exceptionnels. Ce fut notamment le cas des événements de février 2000 à El Ejido (Almeria). A signaler le contexte pré-électoral du moment, et l'irruption du « problème » de l'immigration dans le discours de la droite (PP) sous la direction d'Aznar. En général, les types d'insertion de ceux qui sont venus, exposés plus haut, auraient plutôt limité les tensions sociales, en même temps qu'elles installaient durablement dans les difficultés une fraction considérable des travailleurs et des familles immigrées : emplois précaires ; ségrégation résidentielle en milieu rural et en ville ; remise en cause des perspectives d'amélioration personnelle (chômage, fragilité résidentielle avec la crise des hypothèques) dans un contexte de recul social qui touche massivement les travailleurs et de vastes couches populaires… Difficile, donc, de désamorcer les risques potentiels en faisant abstraction du système économico-social qui en est un facteur déterminant !

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