Madagascar :

Souffrances populaires, solidarité et vigilance

La crise politique malgache inhérente à la confusion électorale occasionnée par la présidentielle du 16 décembre dernier a finalement trouvé une conclusion au bout d’un semestre de lutte au sommet pour le pouvoir [1] . Cette présidentielle où l’inflation et la surenchère des dépenses électorales ont atteint des sommets inimaginables dans un pays parmi les plus appauvris du monde (avec un revenu annuel par habitant de 250 dollars) s’est d’emblée polarisée sur deux candidats disposant le plus de moyens sur six : le président sortant, l’amiral Didier Ratsiraka, et son challenger Marc Ravalomanana, magnat de l’ agroalimentaire et maire depuis 1999 d’Antananarivo, soutenu par les grands barons de l’opposition et par le FFKM - Conseil des églises chrétiennes - sorti de sa posture habituelle de médiateur et dont il est le vice-président de la composante « réformée ».

Un exutoire pour le changement

Cette présidentielle de décembre a surtout été saisie par de nombreux Malgaches comme une sorte d’exutoire contre le système autocratique et corrompu ratsirakien. Didier Ratsiraka est arrivé au pouvoir en 1975 sur des bases progressistes, nationalistes et anti-impérialistes, dans un contexte où l’économie capitaliste mondiale entrait dans une onde longue dépressive. Induite par cette dépression mondiale qui a dû de fait laisser une plus grande marge de manœuvre aux secteurs non-compradorisés de la bourgeoisie malgache pour développer une politique d’indépendance nationale, la réorganisation tendancielle du procès capitaliste à Madagascar a d’abord pris la forme d’une république démocratique soutenue par une grande partie des forces progressistes de l’époque.

Mais la dégénérescence de l’option « révolutionnaire » de 1975 en gestion « socialiste » administrative (appuyée par un verrouillage autoritaire de la société) a amené une corruption généralisée et une paupérisation sévère que le tournant libéral engagé vers la première moitié des années quatre-vingt sous les auspices du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale à coups d’ajustements structurels a encore plus approfondies. Ces phases ont peu ou prou permis aux gouvernants malgaches successifs d’équilibrer les intérêts des diverses fractions de la bourgeoisie bureaucratique en ravageant tout le reste du tissu social.

L’actuelle Troisième république, issue du « printemps de la démocratie » de 1991 qui a fait perdre électoralement une première fois le pouvoir à Ratsiraka, est censée avoir parachevé la réorganisation capitaliste : au contraire, depuis le retour au pouvoir de Ratsiraka par les urnes en 1997, l’équilibre construit en 1992 s’est rompu largement au profit de l’entourage, de la famille et de la mouvance de ce dernier, provoquant la riposte des fractions lésées. Les récents événements paraissent ainsi avoir été formatés pour une sorte d'« ajustement structurel » entre fractions dirigeantes tiraillées dans la compétition pour la maîtrise de la rente étatique, des forces armées et des miettes générées par les privatisations.

Au-delà de l’euphorie de la victoire…

Le conflit post-électoral de ce semestre a donné lieu à une surenchère d'initiatives illégales voire anticonstitutionnelles : tripatouillages électoraux, auto-proclamations d’institutions-bis, entraves à la circulation des personnes et des biens, organisations de milices armées, kidnappings, assassinats, destructions d’éléments du patrimoine national, menées ethnicistes et crypto-sécessionnistes, fondation d’une capitale alternative, organisation de l’asphyxie économique et administrative de plusieurs villes etc. Le déferlement sur les principales villes et zones de confrontation des forces armées acquises à Ravalomanana (après qu’il eut été le 28 avril « proclamé élu au premier tour » par la Haute Cour constitutionnelle réhabilitée) a mis un terme à la partie, au grand soulagement de la population qui ne supportait plus de subir les impacts de la crise : fermetures d’entreprises et marasme des activités dérivées ; mise au chômage massive (plus de 70000 cas rien que dans les entreprises franches) ; chute du pouvoir d’achat ; pénurie de produits de première nécessité et de médicaments, marché noir et hausse des prix ; privations de soins, malnutrition et dégradation de l’état sanitaire de la population avec, notamment, une hausse anormale de la mortalité des nourrissons et des enfants en bas âge ; déscolarisation dans les familles modestes ; montée de l’insécurité etc.

Aujourd’hui une normalisation de la vie publique et du fonctionnement des institutions se construit. Dans les sphères du pouvoir, l’annonce d’une législative anticipée est en concurrence avec une proposition de référendum constitutionnel préalable. Des traitements et procès dignes et respectueux des droits de l’Homme pour les « ennemis du peuple » sont annoncés. Mais l’heure est d’abord aux urgences sociales et à la relance économique pour lesquelles l’ensemble des bailleurs, le « Club des Amis de Madagascar », vient de débloquer 2,477 milliards de dollars (1 milliard en don non remboursable et le reste en crédit au taux concessionnel de 0 ou 0.5% sur 40 ans), dont 500 millions (reliquat d’un crédit antérieur à la crise) immédiatement disponibles.

Première mesure salariale prise : les ministres vont voir d’emblée leur revenu mensuel décupler (de l’équivalent de 350 dollars à celui de 3500) « pour qu’ils ne soient pas tentés par la corruption » et il est prévisible que les salaires et indemnités des autres hauts emplois vont suivre. Un libéralisme tout crin s’affiche ainsi pour gérer l’Etat et les affaires publiques à la manière du management des entreprises capitalistes à l’ère de la globalisation libérale. Mais le candidat Ravalomanana ayant annoncé dans sa campagne qu’il allait « enrichir les pauvres sans appauvrir les riches », les classes moyennes et populaires sont aujourd’hui fondées de réclamer des améliorations concrètes et correctes de leurs conditions (aggravées, par exemple, par une inflation qui est montée à 22% rien qu’entre février et mai) : quid du salaire minimum figé à l’équivalent de 35 dollars, des droits syndicaux dans les entreprises franches, des statuts et avantages des fonctionnaires des différentes catégories, du recouvrement des coûts des soins dans les établissements publics de santé (« participation financière des usagers » que le président vient de suspendre mais que des gestionnaires semblent vouloir maintenir) etc. ? En cet après-crise, le mouvement social retrouve inévitablement ses marques…

Solidarité active immédiate et vigilance

Car, en amont de cette crise, un mouvement social en début de phase de croissance exprimait déjà le ras-le-bol des injustices, d’une misère sans fin et d’un système de corruption généralisée que la population subit depuis des années : luttes très déterminées des travailleurs des zones franches industrielles, batailles engagées par les fonctionnaires pour leur statut, contestations de la politique gouvernemental de recouvrement des coûts des soins de santé etc. Ce mouvement social qui commençait à prendre conscience des effets de la globalisation libérale a été pris de court par l’ascension politique foudroyante de Marc Ravalomanana et a été ensuite complètement piégé par la « guerre des présidents » et évacué au profit d’elle et de son emballement.

S’il est heureux que le peuple malgache ait pu se débarrasser d’un système autocratique et corrompu qui l’a appauvri, les souffrances populaires aggravées actuelles restent du pain bénit pour tous les apprentis-sorciers de l’ethnisme et de l’ultra-religiosité, ceux-là même qui se sont acharnés pendant ce semestre passé à rendre presque inextricable la crise post-électorale par leurs extrémismes démagogiques. Ces souffrances appellent une solidarité active immédiate de tous les amis du peuple malgache. Mais la Grande Ile est aussi aujourd’hui dans un état de désastre qui pourrait, au nom de la « relance économique » dans le cadre de la globalisation libérale, la mettre encore plus à la merci des capitaux (spéculatifs) étrangers. Il incombe aux forces progressistes, politiques et syndicales, d’animer la vigilance populaire vis-à-vis d’une telle perspective et de proposer une alternative cohérente.

C’est surtout une issue sociale et citoyenne qu’exige la prise en charge, dans l’intérêt du peuple, des enjeux majeurs d’aujourd’hui à Madagascar. Les réseaux de la société civile ont d’ailleurs anticipé la fin de partie actuelle, qui en appelant à une amélioration des mécanismes et règlements électoraux, qui en préconisant un code de conduite citoyenne dans la gestion des affaires de l’Etat et dans le fonctionnement de la vie publique, qui en approfondissant la lutte contre la pauvreté et pour la démocratie et le développement à travers la double exigence radicale d’une décentralisation effective de l’Etat et d’un éco-développement maîtrisé par les populations locales organisées essayant de maîtriser les termes des échanges internationaux.

Jean-Claude Rabeherifara



[1]    Cf. Aujourd’hui l’Afrique, n°84 – juin 2002, pp.19-21, pour une description détaillée des évènements jusqu’à mai.

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