AFRIQUE DU SUD LES ENJEUX AUJOURD'HUI

 “Aujourd’hui l’ Afrique” conclut maintenant la publication des extraits de trois entretiens approfondis avec des dirigeants sud-africains, que nous avons eu le privilège de réaliser à Johannesburg il y a un an. Les questions posées comme les réponses données sont toujours d’actualité. Mais de nouveaux développements n’ont pas manqué de se produire. Le processus socio-politique en Afrique du Sud se caractérise non pas par la routine de l’alternance à l’occidentale, mais par l’affrontement de deux dynamiques contradictoires.               

D’une part, des victoires historiques du peuple noir sud-africain - l’abolition de l’apartheid institutionnel, la conquête de la liberté politique, les succès électoraux de l’ ANC - ont ouvert une époque de transition marquée par les revendications, luttes et  réalisations d’un mouvement populaire aux potentialités révolutionnaires. Ce que le Parti Communiste(SACP), l’ ANC, la COSATU, qualifient de révolution nationale démocratique (NDR).  D’autre part, et tout à l’opposé, non seulement le pouvoir politique et étatique est plutôt détenu (et partiellement) par la composante petite et moyenne bourgeoise du peuple. Mais surtout le pouvoir économique continue à être dominé par les mêmes conglomérats miniers et financiers de l’apartheid, s’associant au capital multinational renforcé par la globalisation .

Ainsi, la stratégie néo-libérale dite du GEAR (acronyme de Growth, Employment and Redistribution, gear signifie aussi embrayage) de «restructuration» -les privatisations- du secteur public, d’ austérité budgétaire, de libéralisation des capitaux,  s’est faite aux dépens  des travailleurs(taux de chômage autour de 40%, taux de pauvreté  de  plus de 30 %,etc.). Depuis, les indices macroéconomiques aggravés confirment l’échec du Gear. Dont l’imposition unilatérale en 1997 par le gouvernement de l’ ANC a été à l’origine d’une période sans précédent de tensions et de conflits publics au sein de l’ Alliance Tripartite (ANC, COSATU, SACP), culminant fin août 2001 avec une grève nationale anti-privatisations.

Se dessinait alors le danger d’une rupture, voulue par les médias dominants, par quelques cadres bourgeois de l’ANC ( la NDR serait une « révolution bourgeoise » ), et par des intellectuels trotskistes ( y compris américains ) parasitant le mouvement syndical. Mais rejetée par les masses populaires et les cadres et dirigeants. Début 2002 ont lieu des rencontres bilatérales. S’ensuit en avril un Sommet (quadriparti, comprenant la SANCO, South African National Civic Organization), le premier après trois ans. Le Sommet approuve la Déclaration d’Ekurhuleni, affirmant l’unité stratégique de l’ Alliance sous la direction de l’ ANC, la nécessité d’éviter de nouveaux conflits publics entre ses membres (même si des tensions et divergences continueront à exister), et son soutien au futur Sommet pour la Croissance et le Développement annoncé par le Président.

Fin Juillet a lieu le Congrès du Parti Communiste,  adressé aussi par, le Président Thabo Mbeki. Le programme adopté préconise une politique industrielle cohérente, un secteur public renforcé et élargi, la transformation du secteur financier, la fin de l’évasion de capitaux, etc.. Le néo-libéralisme est présenté comme « la principale opposition stratégique ». Le secrétaire général de la COSATU, Z. Vavi, dans un discours de dirigeant de Parti, proclame la nécessité de poursuivre des campagnes de lutte de masses décisives : pour l’ Emploi et contre la Pauvreté, contre les privatisations,pour la restructuration du secteur financier, contre l’escalade des prix des denrées alimentaires. Il confirme pour le 1er. et 2 octobre prochain une grève générale afin d’impulser en avant ces luttes de masses. Dans les débats , la stratégie économique néo-libérale est vivement critiquée et lors des élections pour le C.C., sur une liste ouverte, ne sont pas réélus deux ministres du gouvernement.

De son côté , l’ ANC prépare la 51ème. Conférence Nationale qui aura lieu en Décembre. Parmi les « nouveaux développements » à débattre, la question de comment « changer les rapports de propriété de l’apartheid  par la mobilisation du capital public et social  et une alliance tactique entre le mouvement de libération et le capital patriotique ».Donc, devant l’impasse et l’échec de la stratégie néo-libérale sont prônées deux voies au sein de l'ANC et de l’ Alliance Tripartite. L’une est celle du Black Economic Empowerment  (BEE)– ne mettant pas  en cause la domination des  monopoles. Elle aboutit à la cooptation de certains dirigeants et entrepreneurs noirs par les conglomérats et multinationales. L’autre voie, au contraire, par l’extension de la propriété sociale, coopérative, communautaire, et du  secteur public y compris financier, avec une réforme agraire, par le contrôle des grands monopoles et de futures nationalisations, aboutirait – en dépit de la globalisation – à une authentique africanisation de l’économie, au service de tout le peuple.

C’est dire qu’en Afrique du Sud la question de la révolution et de la contre-révolution sera décidée à l’intérieur même de l’ ANC et de l’ Alliance Tripartite ( et non pas par des mouvements néo-libéraux d’opposition, comme actuellement au Zimbabwe et auparavant en Zambie ).

Silas Cerqueira

Retour au sommaire Afrique