RÉUNION POLEX ROUGES VIFS du 27 juin 2002.
L’offensive libérale en Afrique subsaharienne.
Rapport F. Arzalier.
· Je n’ai pas la prétention de faire un état des lieux en Afrique. Il n’y a pas une Afrique , mais des situations très différentes d’un pays à l’autre. Je vais d’ailleurs délibérément laisser de côté l’Afrique du Nord.
· Donc seulement quelques analyses rapides sur le rôle de l’impérialisme dans quelques secteurs essentiels du continent, Afrique australe, médiane et sahélienne. Avec le souci d’engager la discussion et parfois de pointer les idées fausses couramment admises, dans le public français, dans la plupart des ONG d’inspiration réformiste, sur une base réformiste ou social libérale, et surtout dans le journal l’Humanité et le discours du PCF.
· La plus répandue de ces idées fausses est l’affirmation que « l’Afrique n’intéresse plus personne », que les grandes puissances abandonnent l’Afrique à sa pauvreté, à ses guerres... S’il est vrai que les investissements productifs en Afrique, de la part des financiers et états occidentaux a beaucoup baissé ces dernières années au profit notamment de l’Europe de l’Est, l’impérialisme est de plus en plus présent partout dans le continent, diplomatiquement, militairement, au point parfois de ressembler à une véritable reconquête coloniale (exemples : des milliers de soldats britanniques en Sierra Leone, et les multiples privatisations de services vitaux, eau, énergie, au profit de sociétés occidentales, privées ou non. L’impérialisme, sous des formes très diverses, est présent partout, et plus que jamais. Seules les formes changent, notamment sur deux points :
1. Avancées considérables de l’impérialisme US au détriment, notamment de celui de la France : ils ont les mêmes objectifs (soutien des plans d’ajustement structurels imposés par la Banque mondiale et le FMI, privatisations et restrictions budgétaires) et ne se concurrencent que pour la maîtrise de marchés.
2. Cette offensive de l’impérialisme utilise de plus en plus comme relais, une nouvelle bourgeoisie africaine, d’autant plus efficace qu’une partie de ses membres a été formée par les institutions internationales (FMI, ONU, etc...) et qu’une autre partie, non négligeable, est faite d’anciens militants révolutionnaires, convertis au libéralisme (Museveni en Ouganda, Ratsiraka à Tananarive, etc...)
3. Crise profonde du mouvement révolutionnaire et progressiste en Afrique, parallèle à celle de l’Europe, mais pas similaire, après l’effondrement de l’URSS :
- effondrement des régimes « révolutionnaires » ou qui prétendaient l’être aux années 80, et qui n’étaient souvent que « clients » de l’URSS (Ethiopie, Guinée, Bénin, Congo, etc...). Il manque un bilan sérieux de ces expériences, que l’on réduit trop souvent à leurs échecs économiques et à leurs dérives criminelles. Le souvenir de leurs côtés positifs explique une fréquente nostalgie chez les électeurs africains (Kérékou, ex « révolutionnaire », élu au Bénin, etc...).
- Seule l’Afrique du Sud a aujourd’hui un PC influent (sensibilités révolutionnaires et réformistes y cohabitent). Le PIT au Sénégal (d’inspiration marxiste), le PC du Bénin (maoïste à l’origine), ont une activité militante importante, et une certaine influence dans la population. D’autres organisations, marxistes à l’origine (USRDA et MIRIA au Mali, AKFM à Madagascar, etc...), ont aujourd’hui une influence réduite. Le PC soudanais qui fut très puissant a été en grande partie détruit par la répression et l’émigration forcée. Les projets de transformation sociale cohérents sont souvent absents des débats électoraux, qui se réduisent alors à des luttes pour le pouvoir entre des dizaines de partis limités à quelques leaders et à leur clientèle ; d’où l’explosion un peu partout, de mouvements ethnicistes (Congo, Côte d’Ivoire, etc...) ou intégristes (Nigéria, etc...) qui servent d’exutoires à la crise sociale et au manque de perspectives politiques. La décroissance industrielle depuis les indépendances, au profit de « l’informel », a déstabilisé souvent les partis progressistes et les syndicats (trop fréquemment limités aux fonctionnaires)
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4. Cette offensive de l’impérialisme se déploie dans tout le continent africain, qui reste un enjeu géopolitique essentiel par son poids démographique et migratoire, et un enjeu économique fondamental pour les grandes puissances politiques et financières :
· Le bassin du Congo est ainsi un « scandale géologique » reconnu depuis un siècle (son uranium a permis la bombe d’Hiroshima et son coltan est aujourd’hui nécessaire aux composants électroniques des téléphones portables).
· Les ressources pétrolières du Golfe de Guinée (d’Angola au Tchad) pourraient dans le futur, dépasser celles du Golfe Persique.
Quelques traits de cette offensive de l’impérialisme : un cas particulier, l’Afrique du sud.
Le seul pays vraiment industrialisé d’ Afrique subsaharienne, avec une classe ouvrière fortement organisée (syndicats COSATU, PC sud-africain, ANC). Elle a joué un grand rôle dans la lutte de libération. La chute de l’apartheid fut une révolution politique démocratique (« un homme = une voix »), pas une révolution sociale. Aujourd’hui le tiers des actifs est au chômage et depuis 93, les revenus des 15 millions d’habitants les plus pauvres, a baissé. Par contre, une « bourgeoisie noire » s’est constituée, elle est présente dans l’ANC. Les orientations libérales du gouvernement (privatisations, restrictions budgétaires) entraînent des réactions fortes (grève nationale contre les privatisations en été 2001). Les jeux ne sont pas faits : de fortes volontés progressistes (y compris au sein du pouvoir) coexistent avec de fortes tentations vers les « solutions américaines ».
Les USA tentent de faire de l’Afrique du sud leur tête de pont en Afrique noire. La diplomatie sud-africaine, très active au sud du continent, s’efforce de mettre fin aux conflits (Burundi, Congo, etc...), mais est tentée parfois de s’aligner sur celle des USA.
Le problème de la propriété de la terre reste entier et peut devenir explosif autant qu’au Zimbabwe.
Les interviews récentes (fin août 2001) des dirigeants de l’ANC, des syndicats COSATU et du PCSA (Revue « Aujourd’hui l’Afrique » n° 84 et 85) donnent une idée précise des divergences entre les dirigeants et militants qui ont choisi de s’aligner sur les objectifs libéraux dictés par l’impérialisme, et ceux qui persistent à se situer avec les travailleurs en lutte. (Ces trois textes sont consultables dans leur intégralité sur le site « Polex Rouges vifs »).
· Kgalema Motlanthe, secrétaire général de l’ANC, a répondu aux questions quelques semaines après la grève nationale contre les privatisations. Il justifie avec vigueur les orientations libérales du gouvernement au nom du réalisme économique (« ne pas vivre au-dessus de ses moyens »), de l’indépendance nationale (« cette politique nous a permis, puisque nous avons hérité d’une dette, de ne pas emprunter auprès de la Banque mondiale et du FMI »), et de l’exemple des PC chinois (« ils ont défini leur manière propre d’entraîner le capital privé dans le développement »), voire cubain (« ils se sont appuyés sur leurs propres forces »). Ce qui frappe est sa virulence à l’égard des syndicalistes organisateurs de le grève, accusés de s’inspirer trop de l’exemple britannique, d’adopter « des postures ultra gauchistes qui rejoignent la droite ». Il n’hésite pas à faire la leçon au PC sud-africain (SACP) qui « suit le mouvement syndical » et « n’a pas à avoir de complaisance pour les positions populaires si elles sont incorrectes ». Le parcours intérieur de ce dirigeant du parti au pouvoir est caractéristique : autrefois « permanent clandestin de l’ANC », « onze ans emprisonné », il a été après la défaite de l’apartheid secrétaire général du syndicat des mineurs et membre du Parti communiste (mais n’a jamais été mineur lui-même).
· Simon Boshielo, secrétaire aux relations internationales des syndicats (COSATU), fait, lui, une analyse de classe de la situation politique : « Grâce, pour partie, à l’aide et à la solidarité internationale, nous avons obtenu la liberté en 1994 et une large victoire électorale. Ensuite, en 1999, lors des deuxièmes élections démocratiques, nous avons, avec l’ANC, notre partenaire dans l’Alliance, obtenu une écrasante majorité, une majorité des deux tiers.
Dans cette période, l’ANC, en tant que mouvement de libération, a été le seul organe capable de représenter tous les courants des forces de classe. Ces forces se sont unies dans la lutte pour la démocratie nationale, la création d’un avenir non sexiste etc...
L’alliance tripartite entre le Parti communiste, la COSATU et l’ANC est le reflet de la coalition de ces forces unies autour de ces exigences spécifiques.
Mais dans l’Afrique du Sud d’après l’apartheid, la lutte prend une nouvelle dimension. Il ne s’agit plus de lutter pour donner le droit de vote à tous les Sud-Africains, ou de choses de ce type, il faut assurer une émancipation économique ».
Il critique, du même point de vue de classe, le programme gouvernemental : « Il est essentiellement fondé sur une austérité fiscale qui empêche l’État d’étendre les services. Il cherche à réduire l’inflation , à abaisser les dépenses sociales, à diminuer les impôts sur les riches et en particulier sur les sociétés. Cela veut dire que la classe ouvrière doit faire des sacrifices au nom de la croissance économique. De notre point de vue, c’est une politique d’ajustement structurel auto-administrée... Le gouvernement prend des mesures d’austérité et, en matière économique, de privatisations : des pas vers la privatisation de secteurs aussi essentiels que l’eau, l’électricité et les télécommunications sont visibles. Or, nous avions promis au peuple en prenant le pouvoir, de lui assurer l’accès à ces services essentiels. »
Il n’hésite pas à dénoncer l’insertion de certains militants dans la bourgeoisie : « Un petit nombre de Noirs ont eu accès à des positions leur donnant un pouvoir sur le partage des revenus, des Noirs ont accédé à des positions dominantes dans le gouvernement et les affaires...Des camarades qui étaient avec nous dans la lutte pour la démocratie et contre l’apartheid, mettent en cause les politiques de nationalisation, les politiques socialistes défendues par la COSATU et le Parti communiste. On a de plus en plus affaire à des contradictions de classe avec d’un côté les travailleurs, et de l’autre ceux qui ont accès aux moyens de production et qui voudraient devenir les maîtres ».
· Blade Nzimande, secrétaire général du PC sud-africain, fait la même approche critique des orientations libérales du gouvernement, tout en soulignant les acquis (accès à l’électricité et à l’eau potable pour plus de 3 millions de personnes, au logement pour 1 million, etc...), mais il signale la disparition de plus d’un million d’emplois depuis 1990 ; les seuls emplois créés le sont dans le secteur informel. Il ne cache pas les débats internes au PCSA, et les pressions de plus en plus fortes en faveur du libéralisme dans le pays et sur le plan international, dans un contexte d’Afrique australe où nombre de partis progressistes et de syndicats risquent de se bureaucratiser et de se radicaliser (Zambie, Zimbabwe).
L’Afrique médiane, autre cas de figure de l’offensive impérialiste.
De l’Atlantique aux Grands lacs en passant par le bassin du Congo, environ dix fois la superficie de la France, des centaines de peuples et de langues, sept états dont la RDC (ex Zaïre, 5 fois la taille de la France) ; d’énormes richesses pétrolières et minières et une pauvreté extrême (le PNB par habitant est d’environ 200 $ par an en Angola, riche pourtant de diamants et de pétrole. Ces richesses en font un enjeu mondial : c’est là que le « grand jeu US » se déploie depuis de nombreuses années en instrumentalisant les conflits ethniques et de pouvoir.
· Ouganda : Le président Museveni, ancien guérillero marxiste converti au libéralisme est devenu le pion principal des USA dans le secteur.
· Rwanda : l’émigration rwandaise, autrefois réfugiée en Ouganda contrôle le gouvernement FPR qui a succédé en 94 aux responsables du massacre de près d’un million de Rwandais, Tutsis et démocrates. Ce pouvoir actuel, pro américain et autoritaire élimine, y compris physiquement ceux qui sont favorables à la réconciliation sur une base démocratique et non ethnique.
· Congo Kinshasa (RDC) : la chute du régime discrédité de Mobutu en 96 au profit des maquisards de Kabila, a aussi été dû au soutien de troupes ougandaises et rwandaises avec l’aide des USA. Les tentatives de Kabila père de se dégager de la tutelle de ses alliés lui a coûté la vie. Tout l’est de la RDC est occupé par les forces ougandaises et rwandaises et systématiquement pillé par eux et les multinationales occidentales (cf. Rapport de l’ONU, repris par « Aujourd’hui l’Afrique » n°84). La région a eu en quelques années d’occupation étrangère deux à trois fois plus de morts que le Rwanda durant le génocide de 1994. La presse occidentale le tait y compris l’Humanité. Mieux : le dire et dénoncer en France l’occupation rwandaise expose à se faire accuser de négationnisme. De même que les Israéliens justifient par le génocide nazi l’occupation de la Palestine, les Rwandais et leurs soutiens en Occident n’acceptent pas que l’on n’évoquent d’autres crimes que ceux de 94. Ce terrorisme intellectuel domine dans de nombreuses ONG françaises et a souvent déteint dans le discours du PCF.
· L’Angola, l’un des pays potentiellement les plus riches d’Afrique est au bord de la famine. La cause fondamentale est la destruction du pays par 20 ans de guerre entre l’UNITA de Savimbi, soutenue par l’Afrique du Sud de l’apartheid et la CIA, contre le pouvoir légal du FNLA. Plus d’un million de morts au total. Progressivement, une grande partie des dirigeants FNLA, ex marxistes, ont viré au libéralisme et au rapprochement avec les USA : d’où
- la main mise de sociétés US sur les nouvelles exploitations off-shore de pétrole, par le biais d’accords souvent très favorables au capital étranger ;
- la liquidation de Savimbi par la CIA pour stopper les combats et faciliter l’exploitation du diamant dans les zones contrôlées par l’UNITA (le trust américano-sud africain De Beers domine le marché mondial).
Impossible de passer en revue l’ensemble des problèmes africains. Deux remarques supplémentaires pour préciser nos objectifs et nos actions :
- une idée est couramment véhiculée en France par les médias, reprise par la gauche française et les ONG, et souvent par le PCF et l’Humanité : sont progressistes les Africains qui veulent le pluripartisme et la liberté économique.
Un bel exemple, la façon dont on a rendu compte des évènements qui ont amené Madagascar au bord de la guerre civile, à la suite d’élections qui opposaient le président Ratsiraka ex révolutionnaire converti aux recettes du FMI, soutenu par la France , et Ravalomanana, maire de Tananarive, industriel milliardaire, ultra-libéral, ultra clérical, soutenu par les USA et le FMI : la peste et le choléra.
Or, la presse et les ONG « tiers- mondistes »se sont déchaînées en faveur de Ravalomanana, présenté comme un démocrate, un progressiste ; le bulletin « Billets d’Afrique » de Survie (avril 2002) écrivait : « A Madagascar enfin se livre depuis plus de trois mois un formidable combat pour la démocratie... Un peuple joyeux installe un à un les nouveaux ministres. L’immense poussée populaire évoque celle de 1789 ». La formule est osée, pour la mise en place d’un régime ultra libéral favori des USA.
L’existence légale de dizaines de partis n’a rien à voir avec la démocratie même réduite au politique. Que signifie le droit de vote pour un paysan misérable et illettré ? La « liberté économique », la « loi du marché » ont pour conséquences directes en Afrique pauvreté et chômage pour le plus grand nombre, destruction des services publics et soumission des états au FMI et aux grandes puissances.
Les migrations sud nord.
Sur ce point aussi, les communistes doivent se démarquer clairement de la conception « humanitaire » (ce que ne font pas les dirigeants du PCF comme Serge Guichard).
Le sous-développement économique et social de l’Afrique, génère l’émigration vers l’Europe développée. Cela d’autant plus que l’image mythique d’un eldorado occidental touche massivement les populations urbaines africaines, inondées de films TV américains ou européens. Fermer hermétiquement les frontières ne supprimera pas le flux migratoire ; et diminuer « l’aide » aux pays d’émigration (comme Blair et Aznar le proposaient à la rencontre européenne de Séville) accroîtra encore le déséquilibre qui est leur cause. Seul le développement économique et social des pays d’Afrique atténuera le besoin actuel de départ vers le nord : nous devons lutter pour des investissements productifs permettant aux peuples de vivre, comme ils y aspirent, chez eux.
Ces flux migratoires vers les pays développés ont d’abord pour conséquence de vider aujourd’hui les pays africains de leurs capacités de développement. Depuis 40 ans, le nombre des étudiants des pays non développés qui effectuent leurs études à l’étranger et ne reviennent pas dans leur pays d’origine, a été multiplié par 7 (de 245.000en 1960 à 1,7 million en 2.000). Selon l’ONG « Education International », ces étudiants rapportent environ 7 milliards de $ par an aux USA (qui attirent 35% des étudiants étrangers dans le monde) et 2 milliards au Royaume-Uni (Cristina L’Homme : « Razzia sur les cerveaux ». Revue Croissance – Le Monde en développement, n° 449, juin 2001).
Les rues de Bamako, Dakar ou Kinshasa, sont pleines de jeunes formés dans les universités africaines, sans emploi, et qui iront jusqu’à risquer leur vie pour venir monnayer leurs compétences en Europe occidentale ou aux USA : c’est la forme contemporaine de l’exploitation des pays africains par l’impérialisme occidental.
Présenter la liberté totale de déplacement et d’installation comme le remède à tous les maux, relève de l’idéologie libérale, au même titre que la liberté de transfert des capitaux et des marchandises.
La solidarité anti-impérialiste est une nécessité entre révolutionnaires et progressistes d’Europe et d’Afrique. Elle n’aura d’efficacité que si elle repose sur une analyse lucide du monde, pour le transformer. Cela ne peut se limiter à la compassion humaniste, si facilement récupérée par l’impérialisme.